04 décembre 2005

La Lettre

medium_lettre_epz.jpg- Grégoire sors s'il te plaît sors de la salle de bain. Ça fait trois heures que je suis là à attendre. Sors maintenant tu ne peux pas rester toute la journée ici. Cette lettre ce n'était rien, j'avais bu tu me connais quand je bois je suis insupportable mais je vais encore arrêter. Je vais aller voir le médecin mais sors de cette salle de bain s'il te plaît. Ça fait une heure que je te parle au moins réponds-moi. Je t'entends pleurer, j'entends tes larmes qui s'explosent sur le carrelage et les miennes en écho... Tu dois être assis par terre elles ne tombent pas de haut mais je les entends... Tu dois être assis par terre... Regarde tu vois je me suis assis aussi. Non tu ne me vois pas mais je te le dis. Je suis là en tailleur. Je suis assis aussi. Tu ne veux pas parler ? Ouvres, prends des cigarettes au moins je sais que tu en as envie, ouvre on fumera ensemble mais peut-être que tu en as je ne sais pas, je ne sens pas la fumée, je ne sens rien ; ou si tu préfères ouvre et baisons, tu sais on baise toujours quand on s'engueule et cette lettre c'était rien du tout. J'ai voulu faire de la littérature mais je suis mauvais quand je fais de la littérature, tu le sais c'est toi qui me dis toujours ça : écris, arrête de faire de la littérature, juste écris c'est tout le temps ce que tu me dis. Tu vois je t'écoute et tu as raison, là j'ai voulu faire de la littérature et on n'exagère toujours quand on veut faire de la littérature. On veut blesser, faire rire et pleurer alors on exagère mais attends, écoute tu entends je viens de la déchirer cette lettre, je viens de la déchirer elle n'existe plus, ce n'est plus qu'une épitaphe écoute je vais la mettre dans la poubelle et écrire l'épitaphe avec le stylo que tu m'as offert la semaine dernière, je vais écrire une épitaphe sur un papier voilà c'est fait, je l'ai scotché sur la poubelle : « épistolairement votre » , c'est absurde hein mais c'est fait, elle n'existe plus cette lettre... Attends, attends un peu je reviens...

Un moment de silence...


Voilà je viens de tout effacer de l'ordinateur, écoute je fais des confettis avec cette lettre et pourtant elle était belle cette lettre non ? Elle était belle mais elle était pour toi, tu n'aurai jamais du la lire et je n'aurai jamais du l'écrire, tu sais, je sais que tu le sais que l'écriture c'est une maladie, on veut vivre et on écrit et même si on vit pas comme on écrit on pense qu'on est vivant, et puis il y a des gens qui te disent que tu es doué, tu entraperçois qu'on va te publier alors tu écris encore plus et puis ça dépasse la vie. Je sais je t'ai trompé mais je ne l'aime pas Lui mais tu es toujours si impeccable, si irréprochable, pas d'erreurs jamais oh non jamais d'erreur et moi tout le temps je foire, je bois et j'écris des horreurs, j'écris des poèmes comme ils disent et aussi un roman comme ils disent encore et ça déforme, j'oublie, toi et les autres, tout le monde, personnages et réalités mais cette lettre elle était pas pour toi, j'aurai du l'écrire pour un recueil de lettres mais pas pour toi, j'aurai du je ne sais pas, poèmes à Lou ou location de coeur en solde pour littérature sombre et méchante je te jure je ne pensais pas à toi mais à moi, à un ensemble, à une oeuvre qu'ils disent alors viens, viens je vais te parler dans les yeux et tu verras les yeux c'est pas de la littérature, c'est du poème brut : ça ment pas les yeux, redonnes-moi les tiens que je te dise que je t'aime et que tu vois que c'est vrai, que je te dise que l'autre je ne l'aime pas et que tu vois que c'est vrai, que je te dise des conneries qui n'en sont pas mais qui paraissent en être, des conneries grosses comme des montagnes tellement grosses tu verras, tu me croiras tellement grosse tu verras cette montagne elle est en pierres de Vérité parce qu'elle a des yeux et que les yeux ça ne sait pas mentir, que ce n'est pas comme les mots et les rimes, les rythmes et les démos de syntaxes, les subtilités rhétoriques et les retournements de situations grammaticales, sors de cette salle de bain et tu verras des yeux qui ne sortent pas d'un livre et qui ne veulent pas y rentrer, qui veulent juste rentrer dans tes yeux à toi, qui veulent juste une entrée de secours, juste revenir, on les connaît nos regards, on sait ce qu'ils veulent dire, ce qu'ils disent, simplement, ouvre c'est mes yeux qui le demandent aux tiens, regardes et tu comprendras que les Autres ne veulent rien dire car je ne les regarde pas je les vois, je les vois seulement, des fois je les observe mais je ne les regarde pas, je ne regarde que toi les autres je les vois c'est tout.. Attends un peu attends non ne sors pas...

