10 avril 2007

Chapitre 1.3

 

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   Raphaël

   Emmanuel est prostré entre un banc et un arbre dans un jardin public. Il tient entre ses jambes une bouteille de Jameson. Un cendrier à ses pieds qui se rempli comme un sablier se vide.
 
   " Raphaël... Les souvenirs me gangrènent... J'aimerais que tu vois ce que je suis maintenant. Pour toi, ni grâce ni à cause, mais par toi ce que je suis devenu...
 
   Ma misère est mon Or, ma solitude ma panacée, ma soif, inassouvie à jamais mon Jubilé...
 
   Mes tremblements sur mon socle d'airain, sur le socle de ton souvenir, mes fissures.
 
   Je voudrais que tu vois que je t'aime encore, que ma richesse ce sont maintenant mes paroles offertes au vide de leurs âmes. Raphaël je suis livide, j'ai cette pâleur qui est un reflet sans miroir. Je me demande si tu m'as déjà vu si pâle... Est-ce que tu me regarderais si tu passais ici par hasard, avec un enfant dans une poussette peut-être, une jolie fille au bras qui aurait un petit frère dans le ventre. Est-ce que je voudrais tuer cette petite famille qui serait la tienne pour que tu puisses me haïr? A nouveau exister...
 
   Quels sont ces scénarios absurdes alors qu'il n'y a plus que la musique de ton coeur éteint ? 
 
   J'aimerais te présenter mon banc. Te présenter mon public, ces anonymes errants...
 
   Tu prendrais plaisir à me voir ainsi dans l'invective et le blasphème, dans l'ombre d'une chapelle, dans le rance de leurs cœurs à apostropher leurs rancœurs ...
 
   Tu prendrais plaisir à me voir me lever si tu passais par là. Tu me reconnaîtrais peut-être. On irait ensemble... Tu prendrais plaisir à connaître frère Antonin, Harry et ses drogues, cet ange réfuté qui serait seul capable de t'égaler dans l'Amour, mais dont je ne parlerai plus ici... Tu prendrais plaisir...
 
   Raphaël. Ton nom n'appartient qu'à moi seul dorénavant. Si je mourrais maintenant ton nom ne serait offert à personne, il deviendrait ce silence que je glisserai dans un linceul crasseux, il deviendrait cette épitaphe gravée dans ma petite mort...
 
   Une jeune mère de famille s'approche d'Emmanuel et lui caresse les cheveux... Emmanuel continue de chuchoter, les yeux fixant le sol, on devine pourtant qu'il lui parle, qu'elle est, Stabat Mater Dolorosa, celle qui est capable d'Ecouter... L'enfant de la maman est accroché à sa jambe et pleure doucement...
 
   " Après Lui je suis devenu le réceptacle des tendresses et des tristesses...
 
   Les amants défilaient au rythme de deux par jour. Parfois ils étaient trois ou quatre.
 
   Ce qui était notre lit, symbole de perfection d'un Amour sans failles, n'était plus que foutre et sueur, caresses insolentes et danses barbares où les sens en liesses s'éveillaient dans l'odeur âcre du sang et de la merde, où des laisses et des menottes servaient au décorum, étaient les signes mesquins d'une soumission infondée. Garçons aux queues denses et freluquets aux jeunesses altérées formaient la sarabande.
 
   Les matins sans saveurs voyaient des corps épuisés et des silhouettes filantes.
 
   Les nuits n'en avaient plus que le nom, jamais elles n'étaient ce sommeil qui mène à la Joie, jamais elles ne m'offraient de rêves, elles filaient lourdes de silences, de manques, de râles, courtes et infidèles.
 
   J'avais fait abattre le peuplier devant la fenêtre, et pourtant je ne laissais pas le soleil entrer, ce creux dans l'espace je le voilais en fermant les volets, je volais au jour des ombres qui n'étaient même pas de réconfort. Je ne voulais plus du temps, cette denrée incomestible, je jetais à sa face mes petits boucliers, mon théâtre se jouait derrière les lourds rideaux de velours rouges.
 
   Je commandais mes courses et mes amants par Internet... Je baisais les siens, ceux dont j'avais su... Je baisais ceux que je retrouvais, à l'aide de son calepin... Je le baisais lui à travers eux... Ils étaient un peu de sa peau morte. Je les baisais et réciproquement, avec le vice de ceux qui n'ont plus rien à perdre, qui n'ont plus personne à pendre, qu'eux même au chanvre du délire...
 
