23 mars 2006
Partitions...

1
Sors Grégoire sors! Tu ne peux pas, rester comme ça, statique statue de bois! Tu ne peux pas tu es Mouvement, figure enchantée sans ficelles et corps de metteur en scène, drogué à l'infini! Sors et danses tu sais si bien danser quand je ne suis que marbre figé, arbre austère se voulant, se croyant millénaire alors qu'à peine accouché de la terre! Laisse-moi prendre ta place! Tu es Vivant laisse-moi prendre ta place, stagner ici toi viens danser! Hurler! Et chuchoter... Chatouiller la vie s'il te plaît laisse-moi la mort ; la mort ma spécialité, ce rire de la mort qui est ma spécialité ; le détachement, le rire au-delà, ni au-dessus ni en-deçà, ma propriété pas la tienne! Laisse-moi avec la faucheuse! La Mienne! Mon exégèse, mon intime salope complice, ma Putain de partout, ma petite musique à moi!
Sors! Il y a Art Tatum qui te réclame à toute vitesse : Tu entends? Il y a ses quatre mains qui ne savent plus où donner de la tête. L'ivoire vire frappa-dingue. Le clavier serpente à toute berzingue. Les touches blanches et noires chauffent et rougissent. Entre deux ponts de la rivière aï aï ça s'emballe et file en cascade affolée. C'est la divine dégringolade, le parfait affolement. Le blues se trémousse pendant que la pompe rythme l'Office. Les accords jouent aux funambules, se détachent pour mieux recoller au Morceau, s'effondrent en équilibre, se récupèrent en justesse! Ça fulgure en crescendos, saccade en balade, promène à toute vitesse et se repose en mélodie. C'est une sorte de Free mais frais. Viens et écoute, c'est de l'orage, un tumulte de nuages qui présage la renaissance d'un clin d'oeil Majeur. Viens c'est un soir immense : Le noir! La négritude en apesanteur dans le rythme intense ; du découpage de flottaison, de la dent de scie en délice alors sors Grégoire, s'il-te-plaît sors de ta tour d'ivoire..
Un instant de silence, un vinyle tourne dans le vide...
Sors Grégoire, sors! Reviens avec moi arpenter la 52ème avenue, les couteaux dans le dos d'Harlem, suivre Génius and the President, rejoins-moi on va prendre un billet d'avion, je vais le chercher, demain matin à l'ouverture, pour New York, chopper les programmes du Carnegie Hall on va ressusciter les anciens, Bird and Lady Day et aller écouter les survivants comme on avait dit! Viens demain j'y vais et on part, pour fêter ça il y a Archie Shepp et ses grands yeux de mérou vaudou qui globulent au New-Morning! On va aller crier avec lui, pour sa maman : Révolution avec le bras levé du fauve, du vrai tigre comme Fela Kuti, rejoindre les princes et guerriers de la Percussion afro-américaine! Viens, dehors ils s'agitent en limaces nous on va aller faire nos gazelles et se faire bouffer de plaisir par nos vautours taquins et nos Dieux infernaux dans la jungle du Swing! Sors putain, tu vas pas t'crever avant the Hawk tu aurais l'air si con mon amour, si con qu' tu serais foutu de vouloir t'évader de ton urne rien que pour te traiter d'imbécile dans la glace, de revenir dans cette salle de bain rien que pour te dire : Idiot! A ton reflet en berne et sans drapeau!
Un bruit de larme qui sculpte une vitre. X balance tout son corps sur la porte et s'effondre par terre le nez en sang. Avec ses deux mains et son souffle il fait glisser un exta et en gobe un en gueulant :
- Prends-le et crève trou du cul!!
Puis il s'allonge et se reprend, parle doucement, la musique change, on entend My Funny Valentine de Chet Baker.
