10 avril 2007
Chapitre 1.1

Damien
Damien, ivre et nu, regarde le ciel ombragé de sa toile et le détachement de la croix sur fond de Jérusalem céleste... En sueur, un verre d'absinthe dans une main et une Davidoff dans l'autre, ses yeux se noient dans la première ébauche qu'il vient de terminer...
Emmanuel, en costume de dandy, en montée d'extase, peaufine son apocalypse alcoolique. Il fume pétard sur pétard et enchaîne whiskey sur whiskey... Partout sur son bureau des feuillets s'éparpillent, sur lesquelles des bribes de phrases raturées dessinent d'abstraites arabesques.
Damien a l'air satisfait. Ses couleurs sont l'attente, ses savantes pommades impatientes. Le noir est parfaitement ténébreux, l'ocre pareil au sang d'une lune à l'agonie. Ce qui fera ses anges, chryséléphantines postures, en langes, déçus, restent latentes, au côté du brun du bois de la croix qui laissera ressortir les nervures et les écorchures du Temps. Le gris des clous est las, sur la palette au côté de la chair qui sera celle du Christ...
Emmanuel s'agite en silence... Son carnage théologique, iconoclaste s'avère pour lui jubilatoire au point qu'il approche un état d'austère jouissance. Sur les pages éreintées se côtoient vierges bafouées, madones alitées et saints décérébrés, entités galeuses, archanges éventrés, prêtres souillés, moines défroqués et nonnes folles courants, comme prises par la courante mais surtout parce que poursuivies et violées comme d'anodines traînées par des mânes et des nains pervers et sans âme. Clownesque c'est avec une plume acerbe qu'il déstructure les corps et l'Esprit, qu'il rend au néant ce qui appartient à l'absence, qu'il rend cet hommage scabreux au Père des pères dont il est le fils floué, le fils cloué...
Damien se lacère le thorax avec son cimeterre fétiche, arme fourbe et courbe, pose autour de son crâne une couronne d'épine, se poste en garde à vue devant son " abîme "... Il lui faut maintenant attaquer le gniard du Grand Etron Universel. Il lui faut maintenant tordre ce Corps et souffrir cette Idée, d'émettre cette Abstraction ; stigmatiser cette Douleur et « tarer » cette croix de son attribut d'Immaculée Conception. Il commence par un visage, creusé et penché vers les sous-sols de l'enfer, attache le cou à une maigre poitrine, aux os saillants, de laquelle coulent deux jambes tremblantes terminées par deux pieds rachitiques, de sang coagulé recouverts. Il achève le Monstre Filial par les bras, secs et démis, tortueux comme un rameau d'olivier ; et dépose en son ombre une colombe d'une flèche percée, à même le sol écrasée...
Emmanuel se ressert, lève son verre, trinque à la santé du Suprême adultère. Il tutoie Samaël, invective à tout va une assemblée invisible, lance ses morbides ritournelles lâchant parfois d'étranges rictus, s'esclaffant dans la barbe de Dieu en y mettant le feu. Tour à tour bourreau, assassin, Méphistophélique ou Sadien, il se sent pareil à la pourriture qui s'étale sur les aliments avariés, qui gangrène lentement mais sûrement, comme la haine Divine vous grignote et vous rend plus impur. Il exalte dans son apocalypse, éructe, exulte dans ses flux et refus, sanguinaires, inceste tueur, écrivant et réécrivant, enchaînant les palimpsestes insolents...
Damien, la queue droite comme une certitude, attaque les détails. Il ne s'agit plus de dégrossir, de construire la silhouette ou d'esquisser l'atmosphère, mais plutôt de pointer du bout du pinceau la vérité de la Souffrance, le ridicule sublime du Mythe, le " précis de décomposition " de sa composition picturale. D'abord il s'acharne en finesse sur les lacérations, sur les coulures d'hémoglobines, sur l'en-fond des saillies. Puis il suggère les fractures de l'âme dans les yeux vitreux, peaufine les poils de la barbe. Son souffle suit le rythme des opérations, calme pour aiguiser le pointu des épines et plus agité pour baver de la salive aux encoignures des lèvres. D'un mouvement de recul il se retire, d'un pas de danse il revient... Il s'occupe de la longueur des ongles et de la crasse en dessous, de la poussière collée à la peau en transpiration et aux aisselles, au sexe rabougri duquel de minces filets d'urines s'échappent...
