14 avril 2007

Chapitre 2.2

 

 

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 Frère Antonin

 

                                                                                          « Jusqu’à quand parleras-tu de la sorte,
Et tiendras-tu des propos Semblables

à un grand vent ? »

 

                                                                                           Le livre de Job

 

 

Frère Antonin : Affublé d’un chapeau de clown surmonté d’un chapelet de clochettes je suis comme l’anachorète. Ubuesque sans peur du ridicule je tourne en rond dans ma bulle. Je fête le Prophète et je fête Allah en allumant une allumette à sa barbe pour faire de ce conglomérat de tristes cierges un feu d’artifice, à faire blêmir vingt sept vierges! Je fête aussi Jéhovah – quel branle-bas de combat ! – et me fais une bedaine en l’honneur de Bouddha. Parfois, déguisé en croquemitaine, j’effraye le bigot et toujours, d’ici et là, sacrifie au Vice ma vie qui se délite…

Emmanuel : Je suis l’Enfant sans froc et toi le Fils défroqué ne voulant plus de la Paternité d’une église à ce jour plus crétine que Chrétienne !

(La cheminée crépite et les tentures rouges dansent dans les courants d’airs et les courants d’ombres des flammes, c’est un théâtre étrange que cette confrontation…)

Nous sommes sur le devant de la scène et tu as une bougie allumée sur la tête qui te fait une perruque de cire rouge !… Tu ressembles à un candélabre de chair, à un épouvantail placé dans le champ de la nuit, à un triste sir ici pour effrayer le jour et l’ennui…

Frère Antonin : Tu as beau te cacher dans l’ombre derrière le paravent on voit quand même ton front qui dépasse et dessus il est écrit INRI, barré d’une croix de sang. Il y a aussi au cœur une entaille sans équivoque à même le miroir, ce J coulant pour un Jésus geignant. medium_photo_517.2.jpg Par ailleurs on voit ton gros orteil et tu as l’ongle long de l’épicurien qui s’en bat l’âme. Il ressemble à celui d’une sorcière asexuée qui traînerait dans Pigalle aux heures où la morale est une débandade. Il est d’ailleurs impossible de se dire, de croire, que cet orteil appartient à ce front et qu’un même corps les soude l’un à l’autre.

Emmanuel : Ton corps n’est qu’un décor usé et décousu. Le fil nu d’une Ariane sans équilibre : Un fil de plomb dans l’argile malhabile de ta démarche douteuse. On te voit rapiécé. On essaye de construire le puzzle mais quel casse-tête ! Ces rotules viennent d’ailleurs que ces pieds palmés. Au-delà de ta nuque un visage en apesanteur. Ton menton ne peut venir de la même origine que ton front : l’entre-deux ne peut non plus être issue du même moule ! Ô con ! Et tes tétons proéminents, de quelles éminences les faire anthumes ?!

Frère Antonin : Vieille Nonette ! Cynique Sépulcre ! Tu joues au chat et au rat et tu souris de toutes tes jaunes caries ! Pattes de velours et lourdes canines acérées tu t’amuses à me déconstruire, et ceci-celà l’année de la mort de Derrida ! Tu te dérides sur mes rides ! Sinistre Bestiaire ! Zoo déambulatoire ! Tu ne supportes pas ta condition d’humain, et tu te fais bestial ! Mais tu n’es qu’un bestiaire, Ô mon cœur et ma douceur ! Un chacal doux-mâles, une hyène Cheyenne, un chien aux abois, un chafouin qui fait le singe dans les branchages carnivores des fleurs gourmandes ! Vieux Pingouin ! Tu m’empêtres dans ma condition d’ours blanc de l’Eglise !

Une hostie ! Une hostie !

Emmanuel : Une hostie ?! Mais offres donc à ton ouïe la Sainte Trinité du jazz et du blues et du Requiem et tu verras le biscuit sacré te glisser comme une note bleue-ciel jusqu’au dernier battement de ton cœur, jusqu’à te l’étouffer par excès de bonheur !

Frère Antonin : Mon cœur à ce jour est une pouffiasse qui se déhanche au rythme de Charlie Parker sur Night in Tunisia !

