09 décembre 2005
Scène de métro
Un aveugle vient s'asseoir sur le banc, à côté d'Emmanuel… Le chien se lèche le museau et Emmanuel le caresse...
Emmanuel ( Au chien ) .. On est pareil! Déjà Léo Ferré hurlait : Je suis un chien! A l'époque où j'écoutais cette chanson j'étais plus catin que canin... Mais j'étais tout de même très chienne... Je t'aurai plu je pense d'ailleurs si je puis me permettre…
Le chien : Je pense aussi, mais je ne suis pas humanophile, et j'ai déjà ce vieux débris à ma charge…
Emmanuel : Il n'a pas l’air bien commode en effet... Mais la cécité est un handicap difficile.. La nécessité des regards est depuis bien longtemps prouvé pour des relations humaines normales... Vous, au moins, pouvez-vous toujours vous renifler le derrière... Mais ce pauvre erre?
L'aveugle ( A Emmanuel ) : Excusez-moi jeune homme... Bien que privé de mes yeux je n'en ai pas moins l’ouïe fine... Est-ce bien à mon chien que vous parlez?
Le Chien : Oui, nous parlons entre homme!
Emmanuel : C’est un chien passionnant que vous avez là…
L'aveugle : Oui, mais depuis ses trois ans il se prend pour un homme et n'en fait qu'a sa tête...
Le Chien ( Hurlant ) : Je suis un homme!
L'aveugle : Tais-toi donc! Tu es une truffe sur pattes! Et moi un nez sur jambes! Mais je reste quand même ton maître, et même ton père d’une certaine façon!
Le Chien : Toi mon père?! Laisse-moi rire! Mon père avait des allures de seigneur alors que toi tu n'es que chair flasque et orbites vides! Et que ferais-tu sans moi? Alors que je peux me passer de toi! Tiens, il suffirait que je te fasse traverser la rue au mauvais moment, que je te pousse sur ces rails en te mordant la main pour que tu lâches ma laisse et mon harnais et à moi la liberté! Seulement je suis fier, moi! Comme mon vrai père! ( A Emmanuel ) Un Berger Franco-allemand avec du sang de chien loup!
Toi mon père?! Mais tu n'es que de la chiendent, de la chienlit qui ne sait pas m'apprécier à ma juste valeur!
Emmanuel ( Au chien ) : Il est dur avec toi ?
Le Chien : Non mais il...
L'aveugle ( Coupant la parole au Chien ) : Comment ça?! Mais quoi?! Je te nourris, je te loge dans une belle maison de campagne, tu dors dans un lit des plus confortables et tu ne me sors que trois fois par semaine!! Est-ce ça une vie de chien ?
Le Chien : Il est vrai que certains hommes sont moins bien lotis! Mais tu n'as aucune classe et ta vulgarité parfois est effrayante. Comme cette manie de me couper la parole!
L'aveugle ( Mimant le Chien ) : Ouaf, Ouaf, Ouaf! Jamais content celui-là!
Emmanuel : J'avais une chienne lorsque j'étais enfant... C'était ma petite soeur animale… Longtemps j'ai passé plus de temps avec elle qu'avec mon frère... Elle est morte elle aussi. Il sont tous mort! Tout meurt! De l'éphémère à l'infini qui un jour s'éteindra…
L'aveugle : Mes yeux sont morts des mains de ma femme, cette idiote! Je l'avais trompé avec une femme plus belle qu'elle! Elle l'a su et m'a crevé les yeux... Puis elle est partie vivre avec une sorte de Quasimodo alcoolique mais qui avait une maison au Brésil... L'Imbécile! Déjà qu'elle n'arrivait pas à parler Français... Elle avait perdu la raison en me faisant perdre la vue... Je ne sais pas de nous deux qui est le plus heureux maintenant... ( S'adressant au Chien ) : peut-être toi finalement, es-tu parmi les plus heureux…
Le Chien : Et une compagne?! Depuis des mois tu me promets une belle chienne! Je suis majeur maintenant! Et celle de madame Soupirons aussi! De surcroît nous n'avons que deux mois de différence... Tous les matins on se regarde avec des yeux de merlans frits en nous racontant nos vies, à travers ce stupide grillage installé par ta famille! Moi aussi j'ai le droit à l’amour!!
Emmanuel : Oui! D'ailleurs Céline disait : L'amour, c’est l'infini à la portée des caniches...
Le Chien : Et toi? Tu as connu l’amour?
Emmanuel : Mais qu'avez-vous tous à me poser cette question?!
Le Chien : Il y a dans tes expressions la nostalgie des amours perdus et une effroyable tristesse! De la méchanceté aussi, mais une méchanceté nouvelle! Et tu bois comme les amoureux déchus, comme les chiens déçus, comme les adolescents aux abois!
L'aveugle : C’est vrai que vous sentez l'alcool à plein nez...
Emmanuel : Vous, faites taire vos autres sens!
Le Chien : Oui! Tais-toi! Nous parlons entre hommes, je te l'ai déjà dit! ( A Emmanuel ) : pourquoi cette déchéance?
Emmanuel : Parce que la faucheuse tissée d'os a fait de mon amour de la chair à vermine! Parce que le soleil n'éblouit que les vivants et que l'eau est plus appréciable dans le désert! Parce que mes nuits ressemblent aux ténèbres et que mes jours sont des énigmes sans réponses. Parce que dans un bocal rempli de formol je conserve un bout de corde qui résume mon histoire.
( Un instant de silence )
Mais aujourd'hui je suis las de geindre... Et je n'ai plus de larmes à offrir à ton affection...
Le Chien : Oui je comprends. Ravi d’avoir pu discuter un peu avec vous jeune homme.
Emmanuel : Moi aussi, peut-être nous recroiserons-nous... Bonne journée et ne sois pas trop dur avec ton… ( Désignant l’aveugle ) Enfin avec lui…
Le métro arrive, l'aveugle et le chien monte dans un compartiment. Emmanuel quant à lui décide de rester un peu sur les quais. Une vieille dame arrive avec sa fille, et dans un panier un joli chat noir…
Fin...
23:30 Publié dans Théâtre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

Ecrire un commentaire
NB : Les commentaires de ce blog sont modérés.