23 avril 2007
Chapitre 3.1

Damien
Dans la cave la voix de Chet Baker résonne, envoûte d'écho en écho et de voûtes en voûtes. Elle se déforme au fil des courbes, rentre ici et sort là, semble rebondir, change de tonalité, change de thème. Damien et son frère avancent, enjambent un junkie qui se pique dans l'oeil en souriant - un garrot autour du cou - puis s'arrêtent devant une issue de secours qui clignote... Ensemble ils franchissent une porte de fer et rentre dans une pièce immense, une autre cave aux allures de grenier. Une Caverne de vieil antiquaire, l'antre d'un ours, barbu poussiéreux, fétichiste tonsé comme un moine entassant mille objets en un seul lieu. Horloges en armoires et coffres de pirates ; boîtes à bijoux, à cartes, de jeux ou à cigare. Portraits dans des cadres fendus sous du verre brisé, poupées démembrées aux ventres qui s'offrent, aux crânes déplumés et aux corps disloquées. Christs sous toute forme et tout support, sculptures en toute matière de toute époque, breloques, vieux trains, défenses d'Afrique ; ivoire, or et bois, bronze et fer, boue et pierre. Bilboquets grands et petits, jeux de société, verroterie ; miroir et reflets...
Emmanuel est sorti. Balade le long du canal Saint-Martin. Malade à l'aval du destin auquel il ne croit pas, se préférant être une bavure, avatar sur le tard, un hybride qui mue au hasard dans la machine à laver le linge sale de l'existence. Il balade, marmonne dans son après-rasage une stance d'après le déluge : Noé contemporain sans barque qui s'embarque sur le radeau où, médusé, il pêche au souvenir les humains qui ont compté dans sa vie. Les humains avec qui il aurait pu faire une paire à défaut d'en avoir formé une avec le sien... Nostalgie qui pour une fois n'est pas morbide : Le soleil lui chauffe l'âme, la lumière est sans concession, John Coltrane lui susurre les orgasmes non feint d'un blues sans fin. L'eau reflète des ponts, des arbres, les couples sur ces ponts et sous ces arbres. Un Paris qui bouillonne mais serein, qui s' agite mais calmement. Quelques vélos qui vous frôlent et quelques terrasses de café qui vous chantent aux papilles une mélodie de Sirène parisienne.
... Amers miroirs reflétant des yeux fatigués ; amers regards logés dans le kaléidoscope des fontaines aux Narcisses...
Damien et son frère traversent la pièce, ce cimetière d'objets morts, ce trésor pillé, ce vol de la Beauté maintenant prisonnière, croupissant à l'ombre du Temps. Il y a encore entre deux jarres et une couronne d'épine des drogués de toute sorte dans des nuages opiacés, sous des vapeurs d'absinthe, dans des nuages haschischins, entre extase et terreur.
Ils sont maintenant dans un confessionnal disproportionnée. La cabine du prêtre est immense, celle du pêcheur une cage à rat. Les murs sont couverts de tableaux. Jeunes enfants crucifiés sur des sexes géants, ascensions d'anges mutilés, mous Jésus et Diables partout ; gargouilles, croix, drapeaux ; Cènes de pédérastie et orgies Religieuses. Ils avancent à genoux en pleurant en silence sachant ne pouvoir être pardonnés, ils rampent ensemble à toute vitesse, reptiles en proie à la peur.
Canal Saint-Martin. Emmanuel se balade, la mémoire en bandoulière, une fiole de vieux rhum dans sa main droite, un pétard dans sa main gauche, les deux mains jointes en prière, au milieu de Dieu, dans son trou du cul, cette cible si sensible où s'agite le Monde. Il en profite pour faire ses règlements de contes, ses « Il était une fois... » ... Un garçon qui s'appelait Harry, un autre Imad, un autre encore d'un autre nom, et d'autres tellement d'autres. Des passants qui pour certains sont restés quant certains ont filé, l'évinçant à jamais ou réciproquement. Il y avait Lui, trouble fête et Lui, zone floue, zone trouble et terrain vague. Il y avait B le petit brigand de petit chemin et Ismaël avec sa cervelle mazoutée de THC. Il y avait celui-ci et celui-là, le trouvère et le pervers, le mignon et l'affreux, celui-là las trouvé nul-part entre une gare et une ville, cette garce ci qui se tapait des rails jusqu'à la dérive totale et la déraille sans retour.
La voix de Chet Baker qui résonne à nouveau. Damien se réveille, croit se réveiller, s'endormir encore, se réveiller toujours. Dans ses bras le cadavre de son frère. Qui respire, souffle, avide de survivre à la mort, cette bêcheuse surfaite, aigre amas d'os. Le cadavre de lui-même dans les yeux. Dans les yeux du vide. Plus de fraternité. Le noir aveugle de la Vérité. Les yeux qui ne voient plus que la Peur. La peur dans les yeux de ses parents, de ses amants qui défilent comme en accéléré dans un carnet précis : Leurs âges, leurs tailles, la couleur de leurs yeux, d'argent à bleu,de vert à noir, comme sur une palette, aux infinis variantes. Son âge, sa taille, ses yeux... Puis encore un. Son âge, sa taille, ses yeux... Et un suivant... Encore... Des centaines, qui défilent anthropométriques, précis, catalogués. Un cinéma, ou plutôt un théâtre... L'Un, réveil, coma, secousse, un Autre ainsi de suite... Avec des noms mais un nom ne sert à Rien. Morphée et Robert, Helmut ou Newton, Ducon ou Raphaël, ils défilent au fil des pages qui se tournent, dans un anonyme triangle des Bermudas baissés, des âmes cassées, des coeurs claqués et des culs pourléchés ou baisés. L'Un, réveil, coma et secousse, et ces montagnes de tendresses listées dans ce carnet, dans cette cave, dans sa Nuit ou son Utopie se fait cauchemar.
Bord du Canal, le bout des pieds à la lisière des pavés, au soleil qui claque. En Saint martyr Emmanuel en a marre et s'étire en se moquant de lui comme se moquent les Clowns du Monde Réel. Il se moque de lui en énumérant les noms, les patronymes, les alias et les non-noms de ceux croisés au fond des impasses, à l'ombre inconfortable des bosquets, dans les hauteurs des échafaudages secrets, chiffrant les plans et les passes, toujours gratuites. En Saint solitaire il s'effraye de son armée sexuée. Il trace l'électrocardiogramme de ses rencontres de chair, archive ses adultères, classe sans ordre alphabétique le hasard des prénoms, mettant le X de l'analphabète au bas du parchemin des amnésies. Il ordonne son cheptel illusoire, son harem de pacotille, ses brochettes de brebis, ses conquêtes ; vétilles et coup d'un soir, broutilles de Parcs et feux de brindilles ; vestales dépucelés, insatiables enculés, de pile et de face et de un à six, il promène le long de l'eau fantasme et réalité main dans la main, en clamant : Amen! Amen! Que l'Amour soit Gangrène et Irréel!
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