28 janvier 2006
Frère de sens

Introduction
Au sommet de la plus haute montagne du Cambodge. Un 31 au soir. Nous arrivons en pick-up après trois heures d’une route aussi sublime que chaotique : La féerie se mérite. La fête a mis quatre mois à s’organiser : Stéphane nous a concocté la plus belle « free-party » de l’année, peut-être de l’Asie du Sud-Est. Dans l’ancien casino, aujourd’hui désaffecté, qui ressemble à s’y méprendre à l’hôtel de « Shinning », l’ambiance à dix-neuf heures est celle d’une after en rance France. Face au Casino c’est Woodstock. Des centaines de tentes, des feux sauvages, des cuisines improvisés, des minis bus transformés en campement de fortunes, des jeux de lumières et d’ombres dans la fumée des barbecues, avec, perpétuel, le tintement Opéra des verres qui claquent : Pök Dak ! Face au casino, sur la gauche, trône, impériale, fantomatique et iconoclaste de par son abandon, une église planté au milieu de nul part. Devant, à l’à-pic de la falaise, c’est la mer du Vietnam. Partout autour, en dessous et au dessus, la jungle du Kampuchéa. Des feux d’artifices viennent chatouiller une voie lactée éblouissante. Je prends Isa par la main puis avec Marc et Jub, Ben et Isabelle, nous montons les marches pour joyeusement nous jeter dans la fosse aux lions : L’arène bouillonne, de rire, de danse et de musique!
Développement
Mais qu’est-ce que je fais là ?! Dans ce bout du monde, encore plus loin, aussi loin qu’on puisse aller ? Et mon frère, ce couillon, quelle idée de s’être cassé une côte, alors qu’il devait tenir le bar avec moi… Ça aurait été plus drôle, surtout qu’on nous prend parfois pour des jumeaux !
Les Dj’s font monter la sauce avec la dextérité de félins à l’affût de leurs proies : Nous, Occidentaux perchés et Khmers en folies, au nombre d’un millier voir plus, dans une furie joyeuse.
Il est l’heure des divines alchimies ! Je saute derrière le bar, m’empare de munitions et commence l’ascension. Avec Isa nous tiendrons nos promesses, monterons et descendrons ensemble : Boucle d’Or rayonne dans la nuit, au rythme cardiaque d’un électrocardiogramme affolé : Tout n’est que rire et parfois, quelques minutes, douceur du spleen si particulier que l’excès de bien-être peut apporter. Entre-deux nous fondons en sueur sur la piste, dansons avec des grand-mères, swinguons avec des gamins : ici pas de tiroirs et pas de contraintes, c’est toutes générations, toutes sexualités, toutes couleurs, toutes nationalités qui se confondent
« 22 heures ! » ... Me dit sans que je le lui demande un Néo-zélandais, le visage fendu par l’extase! Je regarde : Isa se déhanche avec deux cambodgiens hilares, leurs fausses casquettes Gucci vissées sur leurs têtes, il est temps de m’éclipser, comme j’aime tant le faire, pour un peu de solitude. Pour l’occasion, je rajoute à la pyramide du Bonheur une pierre qu’on appelait autrefois « pilule d’amour » …
Césure
Sacré Frangin ! Foutus orphelins ! Sacrés pédés ! Foutus Bébés ! Je cause au ciel, je phrase en free jazz en improvisant une partition chaotique… N’être plus que deux et être tout deux homos, derniers du Nom d’une famille éteinte : Après nous le déluge !