Un moment de silence...

Tu entends les glaçons qui se cognent dans le verre à whiskey que tu m'avais offert pour une date-anniversaire qui n'était pas la mienne, tu te souviens on fêtait nos anniversaires comme ça un jour quand ça nous chantait on débarquait avec un cadeau en disant : « Bon Anniversaire mon coeur » et on tirait un âge au hasard ; tu te souviens on a eu tous les âges du monde et là, là c'est le verre de mes quarante quatre ans et c'est un whiskey douze ans d'âge dedans, le Jameson ton préféré tu entends - un bruit de liquide qui coule dans la gorge comme la cisaille d'un diamant volé - je vais finir la bouteille là maintenant et après plus jamais j'en achèterai, c'est toi qui m'en achètera quand tu voudras et tu me serviras un verre par ci un verre par là et moi je n'aurai pas le droit de toucher à la bouteille. On la mettra bien en vue mais je n'aurai pas le droit d'y toucher, c'est toi qui décideras quand je peux et quand je peux pas et plus moi qui choisirai quand je veux et quand je veux pas alors sors, viens la finir avec moi s'il te plaît, avec elle on enterrera le passé et on consacrera le présent pour préparer le futur, on oubliera cette lettre absurde que je n'ai pas écrite pour toi, que je t'ai écrite pour moi, pour un recueil de lettres littéraires comme ils disent, sors tu vois je suis assis non tu ne vois pas mais je suis assis, sur un petit tas de confettis et ces confettis c'est cette missive écrite comme un missile et tu crois que tu étais la cible mais la cible c'était la Beauté d'une lettre, pas toi mon coeur reviens-moi sors s'il te plaît, sors de cette salle de bain elle a déjà vu trop de sang couler, trop de larmes versées elle est faîte pour autre chose mon coeur, une salle de bain c'est matériel alors sors, nous on est immatériel, on s'aime et c'est irréel et la réalité on l'emmerde c'est des contingences, c'est l'enfer les autres, tu te souviens je te racontais que ma maman me disait ça, que c'est mon éducation la liberté, la littérature comme ils disent, le poème et les lettres, les romans, d'être indépendant du monde quitte à en crever, d'être un maudit ce rôle si facile et si difficile, d'avancer c'est ça tu le sais le dernier message de ma mauvaise éducation, d'avancer contre les titans, d'ouvrir au rasoir les talons d'Achille pour que la lumière saigne et inonde de sang l'époque en toc, c'est tout ce que je sais faire tu le savais, tu aimais ça reviens, ouvre s'il te plaît... Je t'ai trompé et toi aussi mais on s'en fout reviens, Eux c'est Ils, pronoms impersonnels quand je t'en parle écoute je t'en parle, Eux c'est Ils, des fantômes d'une heure, des ersatz de fantasmes réalisés, des Idées tout au plus qu'on rend concret par faiblesse et qu'on oublie par force pour ne rien gâcher de ce qui est essentiel, nous, l'essence, le ciel, alors qu'Ils ne sont qu'Eclipses, quelques fois par an on les compte en heure mais nous on compte en année, en décennies, on bouffait du millénaires à la petite cuillère, on avait des visions en sachant ce qu'on allait faire, partir, se suicider en occident pour ressusciter en Orient, pour revivre en Afrique, pour ne pas faire comme eux, ne pas les suivre, ne pas participer à la grande farce artificielle tu te souviens, on était d'accord, on disait que non, pas nous, on en serait pas de cet engrenage, qu'on était d'un autre âge, qu'on ne serait pas les rouages, que j'étais l'excès toi la raison et qu'à nous deux on allait bouffer la vie par les deux bouts, ailleurs, autrement, sors, ne me laisse pas rêver tout seul, ne me laisse pas tout seul dans ce cauchemar de réalité, pas pour un beau gosse, un jeune con, une gueule un corps, pas pour si peu, pas à cause d'eux qui ne sont rien. Non... Pas à cause d'eux, sors... Non, attends... Attends non ne sors pas, ne sors pas si tu veux que je me taise dis-le moi, juste dis-le moi et dis-moi que tu vas sortir alors je me tairais et j'attendrais, mais si tu dis rien c'est que ma voix te fait du bien peut-être, je ne sais pas tu ne dis rien je ne peux qu'interpréter, ne me laisse pas, dis-moi de me taire, dis-moi de parler, dis moi quelque chose, sors...

