14 avril 2007

Chapitre 2.3

 

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Raphaël 

Le décor change. Dans une pièce très sombre Emmanuel parle tout seul devant une photo de Raphaël, mais c'est comme s'il lui parlait, comme s'il était là, en face, chers os aux vents dissolus... Il y a seulement un cierge volé qui brûle et éclaire un peu la pièce, un téléphone cassé et une urne éventrée gisant dans un amas de cendres...

" Tu as raccroché...

La mort qui tend ses bras avec un ricanement sans lumière.

Tu as raccroché je m'en souviens très bien. C'était un soir sans lune, tu étais parti depuis deux jours. Je tournais en rond dans le studio au milieu des livres parterre. Je semblais posthume, délirant, lucide et fatigué en scandant ton nom...

Assis comme aujourd'hui devant ta photo, ex-voto en noir et blanc, l'âme translucide je répétais :
- A voté! A voté!
Comme tu le répétais si souvent en me lisant du temps où tu me lisais encore, où j'étais encore l'élu que tu avais su élucider...
- A voté! A voté!

 

Avorté voulais-tu dire! Avorté l'enfant lumineux, dans la nuit profonde par les mains agiles d'un chirurgien du nihilisme : Nos ombres salopes...

Tu as raccroché... Deux jours que tu étais parti, deux jours que tu avais brûlé mon dernier parchemin dans l'Urne où les mort finissent d'attendre, dans cette petite tombe de cuivre isolée et isolante... ( un instant de silence, Emmanuel se lève, regarde autour de lui et se rassoit ) Mais... Mais je ne sais plus laquelle! Laquelle des deux urnes?! Etait-ce celle celle de ma mère, celle de ton frère, celle de mon père, laquelle contenant qui, de nos parents en poussières là-dedans?! Tellement semblables, quelle était celle que nous avions gardé, posé prés de la cheminée comme une relique de nos passés?...

- A voté!

Tu as raccroché. Et quand tu as raccroché j'ai compris que j'étais apparu sur cette terre pour un hommage perpétuel aux larmes, cette utilité de mes yeux, que je n'étais apparu sur cette terre que dans le seul but de mesurer jusqu'où l'on pouvait s'engoncer dans la tristesse sans fin... "

Emmanuel se lève, souffle sur les cendres, qui recouvrent la photo, puis hurle, hurle et tombe à genoux, tombe à genoux et se met à murmurer...

" Dans l'âtre de cuivre l'autodafé crépitait mais je ne disais rien. Tu te souviens, je mimais le geste de l'incendiaire, je caricaturais le pyromane, j'agitais dans l'air et la fumée mes membres épars et mes mots disloqués ( Hoquetant et hurlant à nouveau ) « Je t'absous, je t'abats, tabasses-moi je suis saoul, l'ivre-mort claudiquant frappes-moi! Clos notre histoire! Casses-moi, suce-moi arrête de me ressasser, de me masturber! Gifles! Cogne le cave! Assommes, craches pourriture! Ton fiel c'est mon miel! » ( murmurant à nouveau ) Mais tu ne bougeais pas, tu regardais le feu de Joie, tu regardais mes débris d'âme en train de flamber, puis moi en train de m'agiter en vain plein de vin, éructant et bavant, tombant me relevant, me haïssant de trop t'aimer, de t'aimer jusqu'à te laisser brûler mon dernier manuscrit, ma dernière bavasse, ma dernière supercherie... "

 

***

" Ta voix résonne encore... L'écho s'amplifie dans mon cerveau... Une musique de marteau piqueur qui creuse un sol de ténèbres. Un vent de mots hurlés qui souffle à la décime de mon apesanteur.

Ta voix qui résonne, qui psalmodie le pâle maudit...

- Elu dénué de sens tu es Maître mais pas assez! Il y a tes reniements retors, tes abjurations inconséquentes, les sons lassés de ta mystique insuffisante, les sens trop trafiqués de tes proses sporadiques, de tes vers trop maigrelets ou obèses et graisseux, obscénités pornographiques d'un aigre pâle qui n'osent s'emballer avec le fil barbelé des barbarismes honnêtes! Tu n'es que petit Prince, sans orage de sang ni chaos de Lumière, Furieux dans les sonnets et lâche dans la Vie, le cul tendu entre deux chaises tordus, refusant d'être gentil et ne sachant pas être méchant! Une ordure de pacotille, un ange de misère!

Ta voix résonne encore...

- Loin de Toi je me sens mourir mais sans le poids de me sentir aimer. Ma souffrance est vacante et ma mort en instance est sans miroir. Dans la psyché de tes psychoses il est devenu trop dur d'y voir le reflet de mes névroses. « Ici » n'est pas géographique ni psychologique mais morphologique : Mon corps loin du tien est une médecine qui en vaut une autre.

Ta voix de déraison...

- On s'aime trop mais surtout on s'aime mal. On sème des graines de haines dans des ciels de Colombes pleins de Vautours. On se tourne autour comme des chiens! De m'éloigner me rapproche d'un Ailleurs auquel je me raccroche comme à une branche d'arbre pourri : Le vide en dessous c'est mon exuvie de toi : Je veux muer et arracher cette peau qui est la tienne, la notre : Ce trop plein de chair et de vie qui nous asphyxie, ce surplus amers de nos corps acharnés, ce paroxysme dés que nous aboyons de concert dans le tumulte de nos désastres...

Ta voix...

- Je vais raccrocher! Là je parle à tes silences... J'apprête mon retour sous forme de cauchemars, bonbon sous emballage de linceul, bombe cauchemardesque, je vais revenir main dans la main avec la faucheuse, et ça sera à toi de savoir si tu veux que ce soit soulagement, ou hantise. Vérité ou mensonge. Fiction ou réalité. Si tu veux m'oublier pour renaître ou renaître pour me regretter. A toi, plus à moi. Moi est à rayer de Toi.

De raison... "

Emmanuel s'endort dans la cendre, un bout du cadre brisé planté dans le coeur, à sa surface, juste un peu de boue rouge et grise pour s'endormir, se reposer un peu...


Commentaires

C'est l'évidence d'une beauté inouie. C'est la terreur qu'il ne puisse plus y avoir après que le silence. C'est le petit espoir d'une avidité peu recevable qu'Emmanuel renaîsse toujours. Et que sa voix de nouveau soit là. Que le miracle, le prodige du chant de Prométhée, continue ses terribles trébuchement entre néant et éternité. Qu'il nous permette d'écouter toujours ce cri sublime, foudroyant. qui met par sa beauté, des onguents magiques sur nos douleurs.

Ecrit par : Claude | 10 mars 2006

Que dire en écho... Merci... Quand la magie prend c'est que l'alchimie est réussie... Continuons à trébucher, à se prendre les pieds dans l'étoile au plafond du ciel.

Ecrit par : emmanuel | 15 mars 2006

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