09 janvier 2010

Nouvel an.

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  Arf, les jours se suivent mais ne se ressemblent pas. Les nuits non plus, et celle du 31 fut comme d’habitude exceptionnelle. Cette fois-ci autour de la piscine du Kep Lodge, après un délicieux buffet offert par Jérôme dans son restaurant le Breeze, en jazz et au vin blanc. Si ce n’est une engueulade avec Sok qui se continua et sur laquelle je reviendrai plus tard, tout était parfait. Au Malibu, il y avait donc mon frère, Isa et Mathieu, Sok, Paul et Gaétan, Veng, Pothea et Piseth, Davy et tout ce que compte plus ou moins d’expats Képois sympa, mes têtes de turcs n’étant pas là ou étant passé en coup de vent. Je restais principalement avec les khmers et dansais avant les embrassades traditionnelles de minuit et le non moins traditionnel bain du même nom. Isa et moi prîmes en prime et en souvenir du bon vieux temps un petit cacheton fourni par Dan qui bien que pas extraordinaire arrangea juste ce qu’il faut l’ordinaire. Rires et baignade, bonne humeur, pleine lune à l’avenant, au cœur de la « jungle » de Kep, avec un DJ pas piqué des hannetons et un ciel en confettis d’étoiles, ce fut un belle nuitée encore, qui se termina au Kukuluku face à la mer, puis au lit à 10 heures du matin après un retour mollo mollo en moto le long de la côte. Juste à l’instant « d’embrasser » Veng pour lui souhaiter « Sousdey tchhnam thmèy » et poussé par une petite montée, je me suis rendu compte à quel point j’étais privilégié et quelle chance j’avais d’être ici, entouré du garçon que j’aime, de mon frère, d’amis et de connaissances intéressantes, dans ce cadre de rêve.

   Après une journée de sommeil et de « descente », une petite soirée tranquille et une nuit de plus au lit, nous partions pour l’île du lapin recharger les batteries, emmenant avec nous une quinzaine d’élèves pour la journée.

   Deux bateaux et vingt-sept passagers pour une après-midi passée à jouer dans la mer et sur la plage, en mangeant qui du poisson qui du crabe, en buvant quelques boissons fraîches dans les éclats de rires et l’absence de vagues d’une mer d’huile à 25°, soit un peu fraîche mais nous sommes en hiver. A dix-sept heures dans le golf de Siam rose la tripotée de gosses repartit et nous nous retrouvâmes entre nous pour une nuit sur L’île, et un poker, le deuxième ici.

   Le meilleur, c’est de voir une grande majorité des touristes quitter l’île, et après le coucher du soleil, de se retrouver « seul » ! Moment idéal pour commencer le poker. 5 joueurs, une cave à 5000 riels, une petite bière, que demande le peuple ? Je commence bien mais Sok est là et la première heure met mon endurance à dure épreuve. Mais alors que le premier chouchou recave, je me maintiens et remonte même. Anne Catherine est coriace mais doit recaver aussi. Paul tient le choc. Puis vient l’heure d’éteindre le groupe électrogène et là… Bougies, musique des vagues, grillons et oiseaux, l’ambiance est magique et la forme revient alors que Sok décline. Arrive le premier duel sérieux. Sur le tapis, deux valets et un deux, puis à la turn’ un autre deux qui tombe, j’ai la paire dans la main. Je joue avec Sok pour qu’il croit que je suis sur le valet en pensant qu’il l’a et persuadé qu’il ne me voit pas sur le carré. L’affaire est dans le sac, il raise, relance, et je rafle 10 000 plus le reste ! Ce sera le tournant, et à minuit nous arrêtons comme prévu. Sans recave je récupère donc ma mise et 3 $ après cinq heure de jeu. Le temps d’une petite cigarette les pieds dans l’eau, je m’endors la tête dans Haruki Murakami pour une… sale nuit, pleine de cauchemars, qui me verra au réveil, à neuf heures, d’humeur maussade. Mais un café sous les cocotiers et une baignade dans une mer d’huile me requinque vite, puis c’est deux heures de lecture dans le hamac et le retour sur Kep après une petite crêpe chocolat banane, disons que l’année ne commence pas trop mal, pour moi…