Emmanuel : Embrasses-moi ! Voilà une belle causerie, un grand n’importe quoi ! Que tout soit vénéneux du moment que le Serpent du Mâle nous empêche de rester coi et nous enlace, nous empêche de parler doucement aux oreilles bouchées du réel… Je me souviens de ce premier soir où tu es venu chez moi, j’avais un Jameson à l’embouchure du gosier et un Roméo et Juliette au bec. Tu venais juste de déposer ta robe quelques semaines avant, d’abandonner tes pistils aux plantes carnivores, de donner à ta Vie sa première renaissance : ton souffle Nouveau : Tu venais de vomir sur la cape du pape à la seconde du lever du drapeau Vatican : Il en était fini, pour Toi, de l’imbécile aveuglement aux dogmes infertiles ! Une dernière fois tu avais été aux ordres, pour semer l’ultime désordre, et leur souffler, au fiel de leur miel auditif, ta dernière incantation :

C’est la dernière !
C’est la dernière !

Mais avant que tu ne pénètres en mon antre, c’est place des Cardeurs que tu as pénétré dans mon cœur, plein épicentre…

(Les flammes s’agitent, Bougonne fuit vers sa litière, des monstresses s’agitent, incandescentes et délétères…)

***


Discours de frère Antonin


Frère Antonin : J’étais un moinillon, tendre poivrot au comptoir des catéchismes, pilier des dogmes en marbre dans l’antre fermée des Théologiens aux pensées convaincues.

Mais ma bible était un carnet de croquis que j’avais commencé à griffonner à la primeur de mon adolescence. Mes Jésus ressemblaient à des voyous de bord de Cène, mes Madeleine à des putes Divines aux charmes-jarretelles. Mes prières allaient à Saint Vincent - Chantre Rabelaisien du bon Vin - et à Judas, traître exquis sans qui Jésus serait peut-être passé à l’as et à la trappe des millénaires. Mes orgues étaient Hammond, mes messes celles de nègres à la peau dure et douce comme leurs âmes. J’aimais les fils de bonnes familles dans le but unique de les déflorer et leurs frères et leurs sœurs composaient ma sainte trinité. J’avais la tendresse universelle. Une nuit au Duc des Lombards valait un Requiem en Notre Dame ; un pieux récital chanté par Sœur Alexandrine, consistant en douze psaumes chuintés, valait un seul orgasme de Frère Alexandro, ce jeune curé d’Amérique du Sud avec qui j’avais atteints le septième ciel dans l’école pour garçon de Jouy en Brie, durant ma dernière année avant que je ne rentre dans les ordres… Par la suite, dans un coin reculé de mon premier monastère, je cultivais mon Eden, une race très particulière de Marijuana issue d’une bouture, d’un croisement longuement étudié, qui rendait l’âme divine et le bout dur. Au bout de quelques années, ma hiérarchie, qui se prenait très au sérieux – Comme si Dieu était une Chose sérieuse ! – me reprochait mes désertions, mon manque d’assiduité à la prière, mes illusions, mes penchants à l’illicite et mon endurance vinicole. Ce fût d’ailleurs un soir de cuite au Chasse Spleen que j’embrassais la vie païenne, juste avant, preuve qu’Il existe, que je te rencontrasse, ainsi que Damien.

(Alors Damien appelait Dieu Papa, et toi ne l’appelais, au téléphone, que dans le seul but de l’insulter, en lui disant qu’Il n’existait pas…)

Ma plus grande cuite en solitaire. Le lendemain soir. Une nappe de spleen recouvrait la table d’autopsie de ma vie, à laquelle j’avais décidé de dîner de quelques souvenirs.
Je compris la genèse : Cette fourmilière qu’enfant j’avais détruite complètement, et comme je m’en étais voulu. Toutes ces années passées à vouloir me faire pardonner, comme si cette fourmilière était l’humanité…
Je reprenais un Jameson, un Valium et un joint tellement l’évidence me sautait à la figure, tout avait commencé comme ça !
La tête commença à me tourner, je dansais sur Crescendo and Decrescendo in Blues !
Puis comme une perte de contrôle…

Un corbeau noir fondit sur moi tout droit sorti du plafond, me sauta à l’entrejambe et me suça alors qu’une incarnation de Freud me caressait les fesses, me disant que bientôt de mes entrailles naîtrait un jeune monstre, « polymorphe et vicieux », et que m’apparaîtrait alors à nouveau le corps beau de Dieu, et il m’apparût ! S’ensuivit l’eucharistie : L’oiseau de malheur n’était autre que ma queue, une sorte d’hostie qui gonflait en moi, et mon foutre, jus pervers du fruit de l’orgasme, le sang de son Fils, source jaillissante de l’Immaculée Existence : J’étais ivre !

Au café du lendemain, serré et sucré, à quatorze heures, j’avais Vraiment défroqué. J’ai préparé mes affaires et je quittais le monastère pour une vie de douce débauche, pour une mort joyeuse et d’adolescents sourires.

