10 avril 2007
Chapitre 1.2
Frère Antonin
Dans le décor du salon d'Emmanuel, décor au sens théâtral du terme, Frère Antonin déjà bien éméché vient boire le calice et partager l'idée Haschischine de l'Instant. Dehors l'orage gronde. Bougonne est en train de manger sa pâtée. Encens et bougie brûlent. Emmanuel est affalé sur un tas de coussin, dans la cheminée le feu crépite. Des enceintes s'évadent les voix de Sébastian Henning et d'Andréa Scholl...
Frère Antonin : Je voudrais avoir le courage de tuer mes parents, de ressusciter les tiens, de comprendre Damien puisqu'il est si important dans ta vie. De t'offrir Raphaël sur un plateau de vieux bois, de couronner le vent Seigneur et Dieu. D'ouvrir les océans à la parole et le ciel à la musique. De donner tout pouvoir à la terre et aux animaux, de manger les garçons que j'ai aimé, de vomir enfin ceux qui m'ont détruit. Je voudrai inculquer le swing à tous les blancs et la splendeur du quattrocento à quelques griots. Je voudrais arriver à croire en l'humain ou savoir le haïr vraiment, ne plus obtempérer face à mes doutes mais je suis faible, si faible, indécis, si indécis...
Un court silence, Emmanuel le regarde avec un sourire plein d'amour...
Je voudrai embrasser Dieu avec ma langue jusqu'au fond de sa gorge, lui mordre les dents et embraser la foule terrienne d'un feu sacré, donner l'Art aux lions et que dans l'arène fleurissent les orchidées sauvages du Sensible. Je voudrais mener à la débâcle ceux qui renâclent à faire de ce monde un monde de paix, ceux qui raclent les fonds de marmites de la médiocrité pour en faire de la philosophie de troquet, de la psychologie de guerrier, pour pondre des traités et des décrets, pour asséner à la masse des grandes Vérités - foutues et perverses subjectivités des Idéaux ! - foutues ! - pour polluer l'Ecoute avec des discours qui recouvrent de boue la Parole et le Poème ! Un instant de silence, Bougonne vient se lover sur un pouf... Je voudrai d'une salve de mots justes humilier ceux qui font de cette terre le charnier des Joies, le cimetière du swing, l'opéra bouffe des faux-semblants, le caveau où entasser pêle-mêle la libre-pensée, l'art de la provocation, l'ironie des mauvais sorts, la Prose qui ne demande rien et les regards qui demandent tout, les sorciers des forêts : Je voudrais être un sorcier, celui des minorité cachées et des bravaches insolents, des gamins à gavroches, des adultes-adolescents, des enfants de la peur, des enfants soldats mais je suis trop lâche, des vieillards incontinents et des Isolés du concret.
Un instant de silence...
Pourquoi ai-je encore souvenir du corps froid de mon père et plus celui de la chaleur chaude de sa musique ? Qui était mon Dieu dans cette morgue insolente ?
Un instant de silence.
Frère Antonin se ressert, s'excuse, gesticule. Emmanuel impassible dans son regard d'amour écoute, écoute car il y a des jours, des nuits, ou écouter suffit, où la cohérence est un leurre qui ne dit pas son nom...Je voudrais changer l'eau bénite en absinthe, donner la vie aux gargouilles et qu'elles prennent leur envol dans une nuit d'orage comme celle-ci... Changer l'Idée des églises, des concepts cathédrales, de toutes ces chapelles de flanelles Idéales : Ces lieux mythiques deviendraient des squats, des musés vivants, des antres où tout à chacun deviendraient les chantres d'un art libéré, explosé, passionné, où littérateurs et bels ivrognes viendraient déclamer, où peintres et sculpteurs viendraient exposer, où musiciens et chanteurs viendraient faire danser les chiens et les Saints, réveiller les anciens, accoucher des déhanchements free, enchanter des trublions, faire battre-coeur à des curieux de passages, à des habitués aux mille rivages.
Un semblant de silence, Emmanuel a fermé les yeux...