Emmanuel a bondi. Il tourne sui lui-même en grognant. Il stresse dans ses limbes, se trisse autour, tresse dans ses abîmes troubles des perruques de mots souillés qui recouvrent son crâne embrumé. Il gravite dans le vaste espace sanglant de ses inquisitions, de ses hallucinations, gravissant quatre à quatre les marches abstraites qui le mènent à l'autel des blasphèmes incantatoires, psalmodiant des liturgies, jetant dans son dictaphones des prières pour un seul sacerdoce : Le détruire, Lui, par tous les moyens, le principal étant de Le clouer d'amour sur le Golgotha de Son absence. Il tourne autour du pot des allégories en ivre derviche. Pâle, fantomatique, ses veines charriant les flots d'alcools ; les matières grises en crises une partition free et décadente commence à prendre forme enfin. Blême il regarde Damien, hagard et illuminé, et se tourne pour se voir, oedème dans la glace, la figure complètement... Non, il ne trouve pas de mots pour une description, pas de mots qui pourraient décrire son état : Cette figure n'est pas la sienne, c'est celle qu'il ne voudrait plus jamais voir...
Damien, les yeux au sol, parle tout haut et tout seul. " C'est ce cri à jaillir, ces larmes à retenir pour mieux les jouir dans le creux d'une cerne ! Belles larmes bleues dans le puits sans fond des ternes souffrances et des fatigues mystiques... Oui, c'est ce souffle de respiration a exécuter, ce regard sourd à la haine qu'il faut faire entendre à son âme d'enfant des Styx..."
Emmanuel, assis, continue à dévaster les champs déjà en ruines de son paysage post-apocalyptique. En nécrophage consciencieux il baise la Mort par tous ses trous seigneuriaux, Lui jetant des clins d'oeil mortifères, à Lui et à Lui seul, marmonnant...
20:10 Publié dans récit | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note

Commentaires
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Eh bien... Du talent, du génie.
Bonne continuation cher inconnu =)
Ecrit par : toop | 07 décembre 2005
le génie sort de la bouteille, d'absinthe... Mais merci, c'est encourageant. Et puis la passion pour ce cher Arthur est partagée ;-)
Ecrit par : emmanuel | 08 décembre 2005
C'est troublant de se voir ainsi transformé en personnage...
Ecrit par : Damien | 08 décembre 2005
Il serait encore plus troublant de voir le personnage se transformer, en soi...
Ecrit par : emmanuel | 12 décembre 2005
Davidoff et cimeterre mis à part, c'est tout à fait moi !
Ecrit par : Damien | 12 décembre 2005
C'est un mélange entre Alien IV et Sade ton texte ?
Je te conseille une bonne thérapie ;-)
Ecrit par : Lancelot | 13 juillet 2006
Caro sur le jeunet : Sade est un spécialiste des corps étrangers ;-)
Pour la thérapie je ne peux que te renvoyer, sans égo, sur une de mes notes, qui je n'en doute pas te rassurera :
http://errancesetdeambulations.hautetfort.com/archive/2006/01/21/si-je-m-etais-conte.html#comments
P.S. : Avec le docteur Lacune, impossible de Freuder ;-)
Ecrit par : emmanuel.. | 14 juillet 2006
À travers vos lignes, je revois celles de Wilde et de son Dorian Gray...
Ecrit par : Kate | 13 avril 2007
Chère Kate, les creux, vices, rougeurs, soleil, je me sens tout petit, mais merci...
Ecrit par : emmanuel.. | 14 avril 2007
J'aime vous lire, Emmanuel. À mes yeux, vous avez une belle "voix" mais vous la négligez. Alors, je vous prends même en débraillé. Au fait, je vous ai chipé quelques photos de l'arche de Noé. Faites-moi savoir à qui je dois les attribuer. Au cas où je les utilisais... si vous permettez que je les utilise, évidemment.
Ecrit par : Kate | 20 avril 2007
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