   Car à peine rentrée, j’apprends par Veng qu’une de nos élèves est morte… en trois jours… de la rage. Et j’enrage ! Elle s’est faite mordre et n’en a pas parlé à ses parents. Trois jours auront donc suffit. Et bien sûr, ici c’est « normal », aucune information, évaluation sanitaire, tout juste vont-il bouffer le chien, bien cuit. Je réfléchis à un texte mais rien de vient, à part une vague de dépit et de tristesse. Que je tenterai de « noyer » dans la soirée entre le Kep Lodge et le Caméléon. Le soir, une engueulade terrible avec Sok parfait ce retour sur la terre ferme et je m’endors déprimé, avec mon coude de plus en plus douloureux et les broches qui « ressortent ».

 

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05 janvier 2010

Phnom Chisor (1ére partie)

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Phnom Chisor. (Première partie.)

 

Bon Bouddha que c’est haut, surtout vu d’en bas ! Veng au sommet du cocotier, s’y est rendu comme s’il allait au marché, à l’école, simple routine, il a grimpé avec une déconcertante facilité et une habileté d’acrobate. Couteau attaché au kroma, il escalade puis s’infiltre dans la cime, se dépêtre des branches, s’assimile aux feuilles et disparaît comme si de rien n’était. Puis un cri retentit, Proyat* ! Sœurs, frères, cousins, neveux, amis, d’un même mouvement s’éloignent et il se met à neiger des noix de cocos tombant au sol comme des flocons sur les sommets des montagnes suisses de Sarah , un peu plus bruyamment, un peu plus lourdement ! Et un peu plus dangereusement! Puis aussi naturellement qu’il y était monté, Veng redescend, et tout de suite la découpe s’entame et les pailles se plantent, nous dégustons les fesses dans la paille le nectar de la déesse Dame Nature. Et Dam que c’est bon ! Surtout après mes trois premières heures le dos courbé, sous la pluie, les pieds dans la gadoue à repiquer le riz, des vers de terres entre les doigts de pieds qui ne ressemblent en rien à des vers alexandrins.

 

Bon Bouddha que c’est étrange, comme un miracle, une bonne orange, la litanie d’un oracle. Il est midi, le soleil revient, nous déjeunons. C’est la fête des morts, « bône ptchôm boen », et pour l’occasion une personnalité importante a « décidé » de rendre l’âme. Deux jours durant, se rajoutent aux cérémonies classiques, celles en hommage au défunt. Un crématorium a été installé pour l’occasion, entre deux maisons, trois chemins et quatre prières à répétitions. C’est une structure pyramidale, drapée de tissus blancs, avec en son centre le coffre dans lequel le mort sera incinéré à la tombée de la nuit.  Bonzes et bonzesses se succèdent. Les chants ne s’arrêtent pas, relayés par des enregistrements de mantras que des haut-parleurs hurleurs aux aiguës saturés assènent à tout le village. Je m’y rends mais vite je me rends et rentre à la maison d’où les échos restent supportables. Une sieste s’impose mais tous les hamacs sont occupés et je tente l’impossible, un bout de matelas sur le balcon, à cette heure-ci en plein cagnard. Abandonnant l’idée je pars boire un café noir que je sucre à l’excès (Café khmao timouy skö tchroen**, ma mixture préférée), au milieu d’une dizaine de jeunes qui regardent des clips criards à la télé en me demandant mon nom, mon âge, si je suis marié, ce à quoi je réponds en toute franchise, « Khniom pissa khmer tik tik*** »… Ceci non par bravade, mais poussé par un désir de pouvoir avoir dix petites minutes de tranquillité. Raté, un vieillard magnifique qui parle français s’assoit à côté de moi et nous conversons tant bien que mal dans le brouhaha qui agite les lieux. C’est un oncle de Veng, celui qui toujours veut me faire boire une bière, un verre d’alcool de riz, en guise d’amitié ce que l’on ne peut refuser. D’autant qu’édenté son sourire n’en a rien perdu et qu’il brille dans ses yeux une intelligence de la vie qui force le respect. Et que n’étant point bigot devant l’éternel, je ne saurais refuser cette forme d’hospitalité qui consiste parfois à saouler le barang un tantinet plus qu’il ne le faudrait, histoire que le moment venu il remette sa tournée. Ce qui n’a pas manqué, mais ne brûlons pas les étapes…