Aux autels seraient rendus les seuls hommages à Dieu qui valent : sous les Vitraux du Désir, autour d'iconostases d'Amour, dans les grandes orgues soufflant la vase expansive des communiants et des outrages, seraient chanté des Requiems d'Or et de Merde, des blues païens, des ritournelles paillardes scandées par des catéchistes défroqués, celles des enfants du Bon Diable ; seraient chantées des mélancolies sans raisons, des Joies insolentes : atteindre au paroxysme pour un Pardon Absolu, car qu'est-ce que le Créateur pourrait désirer de plus que tout ça pour ses ouailles : Désir qu'elles ne soient plus les volailles aveugles soumises aux dogmes apocryphes des vieux bigots, voilà qui serait un retour à la Foi, à la seule qui vaille.
Je voudrais dans Notre-dame et à Saint Sulpice et partout ailleurs des Christ beaux comme des Dieux insolents, attachés sans être cloués, qu'on pourrait détachés, vivants, en instance de renaissance, à peine griffés de quelques coups d'ongles, mordus tout juste, à peine sucés de quelques coups de langues. J'aimerais des clochers où l'on jouerait du balafon, où l'on ferait de la castagne tribale avec des Zidjian, avec des cymbales d'Istanbul, qui seraient des clochers aux cloches de cuivres sonnant un autre son de cloches, sur lesquelles on improviserait d'autres claves que celles qui annoncent le Temps des messes : des cloches en liesse qui seraient anacrouses, anicroches aux traditions, introductions à de libres partitions...
Emmanuel s'est levé et installe sur la vieille platine d'outre-temps un vinyle d'autre-époque : Lady Day and the President : God Bless the Child... Frère Antonin, doucement reprend, doucement murmure...
J'aimerais, d'un frétillement nasal, d'un tremblement de narines, changer le pape en ondes marines, en scintillement anal... 
J'aimerai, d'une impulsion soudaine, intemporelle, dans une collision de saisons, payer mon tribut à la chance d'exister, au privilège d'être, à mon créateur et à mon croque-mort, ce père posthume...
J'aimerais que mon dernier souffle soit l'ultime tentative de Sebastian Henning pour atteindre La Note : l'infantilisme de Dieu. Ou que ce dernier souffle soit un coup de bague de Thelonious Monk sur l'ivoire d'un vieux piano, une coulée d'héroïne dans l'alto de Bird, un grésillement de vieux disque laissant filtrer les frissons de douleurs de Billie Holiday sur Strange Fruit, l'écho d'un coup de dés qui mettrait sur le plateau du jeu de la vie à mal la mâle armée des pollueurs de Liberté. " J'appelle cela vivre poétiquement " . J'aimerais la résurrection de mon premier soupir, les larmes coulées de mon premier rire d'enfant, que d'un coup d'un seul des mailloches magiques d'Elvin Jones sur un des toms basses de sa Gretsch l'univers entier se mettent à danser.
J'aimerais mourir en vie, de l'envie de mourir, pour en finir avec la mort.
J'aimerais trinquer avec Rabelais, Boire avec Burroughs, roter avec Bukowski d'un rôt de grande envergure. J'aimerais me faire tirer par Rimbaud et saucer le vieux plat plein d'admiration et de jalousie de Verlaine ; m'aliéner avec Artaud et insulter avec Céline, aimer avec Dieu et haïr avec Diable, aimer avec art et détester avec lucidité, n'être personne dans tout mon monde - ce Centre ombilic du rêve – n'être qu'un acte de Foi. J'aimerais être le perdant d'un duel à la vodka avec Vissotsky alors que Saint-Pétersbourg s'éveillerait dans le froid sans nom du Grand Nord. J'aimerais pouvoir trahir Dieu et pactiser avec le Diable sans être la Servante de ces deux misères, sans être cette lumière gardienne de ces deux décors de toute éternité.