J’allais à Aix et trouvais une charmante cellule sous les cieux. Pardon ! Un charmant studio sous les toits.

Je régressais, je rajeunissais, je ressuscitais sans avoir eu besoin de mourir, sans avoir trop mûri. Ma mauvaise conscience était en paix. Je commençais enfin à Croire, à Vivre ! La Foi me lançait des décharges électriques. Je frissonnais à chaque impact de mots, à chaque contact de chair j’oubliais définitivement mon trac et la trique répondait du tac au tac comme jamais auparavant, avec une rhétorique à toute épreuve. J’étais mouvant dans le monde après n’avoir même pas réussi à être émouvant dans mon pseudo sacerdoce, j’étais enfin loin des facondes vaticanes et de celles qui pratiquaient quotidiennement le Blasphème Suprême, celui dicté par l’Eglise : La foi « apocryphe », ses règles et ses hymnes !

(Frère Antonin fait une pause le temps de se rafraîchir d’une goulée de Zubrowska… Bougonne est sorti de sa cabane et pointe le bout de son museau, restant tout de même un peu en arrière, plus par discrétion que par peur…)

C’est au soleil des Cardeurs que je t’ai vu la première fois. Tu jouais aux échecs contre toi-même. Tour à tour tu tournais le dos au soleil et lui faisais face sans ciller des yeux, concentré sans sourciller, cherchant à savoir comment te battre, comment baiser ton double. Tu étais dans ta bulle, ignorant de l’entour et ignoré de lui, troubadour derviche chantonnant « Autumn Leaves », l’air un peu fou un peu pensif, tournant autour de tes pièces, des reines et des rois, des pions et des cavaliers. Dans le flou de tes prévisionnels à longs termes tu encerclais tes deux petites armées l’une avec l’autre, mangeant tes bouts de bois et sifflant tes mousseuses à l’heure où le soleil mitraille sans équivoque, au Midi de ta folie.

Je te regardais jouer sans que tu ne me vois. Je te croquais dans mon carnet. Depuis des jours tous les jours je multipliais les croquis. Tu me fascinais. Tu me fascinais tout autant, peut-être plus encore, quant au lieu de jouer je te voyais griffonner, presque ivre mort l’après-midi tout juste entamé.

Je sais maintenant ce que tu griffonnais. Où plutôt je sais maintenant que tu ne griffonnais pas, mais que tu écrivais. Que tu écrivais des foutroscopies, des nécrologies de personnages pas encore nés, des fins de récit toujours pas commencés et des débuts d’histoires que tu ne finirais jamais. Je sais maintenant qu’il s’agissait de tours de magies, de pays à inventer et d’Ailleurs à repenser, d’errances en impasses tu avançais en zigzag droit dans des murs avec ton armement particulier, ta violence rentrée, tes mots que tu voulais bombes, tes syntaxes en fractures d’avec le monde, comme un kamikaze n’ayant plus rien à perdre si ce n’est la Vie, que tu considérais comme ombre délétère du hasard, comme écho « de cet inconvénient d’être né »… Je sais maintenant que lorsque t’interrompant brusquement pour cracher un regard à la gueule du ciel, c’était pour mieux construire tes chapelles de flanelles, tes décors d’intérieurs, tes géographies intimes et tes Enfers fleuris de mystères. Tu étais au cirque et tu jouais tous les rôles, le clown triste et l’acrobate sans filet, le jongleur de rimes et le fauve qui s’évade, l’enfant pirouette et le vieux tambourineur. Tu ressassais tes orgies de la veille et celles de demain. Tu bouclais toutes les boucles mais la boucle était, est encore de Moebius, sans fin ni début, ou plutôt sans autre début qu’un acte de naissance et sans autre fin qu’un autre de décès…

Commentaires

"Un regain de tension dans cette dynastie des Antonins. On regarde immobilisé, ce théâtre. On est pétrifié devant ces renaissances continues, miraculeuses. On a peur que la venue heureuse de ces textes, poissons jaillissants, cesse de nous donner ce tracé incandescent de mots. On n'ose parler, chut nous crie t’on. Mais les blessures sont stupides, le sang inutile, devant les météores des mots. Rien ne peut justifier, même une aphasie stupide, que l'on blesse les enfants aux sortilèges. Mais je m'emporte, et aussi pour la transfiguration des pouffiasses, filles aimantes et gentilles, qui fuient, comme des infantes. Je les ai vues. Tenant la main du poète, malgré lui, malgré elles. Loué soit le poète."

Ecrit par : Chiara Blanche Colombe | 19 février 2006

bravo pour votre blog

Ecrit par : laura vanel- coytte | 20 juin 2006

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