14 avril 2007

Chapitre 2.1

    Damien

   Damien, épuisé, est endormi en fœtus dans l’angle entre la bibliothèque et «  l’autel » … Sa toile à gauche a des allures hôpital, à droite de cimetière : Dans une sorte de morgue aérienne un vent de cendres souffle sur des tombeaux et des caveaux débordant de squelettes, de cercueils, de vanités et de natures mortes sur un fond pâteux d’originelle pâleur. Des suaires flottent dans l’air chargé de nuages, recouvrent des croix fendues ou sculptées au hasard des matières, dans de l’or ou dans de l’asphalte, dans du verre ou dans de la pierre, dans du bois ou dans du basalte.

   Emmanuel fixe la fenêtre… L’acide commence à grimper. Il fixe les pigeons derrière la fenêtre. L’acide continue de monter. Il fixe la façade au loin qu’il voit par la fenêtre et au travers il regarde des pigeons roucouler. L’acide finit de monter. Il fixe ceux qui l’observent  au-delà de la façade mais il n’y a plus ni fenêtres ni pigeons, juste le néant, vaste qu’il s’amuse à fixer.

   Damien rêve au pied de sa toile… Il n’y a plus de toile. Il est au pied d’un immense escalier de marbre dans une cathédrale noire, sans tableaux, sans iconostases, sans sculptures, sans structures particulières qu’un immense escalier de marbre dans une cathédrale noire. Un escalier en colimaçon avec une rambarde en ébène, lisse et noire avec à son point de départ, coincé dans l’entrelacs d’une main en ivoire, une rose fanée. Et sur la première marche un enfant assis au visage à la fois triste et moqueur.

   Emmanuel, assis sur le rebord de la fenêtre, regarde tour à tour la toile de Damien et le néant qui s’étend. Dans sa tête des bribes de paroles lui reviennent : au cœur du trou noir de sa mémoire éclatent d’éphémères sentences, d’inactuels relaps, d’hallucinés fragments : « J’ai tué Dieu en mangeant la chair de son fils » , « Implosion virginale » , «  Distanciation gnomonique » , « Il faut écrire comme un terroriste » , « Tu connais Raphaël je crois ? » , « De génocide en crématorium, critérium et Marathon » , « De la lucidité des ignorants » , Ta grand-mère est morte il y a trois mois, tu ne le savais pas ? » , « Le temps n’est pas une denrée comestible » , Chasse-spleen, un excellent bordeaux » , « Un rire de lune ivre » , En Abel sans label » - Emmanuel tremblant passe de l’en-tête à la forte voix – « Peindre est une vengeance, écrire une revanche » , « Un fou au cou mou » , Je m’appelle Emmanuel » , « Moi c’est Damien » , « ça veut dire Dieu est avec vous » , « ça ne veut rien dire du tout, rien du tout ! »

   Damien regarde les marches en marbre et l’enfant, la rose d’antan et le vide accablant. Il a mal au ventre et ses mains tremblent. Ses doigts cherchent à toucher l’enfant mais dans un ballet macabre les épines des roses font barrages… Pieds nus le froid du dallage pétrifie ses jambes. Il a beau tendre ses mains, maigres chairs friables, toujours il sent l’acéré des ronces qui le lacèrent jusqu’au sang. Son estomac est comme une bouillie d’organes ; lui comme le ventre d’une Douleur, pourtant il ne veut que tendre ses mains et toucher le front de son frère, caresser ses cheveux, s’appliquer à une tendresse consanguine, toucher son front comme une berceuse effleure, à la lisière du sommeil, la paix des rêves…