Que diraient nos parents ? Notre père, pianiste de jazz, scotch en main et gauloise au bec, ressuscité du royaume des suicidés, nous composerait un blues à la Billie Holiday. Maman, remise de sa tumeur, sans perruque nous ferait un poème à la Artaud, strident et morcelé. Je ne peux qu’ainsi le concevoir. Ces soixante-huitards ne se renieraient pas. Il me verrait ici comme un coq en pattes au vin – à la vodka plus précisément - en train d’avoir mal aux mâchoires à force de fixation « in the pleasure ». Il le verrait, regrettant de n’être pas là avec « Nous » mais heureux enfin de voir des rêves, après sept ans d’espoir, enfin se réaliser…
Et moi de l’avoir rejoint à nouveau, sept mois après, pour preuve – comme si l’amour devait se prouver – qu’il est dans mon cœur comme nous avons été, parfois, dans les culs de garçons communs. Un bigot conservateur n’y entraverait que dalle mais deux frères peuvent parfois être ainsi, proches tellement quoique si différents au fond. Oui, j’aime mon frère d’un amour fraternel, et oui nous n’avons plus que nous deux, « sanguinement » parlant, et oui il nous est arrivé d’avoir des amants de concert, en des temps… différés.
Césure
Sur le bar j’embrasse sauvagement un des barmans, Vietnamien à la sexualité suintante que tous désirent : C’est avec moi que nous « dégusterons » ! La troupe se forme autour de notre furie buccale : Nous nous embrassons comme on se dévore. Ça jase alentour, des flashs mitraillent, nous redoublons! Minuit approche, nous nous éclipsons : Sommet du Casino : Nous jouirons aux douze coups, dans le hamac : Seuls nous croirons les témoins de notre absence ! A minuit cinq nous redescendons main dans la main, avec je ne sais pourquoi l’air serein… Nous arrivons pile pour les grandes déclarations : Je fonds dans les bras d’Isa, remercie d’une douce embrassade Stéphane, maître ès cérémonie ; roule paloches à Ben et Isa, au Marco dans la foulée, et baisemain à Jub. C’est une orgie de tendresse, d’éclats de rire. Mon frère à Phnom Penh doit être en montée d’exta dans les bras d’un de ces amants, je l’appelle mais il ne comprend rien…
Césure
Il ne manque que Thomas. Ma Belette Funcky Town Old School. Le deuxième garçon que j’ai aimé, que j’aime, sans lequel je ne pourrais être là, mais qui lui n’est pas là, et ne veut entendre parler de l’idée d’y être, pour des raisons qui m’échappent totalement. Alors même que je viens de jouir sur le torse sublime d’un corps de toute beauté, que je viens de dévaler des escaliers chargés d’Histoire pour courir embrasser les amis aimés, la seule personne dont je voudrais qu’il soit, à cet instant, l’épicentre de mon Royaume Intime, le seul avec qui j’aurais voulu être dans ce hamac, sous une furie d’étoile, nos corps complices enlacés, est avec la famille de son ex, dans cette sphère routinière au cœur habitué de laquelle il est si facile de se complaire.
Finalement il me sert sur un plateau d’argent, sans le savoir, l’or qui peut-être nous séparera. Mais je n’ai jamais eu d’attirance pour l’or… Il tient à sa prison quand je tiens à ma liberté. Nous n’avons pas les mêmes rêves, et minuit passé, alors que j’écoute à part le ronron de la jungle, je crains le cauchemar d’un amour raté. Et la fidélité à peine promise devient obsolète…
Conclusion
Au petit matin les rescapés de cette immense nuitée errent et déambulent de terrasses en terrasses. Visages hagards mais illuminés de grâce. Je pense à mon frère resté à Phnom Penh, à quel point il est important pour moi. J’embrasse une fois encore mon amant d’un an : 2006, en pensant à quel point je voudrais qu’à sa place ce soit le garçon que j’aime, le Mien... Isa gère sa descente dans quelques rêves étranges. Ben regarde un paysage d’autre-monde alors qu’Isabelle joue au foot avec les derniers résistants, avec quelques cannettes en guises de ballons : Des éclats de rires fusent au lever du soleil, dans une osmose de bleues et de gris, d’oranges et de brises : un vent délicieux flotte dans la nouvelle ère dans cette espace entre deux frontières. Stéphane est redescendu après ce dont je ne veux pas parler ici : Il gère la suite, d’un avant qui fût pour tous Somptueux. Ici et là on boit de la soupe, on chauffe du café, on finit les dernières bouteilles, on éternise par la photo l’inimaginable, l’irracontable, l’unique qui prend encore un peu son temps : On voudrait que ça ne se termine pas, que se soit…
sans Fin…

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