 

Le soir vint et avec lui les offrandes aux morts… Sur la table qui sert à tout, dormir, parler, boire, manger, jouer, rire et pleurer, s’alignent plusieurs plats et autant de mets. Poulet au gingembre, soupes traditionnelles, poissons grillés, curry vert aux liserons d’eau, sauces épicées, « kaoko soup », beaucoup de légumes, j’en passe et des meilleurs car tout ça est réellement délicieux. Et bien sûr du riz à foison ainsi que des fruits, de l’eau, du vin blanc khmer, et devant le père de Veng qui fera l’office, un autel sur une natte où se trouvent un peigne, quelques vêtements, un miroir, du tabac et des cigarettes, et quelques objets du quotidien. Sur chaque plat est déposé un bâton d’encens, en équilibre sur le plat d’à côté, si bien qu’il faut toujours faire attention à ce que la cendre ne tombe pas dedans, et donc déplacer les bâtonnets régulièrement. Durant le discours qui est un chant autant qu’une prière, tout le monde est mains jointes et écoute. Le père de Veng, soixante-quatorze ans de vie dans les champs et la traversée de l’enfer des khmers rouges en supplément, demande pardon et protection, respect, chance et prospérité aux anciens, aux défunts, aux ancêtres, pour sa famille. Silencieux je me laisse bercer, et transmets intérieurement le message à mes propres morts, mais aussi à mes propres vivants…

Une fois les hommages rendus, l’encens est retiré des bords d’assiettes et le festin commence, car au Cambodge on ne lésine pas les jours de fête, quitte à se priver plusieurs semaines avant. Puis la panse pleine et l’âme en paix, l’on pense aller se coucher, mais que nenni…

 

Une litanie prend le relais d’une autre litanie… Je m’attendais à ce que ce soit l’oncle qui revienne à la charge, mais c’est la cousine de la sœur d’une nièce, que j’appelle « Srey tchhgnaing na**** », car elle le répète à tout va, qui vient à l’abordage, et nous passons à la maison d’à côté où nous attendent quelques bières dans un seau rempli de glaçons, quelques spécialités locales dans des assiettes ébréchées à fleur, et des amis d’amis du neveu de la tante qui tiennent mordicus à ce que moi et Veng participions aux festivités. J’ai l’impression qu’il est minuit, il n’est que vingt heures…  Je suis un tantinet hors jeu. Présent mais ils parlent trop vite pour moi et je vais plus lentement qu’à mon habitude. Je fixe la lune pleine, je fais de l’œil aux vaches, un sourire béat qui ne fait pas tache est fixé à mon visage qui arbore l’expression saine des bienheureux un peu en décalage. Et je sais que ce n’est que le début du séjour, la première nuit, qu’un peu perdu je fais office d’abat-jour, de Servante, éclairant la scène d’un théâtre qui me dépasse, mais dans lequel je trouve pourtant ma place, celle d’un figurant privilégié car je suis dans cette famille comme dans la mienne… (À suivre)

 

* Attention

** Café noir avec beaucoup de sucre

*** Je parle un petit peu khmer

**** Mademoiselle « c’est délicieux » (En appuyant sur le na…)

 

P.S. Veng est l’assistant de français de l’Ecole de Français à Kep.

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25 décembre 2009

C'est donc Noël?