J'aimerais malléer le Temps, l'allaiter d'un lait sans mensonge, maternelle excroissance d'aucun Gniard conséquence : l'allaiter d'un lait de toute innocence. J'aimerais alterner la sagesse et la démence avec la même force - errer de vents en marées, arrêter le présent pour un court instant, avilir le futur au mien, coller au cul des aiguilles, qui tournent qui tournent, et enfin décoller de cette météorite : l'Humain.
J'aimerais être un drapé de Caravage, le téton d'un saint, un fripé de Camille Claudel dans le marbre d'une danse, le sexe d'un ange ou l'anus d'un chien, la truffe d'un goret, le prépuce du Christ ou un précipice Divin, l'avale hanche de Bird ou les neiges éternelles de la mélancolie Baudelairienne. Mais je ne suis qu'une petite mort.
J'aimerais être un ascenseur en panne au dernier étage de mes fantasmes, un bourreau à froid devant l'échafaud et le regard de ce con damné qui ne comprend plus rien. Mais je ne suis qu'une petite mort.
J'aimerais réchauffer ma foi au bain-marie de la Sainte Virginité. Etre Manitou voué au vaudou, petit nègre petit cul. " Faforo " ! Une toque de toquet sur le lointain sommet de mon crâne j'aimerai être ce cuisinier qui dans le grand fourre-tout culinaire de la vie sait faire, connaît les proportions : être celui qui sait assaisonner de curare le potage des amalgames simplistes et de bonnes épices les poèmes sans concessions de ceux qui farfouillent dans les brocantes de la Beauté et du Juste. Etre l'insolence mais pas la gratuité de l'insolence.
Emmanuel n'est plus si calme. Il frétille en ses coussins. Change de disques. Passe à Diminuendo and crescendo in blues. Il écoute avec plein d'amour dans un sourire comme une falaise, à l'à-pic de l'amour complice, son compagnon qui parle et boit, qui offre le noyau du fruit et écrase le vers dedans, ce vers de l'apparat…
J'aimerais scier la branche sur laquelle le Temps est assis et le voir tomber dans l'abîme de l'espace en riant du rire des damnés. Il s'effondrerait, les époques se mélangeraient, les cultures ne sauraient plus où donner de la tête : Des nègres sublimes auraient les yeux pers de chats hautains, des blancs aux pâleurs pascals chanteraient des blues de rocailles, des Inuits sauraient les claves afro-cubaines, des allemands insulteraient en créoles et des indiens de Katmandou connaîtraient les secrets typiques des tipis de ceux d'Amérique. Des Chinois feraient des installations minimalistes et sur les flancs du Tibet le Land Art serait, conceptuel, un décor d'universel identité.
Les langues seraient des lézards florissants. Pêle-mêle partout s'emmêlerait le Peul et l'argot, le péruvien taclerait les américanismes, des dialectes antédiluviens réapparaîtraient dans les sommets éternelles des rhétoriques, les langues mortes se referaient une santé pour faire à nouveau swinguer les pucelles nouveautés. Le latin ne serait plus cette approche austère du langage mais une fantaisie maligne du Savoir. On reparlerait l'araméen tout en ponctuant des trois petits points Célinien l'idée d'un langage parlé. L'universalité serait démodée au profit de la variété et chacun connaîtrait plus de langues qu'il n'est Utile d'en connaître. Le Silence serait ce point d'indispensable reconnaissance, de subtile complicité. La langue religieuse et la langue païenne se rejoindraient dans le poème qui gueule Partage. La langue essentielle des regards et celle des dialectiques friables se rejoindraient dans l'âtre joyeux de l'ironie consentie, pour mieux rejoindre l'idée de la Joie. La langue de la guerre se ferait couper la parole par celle de la paix dans une infernale discussion. La langue de chaque pays se contenterait des regards incompris qui savent tant dire, et qui finissent par danser ensemble...
Emmanuel l'applaudit, se lève et danse euphorique, la bouteille de Jameson à la main et la clope au clapet il tourne en derviche, frappant le sol de ses pieds alors que Frère Antonin se met à léviter dans les airs en évitant, par instinct dans la transe, les candélabres qui s'enflamment, sous le regard désabusé de Bougonne qui ronronne sur son coussin rouge...
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