Passe une minute de silence...

Tu ne dis rien mais c'est pas grave je parle pour toi et pour moi, je parle pour nous, ta jeunesse et la mienne qui viennent de si loin, qu'on avait rassemblé tu crois qu'elle se désagrège cette jeunesse qu'on avait conservé, tu crois qu'elle s'effrite parce que j'ai couché avec un plus jeune que toi mais sors s'il te plaît, sors et je l'appelle devant toi, lui dire que c'est fini, que c'était un entracte comme au Théâtre que la pièce est fini, qu'il faut qu'on le salue et qu'il parte sur une autre pièce faire une autre tournée, que le théâtre il est de cruauté quand on est un second rôle, un intermittent du cul et que nous non, on est les rôles principaux, le décor et la mise en scène, la production, le menuisier qui a raboté les planches et le peintre qui a trempé ses pinceaux, que je ne veux plus le voir, qu'il est viré, sans indemnités si tu veux je lui dis qu'on ne se reverra jamais, qu'il était mauvais au pieux et qu'il était plus vieux que le monde malgré ses dix-huit ans et que tes vingt ans en valent cinquante comme lui, que mes trente ans sont d'éternelle Enfance, qu'il est un gamin parmi d'autres qu'il faut qu'il apprennent la souffrance pour savoir Rire, que c'est pour son bien. Si tu veux je serais méchant, tu sais que je peux l'être mais si tu veux de la pitié je lui donnerai, tu sais que je peux être gentil mais si tu veux de l'indifférence sors et on l'appelle et je lui dirait que c'est fini, tout simplement... que tout est fini. Fini. Que tout se fini... Qu'il faut en finir. Finir... silence... Grégoire sors s'il te plaît. Je n'y arrive plus. La bouteille est fini elle aussi ou presque. Il faut que je sorte. L'arabe est encore ouvert je vais sortir. Juste une dernière. C'est de ta faute. Tu ne veux pas sortir. Pas parler. Parle s'il te plaît, parles-moi ! Il n'y a plus rien à boire. Tu m'as laissé boire seul. Tu m'as laissé seul. Je ne t'ai pas trompé. Jamais. Pas plus lui que les autres : C'était des cadavres comme les bouteilles vides que tu descendais tous les matins. Des cadavres tu m'entends. Mais toi tu es en vie, ma vie, moi aussi, tout ce qu'il en reste, d'eux il ne restera rien, sors, viens on va faire l'amour, je veux boire ton sperme, sentir ta peau, que tu rentres en moi me rappeler à la Vie, qu'on se regarde sans faillir, sans chiens de faïences qui aboient qu'on se regarde et qu'on fasse l'amour pour les enterrer à jamais, que je te fasse sermon de fidélité, que je me baptise si tu veux je deviens chrétien, idolâtre même je ne regarderai ni ne désirerai plus personne, prisonnier de toi à jamais préférant à l'imbécile facilité du désir le sacerdoce d'un Amour sans faille je deviendrai infaillible comme tu sais l'être, irréprochable et plus encore mais sors de cette salle de bain, il le faudrait alors sors, je deviendrais une statue de marbre taillée dans la caillasse de tes diktats !

Une minute de silence...

Une statue de marbre, sors et je les maudits tous mais tu me jugerais une Ordure ! Tu me dirais que je ne les ai que baisé, qu'ils m'ont seulement baisé, que je suis un monstre ce n'est pas vrai je les ai tous aimé, mais comment t'expliquer l'Amour d'une nuit et l'Amour d'une vie ? Sors s'il te plaît tu verras dans mes regards que je n'aime que Toi, qu'ils ne sont que des éclipses, les ellipses d'une philosophie qui ne veut pas dire son nom, les causes d'un libertinage sans conséquences, l'inconséquence du désir physique qui depuis toujours affaibli les faibles et renforcent les forts mais je ne suis ni fort ni faible, mais sors et pour toi je serai faible : je ne céderai plus jamais : je redeviendrai ta faiblesse et j'en ferai ma force...

Silence...

Sors s'il te plaît... Tu ne veux pas? Sors... Sors je t'en supplie... Non ? Attends alors... Je vais t'écrire une lettre, lis-là... Je vais t'écrire une lettre, la glisser sous la porte, lis-là s'il te plaît, ne sors pas, attends, je vais écrire, t'écrire une lettre, lis-là pour moi, ne m'écoute plus ça ne sert à rien, juste attends un peu, ne meurt pas, je vais t'écrire, une lettre, attends-là, attends-moi, je t'aime, attends, attends juste un peu, encore un peu....

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