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   Noël à Kep ! Moi qui depuis que les noëls ne sont plus « en famille » les déteste, j’ai été servi hier, en bien ! La soirée a commencé au Kep Lodge, VIP à 5 autour d’une fondue savoyarde invité par Dan et sa femme. Il y avait mon frère et Jérôme, et ce fut, exquis, délicieux, splendide, fin, magnifique, ne rayer aucune mention inutile mais cocher l’ensemble des cases. Puis les invitations se poursuivant, nous poursuivîmes chez Lida qui paya sa dîme sous la forme de tournées offertes. Le Caméléon une fois de plus débarqua au grand complet, Paul et Gaétan, les deux chouchous adorables bien qu’hétéros, Alexandra qui fut « bue » et donc en bonne voie de Képoisation, Anne Catherine, la nouvelle professeur, dont il va falloir canaliser l’extraordinaire énergie, Guillaume bien en forme et Dan et Jérôme. Il manquait Veng à l’appel qui aujourd’hui me déteste et me balance à la pelle des gros silences plein de reproche car je suis rentré bien ivre à six heures du matin, après une longue pause à la Dame Blanche, sous une voûte céleste sublime. Bref, une belle nuitée entre autre dédié à Sarah et aux absents qui ont toujours tort mais que l’on adore. Nous trinquâmes donc à la santé de Sok, d’Anne-Sophie et Guillaume, à Momo et aux Castella en général, à Cindy et à tous les esprits de l’Ecole et du Caméléon. De mon côté c’est à Danielle, Harry, aux morts et aux vivants, à Caroline Avran et à Damien, Bernard et compagnie que mes pensées aussi allèrent.

Je déteste et j’adore être ivre avant l’heure. Impossible de dessouler ce jour, et dans une heure c’est la fête à l’école, gâteau et ballons, jeux et danse, je vais mettre mon masque de dignité pour cacher ma face d’ivrogne, de français fêtard et saoulard. Cham Lika, Rotana et Poy Borany parmi tant d’autres vont me sauter dessus. Courses et fausses bagarres, volley et grand n’importe quoi, les « fous » et les « folles » vont fuser, « Krou Tchkourt » et « Tchkourt Conce » ! Un noël sans sapins ni guirlandes, sans aucuns flonflons mais c’est justement ça qui est bon, cet énorme décalage qui fait que l’on va fêter une tradition chrétienne et consumériste en la détournant. Et puis c’est quand même le jour de ma fête, ce nom qui est le mien, bien qu’athée indécrottable et mécréant !   

   Musique, soleil, danse, des sommeils lourds de rêves, professeur cacique d’élèves auxquels il faut apprendre à réfléchir et qui vous apprennent à « dé-penser » la vie pour mieux la vivre. Partage des âges, ou de l’art de mettre parfois ses expériences sous silences pour ne pas déranger les flux joyeux de la vie simple. Chansons et amphigouris de dialogues qui mériteraient d’être gravé dans le marbre d’un livre de l’absurde, une somme de savoir-vivre autrement que dans la Logique.

   Sans rubans les Impôts m’ont versé hier ma prime pour l’emploi. Un fou rire m’a gagné et ne me quitte toujours pas. S’ils savaient ! Qu’ont été ces six ans de Sorbonne par rapport à cette petite année à Kep ?! Si pauvre routine ! Je repense à mes colis, au RER B, à la banlieue de Paris, aux bancs sur lesquels il me fallait poser mon cul et boire pour « supporter ». Je repense aux alcooliques non anonymes du groupe de Boisset ! Je pose un regard sur toute cette époque et ce regard me semble venir tout droit d’un gros tas d’années lumières. Une année peut-elle avoir valeur d’un siècle ?

   Mais ce qui me rend le plus serein, c’est que je ne regrette rien. C’est que de ces six ans je ne retiens que les rencontres, les amitiés nouvelles, les longs amours vite terminés, les voyages et les concerts, les expositions et les nuits blanches à écrire ou baiser, je ne retiens que les ombres des buildings de New York et les balades à cheval sur les plages du Sénégal. Je ne retiens que des « Je me souviens » que je vais reprendre petit à petit comme le bambou se remplit. Je ne retiens que la Toscane et l’Auvergne, et fleurissent les mânes et les fantômes qui rigolent d’avoir tant joué avec mon âme d’âne, damné couillon encore plein d’espoir malgré le Noir, désireux maintenant de maintenir un cœur heureux et battant.

   Et puisque Dieu est mort, crachons sur sa tombe avec la bonne humeur des vivants, et partons danser avec les petites crapules de Kep, de l’école, et bâfrons-nous de chocolat, tartinons-nous de bonne humeur, et joyeux Noël !