   Emmanuel est toujours assis sur la fenêtre. Il sourie de toutes ses dents, jaunes caries, en avalant, extatique, la fumée de son énième pétard. L’acide se maintient, Marie-Jeanne en douceur soutient l’équilibre. A nouveau il regarde, tour à tour, la toile et Damien endormi, L’absinthe et la toile, Damien et l’absinthe. Il pense à « La quadrature du triangle » , à « L’objet mort dans le regard en vie » , il se souvient, clamant haut perché à la lueur d’un printemps mortifère : « En cette date-anniversaire, en ce premier mai, le jour de gloire est arrimé ! Alors noyez-vous macabres cadavres, que vos oripeaux encore se décharnent, Oui ! Le jour du grand soir est à chanter! Allons enfants de la fratrie, le jour de boire est arrivé ! » Fermant les yeux le manège continue, équilatéral l’enrobe dans sa nuit… 

   Damien tremble en crescendo… Le froid gagne ses cuisses, sa vessie. Jusqu’au bas de son ventre, à la frontière de deux agonies. L’enfant a grandi et la rose rajeunit : Ses pétales semblent respirer, ils s’ouvrent et se ferment, gonflent et dégonflent, suaires aux parfums en tous pores s’infiltrant, friperies renaissantes retournant à l’inné, apprêtant ses bourgeons pour un été de nouvel augure. Puis tétanisé Damien voit de nouveau l’enfant vieillir comme à saute-moutons, à saute-années, se retrouve sot, impuissante vapeur devant son frère, devant l’enfant-frère qui le rejoint dans l’âge et le dépasse. Devant l’enfant-frère qui grandit à la vitesse des rêves et des cauchemars, qui se prépare aux rides, se pare d’un teint plus livide, perd la fraîcheur rosé des adolescent par le temps encore épargnés, atteint le ton défraîchi des adultes par les souvenirs de plus en plus ignorés. Damien pourtant « persiste et saigne » , continue de vouloir s’approcher mais les épines des roses giflent l’atmosphère, rayent et saturent l’espace, stigmatisent sa chair, restent barreaux et bourreaux, barrières de lanières…    

   Emmanuel somnole, prend l’onirique envol, concorde de fortune en chimique molécules. Son pogrom est entre parenthèse mais dans les soubassements de son inconscience les mots continuent leur ballet. C’est une ronde incontrôlée qui balaye large, une désolation bavarde au fond de l’en-lui, un galimatias, embryon d’imbroglios dans un fondu au noir. Il rêve, un peu « des étoiles, poussières de lumières mortes au champ d’honneur d’une astrologie défunte ; de lucioles battant des ailes affolées dans la nuit feinte derrière ses yeux fermés, au rythme de ses sens barrés ; de cosmogonies qui tournoient, myriades d’étincelles et théâtre Nô : kyrielles de rois, dames et pucelles, samouraïs et kimonos, poupées et totems dans la cour d’honneur de l’en-soi » : C’est l’habituel et renouvelé défilé : Mode où les habits rituels couvrent des pieds à la tête des saillies dans les syntaxes, où la démarche des phrases et des images l’assaille et le force, le viole, l’envole et l’écorce, l’emberlificote et le dépèce...

   Damien reste silencieux… Le calme est revenu et l’oppresse. Chape dont on ne s’échappe. Son frère, maintenant au-delà de tout âge, le tient par la main et doucement le tire, l’attire vers une échelle alors que la cathédrale semble s’effriter, comme du sable dans un sablier semble s’écrouler dans un flou sans bruit et sans précipitations… Ensemble ils descendent mais c’est comme s’ils montaient ou avançait, reculaient ou restaient sur place. Tout semble très lourd, engourdi ; chaque effort amenuise ses forces, épuise le château fort de sa volonté. L’obscurité diffère, arc-en-ciel d’ombres sans début ni fin, sans base ni sommet. Une brume épaisse enserre l’atmosphère, étouffe chaque souffle.  Tout se fait étau qui se resserre. Ils descendent pourtant, lentement, l’Un certains, Damien fébrile vers un lieu incertains, semblant de trop-loin, de trop profond, abîme ou abysse sans fin où l’espoir d’arriver s’abîme, s’amenuise et s’enlise le long de barreaux lisses et glissants…