   Mes larmes en mon âme avait la couleur du sang et mes veines n'étaient plus que ces cicatrices qu'on aime à lécher les soirs de pénitence. Je vouais un culte à la douleur. A sa douleur qui était devenu mienne, dont il était délivré, dont j'étais prisonnier. Sa douleur terminée était le commencement de la mienne : Simple ricochet du cœur sur le plan d'os de ma chair, dans la rivière de sang de ma mémoire trop précise...
 
   Dans le jardin je creusais des tombes, je semais des graines, n'importe, et de la Silver Pearl, cette herbe qui scella notre rencontre en Hollande, devant le Champs aux Corbeaux. 
 
   Je cultivais les stigmates comme on cultive les tomates, avec la précision naturelle du jardinier pointilleux... Je saignais beaucoup...
 
   J'arrosais ces tranchées avec mon sang, je m'entaillais la chair agenouillé dans ces tombes qui étaient l'allégorie de son fantôme, je regardais le ciel asseoir sa nuit sur mon visage écorché, sur les ruines de mon corps.
 
   Les soirs d'orage surtout c'est les soirs d'orages que je devenais fou. Nu comme un vers je pataugeais dans mes trous comme un porc dans sa fange, je me roulais dans la fosse, je riais à la barbe de Dieu et je pleurais à même les orbites cavées de Samaël.
 
   Sinon je baisais, comme on s'achève je baisais ce qui passait, ceux qui acceptaient de passer mais ça ne suffisait pas, rien ne pouvait plus suffire...
 
   La mère embrasse Emmanuel sur le front et emmène son fils avec elle. Elle marche comme on respire, doucement elle rejoint le mouvement. Le temps s'arrête. Emmanuel se cloître un peu plus...
 
   " Mais tout se joue derrière les rideaux. Et que ce qui est vrai et que ce qui est faux s'en aillent au Diable... Tout s'ajourne dans l'ombre. Les vérités, ces gageures, s'étayent au fur et à mesure qu'on les égrène. Le chapelet se disloque, les perles glissent dans les grilles d'égouts...Tout se gangrène et on s'en retourne à son lot d'ablation, on enlève à l'essentiel en se consacrant au contingent...
 
   Emmanuel se tasse un peu plus, il parle comme s'il Lui parlait...
 
   Je me fatiguais à inventer des stratagèmes, à essorer les quelques rêves où tu te laissais apercevoir, à créer des évidences pour tenter de mettre un ruban d'or à ces mensonges qui me venaient dans le sommeil de l'ivresse. N'avançant nulle part et ne reculant devant rien puisqu'il n'y avait même plus l'obstacle de ta respiration, l'espoir de ta résurrection, puisqu'il n'y avait comme frontières que celles qui délimitaient la débâcle de ma mémoire et des tentatives de futurs avortées d'avances, vaines chimères qui viennent à l'aube quand on se verse un bouchon de rhum dans un café noir.
 
   Je ne sais plus depuis combien de temps je falsifie l'ordre des choses, m'acharne à la distorsion du réel, depuis combien de semaines je raye de ma volonté les désirs de résistance, depuis combien de jours je reste calciné dans l'âtre de cet Asile qu'est ton Absence...
 
   Un instant de silence...

   J'inventais aux corps croisés des ressemblances frauduleuses, je trouvais dans des regards des réminiscences. Pourquoi je te parle au passé ? Je vis des histoires que j'aurai du me contenter d'écrire. J'écoutais l'Allegri Miserere de Palestrini si fort, si longtemps tu l'aimais tant, jusqu'à ce que la police viennent me saisir ma chaîne hi-fi à force de plaintes. Je me souviens de cet instant de bonheur le jour où la vieille du dessous à qui tu allais parfois parler est venu me soutenir et a frappé à coup de cannes ces uniformes absurdes qui ne savaient plus quoi faire. J'ai écris une nouvelle, la première depuis si longtemps, depuis si longtemps  que je n'avais pas ri... A l'aube, j'ai eu envie de mourir, une envie si forte que j'ai compris que je resterai en vie puisque ce matin je n'ai pas franchi le pont...

Commentaires

"je baisais, comme on s'achève"... C'est peut-être ça, au fond, la petite mort. Emmanuel, ce texte m'émeut; c'est beau, c'est grand.

Ecrit par : Kate | 11 juillet 2006

Une petite mort, pour mieux ressusciter.. En tous cas merci :)

Ecrit par : emmanuel | 12 juillet 2006

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