   Emmanuel a décillé ses yeux cavés et décimés par les alchimies. Il les ouvre et les ferme, cligne et les ouvre, les referme et les dérouille. Il fixe la fenêtre, le retour des pigeons qui dessinent une chorégraphie absurde sur les façades en face. Une mousson de mots s’abat à nouveau dans sa tête ; des lames de maux qui s’écrient en son âme, qui se fracassent sur les falaises, en dessous de son crâne en autant de fadaises et d’infernales combinaisons. Il regarde son bureau, alcôve et boudoir, table d’autopsie où il dissèque, dément, les démons de son imaginaire ; il regarde encore les pigeons, volatiles vulgaires aux envolées sans grâce à ses yeux lapidaires avant de retourner en soi, soi d’autiste laminé, étouffé en manque d’ère, de temps, d’éclaircies, en soi déphasé et sans air, haletant dans son carré de fenêtre, tendant un de ses bras trop maigre pour attraper un mégot ayant encore quelques bouffées à offrir…

   Damien ne sent plus ses muscles. Les tendons sont flasques, les membres désordonnés, la partition de ses mouvements bancale. Désorienté il suit un sentier de pierres et de sables, debout tant bien que mal il glisse, dérape, trébuche ; maladroit il se prend les pieds dans des monceaux de kabbales en tas de vieux papiers usés, dans des souches d’oliviers sans âges, dans des nids de caillasses aux tranchants vivaces : coupants bien mal avisés - lacères-chairs en anarchiques monticules disposés. Dans les fissures du relief il vacille, suivant malgré tout son frère qui le guide au travers du dédale, d’entre-deux pièges en trompes l’œil, de faux-semblants en dangers à fleur de peau… Pathétique, dolorifère, il n’est plus qu’une ombre de lui-même en instable apesanteur, pataugeant en aveugle dans un tunnel aux hiéroglyphes inquiétants qu’il devine seulement, effleurant des murs humides recouverts de signes d’autre-temps, hurlant sans qu’un son ne sorte d’une gorge qui lui semble tranchée, hurlant sans qu’un son ne sorte d’une bouche qui lui semble murée.

   Emmanuel vient de bondir ! Chafouin ivre au réflexe de félin saoul il vient de sauter pour rejoindre la terre ferme, le plancher des vaches qui en France est celui des veaux. Dans un rire à l’étouffé – Marmiton onirique ! – il est passé du rebord de plus en plus instable de la fenêtre au carrelage ocre et horizontale du salon. Feignant la mauvaise chute il s’y étale lamentablement et d’une roulade se retrouve sur un coussin tout en gémissant de semblant, tout en geignant, l’air bête et confus ; puis, tout en feignant la surprise, se relève avant de tomber à nouveau, riant avec délice du rire des damnés, s’agitant tel un vers coupé en deux, tel un alexandrin cloné à six pieds il gigote dans la stratosphère de sa crise! Enfin il retombe, pour mieux s’effondrer ! Il se relève à nouveau, se met à genoux et se prend à rêver, cette fois ci éveillé : Sur un prie-Dieu  imaginaire il commence à prendre Dieu sans ménagement, à sec et en levrette! En esthète de l’enculerie Universelle il Lui embelli le derrière, en digne roi du monde des anus il Lui sanctifie l’Olive Sacrée! C’est d’orgie qu’il s’agit ! Tenant Sa nuque royale avec sa main droite et sa chevelure d’argent de la gauche il défonce, euphorique tel un succube, l’Antre de toute éternité du Fléau, et avec ses crocs de louves en rut lui dévore l’oreille, qui est l’ouï du Paradis ! Achevant de violer l’Entité, au moment d’éjaculer, il s’écrie, prophétiquement : « La Vérité c’est que Dieu est passif ! » et rajoute, in petto, qu’il est aussi poilu que le singe dont il descend…

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