Sors mon amour! Les jours passent et crèvent les nuits je n'en peux plus.. Que veux-tu?.. Je rampe, je ris, je me branle et je lèche le mélange de mes larmes et de mon foutre.. J'implore et j'invoque, je te hais moins que je ne t'adore, je rampe et je ris, je pleure en écoutant notre musique, je rigole en écoutant notre musique, je m'astique vulgaire en écoutant notre musique, je suis le totem pathétique et je trique et je t'aime. Je te lis le dictionnaire car tu l'as oublié en t'exilant ici : Pauvre couillon tête en l'air tête de fer! Je te lis des lettres et des télégrammes , des lettres et des charades, une pièce de théâtre que j'écris pour toi en écoutant notre musique qu'est-ce que tu veux mon amour? Un piano je ne sais pas en jouer, une batterie je n'en ai plus et puis, et puis, la musique je t'ai dis, que non, pas plus que.. Pas plus que quoi?.. J'ai oublié.. J'ai la mémoire hachée menue.. J'ai envie que tu... Que nu tu.. Me.. Grégoire...
X s'endort...
La porte s'ouvre, Grégoire va dans le salon, prend de l'argent, sort et revient avec plein de sacs... Il embrasse X sur le nez et lui laisse six bouteilles de Jameson à ses pieds.. Il referme la porte de la salle de bain et referme le verrou et se referment les rideaux...
2
At the Drums!
Sors Grégoire sors! Dehors il y a la nuit qui se fout de nous. Cette vieille garce qu'on aime tant. Elle caresse le temps dans le sens du poil. Elle se marre à voir ta gueule d'ange qui ne ressemble plus à rien et la mienne n'en parlons pas. C'est con j'ai le nez éclaté mais tout pour me soigner c'est sous ta main. Salope!! T''as semé tes bouteilles. T'es sorti... Tu dois te marrer entre deux envies de claquer. Te demander si je m'en relèverais. Si je serais à la hauteur de ma faiblesse. Si j'arriverais encore à écrire le mot Joie sans penser à toi en pansant mes plaies comme un chien blessé dans le caniveau de la nuit. Qui se fout de nous et de moi qui abois. Qui se fout de savoir?! Si je pourrais quoi?! Crapahuter sans toi et sans règles, sans filets me défiler dans mes mots au sommet de quoi?! Quelques secondes de silence.. La nuit rieuse voilà la solution! Corbeaux et épouvantails, venins lunaires et éclipses de sang! Je t'emmerde mon Amour! Comme la nuit je la pompe, me fais son clone et son clown noiraud! Je t'emmerderais toujours un peu moins que je ne t'ai jamais aimé mais tu ne vas pas m'éteindre aussi facilement! J'aurais pas la rancoeur que tu veux me seriner, la mauvaise conscience que tu veux... Mais tu veux quoi?! Quelques secondes de silences...
Tu entends?! This Melody ! Kulu sé Mama! Tu peux rien contre ça, At the Drums je retrouve tout mon souffle!!
Plus de silence, une furie de percussion explose et X se met à hurler des borborygmes sans queues ni têtes, lévite, s'évite et se rejoint, hurle en riant, en pleurant, plein de rictus éructe.
Sors! Le décor est clos éclot c'est la fin d'la rumeur et de tes sales ragots! Fini ton ragoût au chantage je chante nos jeunes âges et t'absous p'tit connaud ! Quoi je hurle?! Oui j'Hurle mais j'hurle dans le vide, dans un petit coin de néant sans échos! Echos! Vas-y bébé prends-toi pour Artaud, pour Jéricho, pour Momo p'tit morback come here j'vais te causer English and shit, fuck Coquelicot t'as pas un chant pour chanter pas un champs pour te déflorer si je ne suis pas là pour t'arroser! Chante le silence ça ne me fera pas taire! Enterres-toi ça me fera pas refuser de prendre racine! Reste assis-couché j'resterais debout! Je t'aime trop pour toi et je sais que c'est moins que ce que tu m'aimes pour moi alors te voilà bien coincé p'tit orchidée de Misère, carnivore calfeutré! Sors raclure! Mon amour... Sors enflure! Pour toujours...
X s'arrête sur la porte comme dans un mur, avale d'une traite la moitié d'une des bouteilles de Jameson et se remet à murmurer comme si rien ne s'était passé...
Un requiem en promenade sur les bords de Seine, on avait ce courage et ce plaisir, main dans la main, de balader soleil ou orage..
On avait des violons tristes dans les regards et des solos joyeux dans les sourires, pourquoi voudrais-tu noyer tout ça dans l'eau froide du dépit?
Sors Grégoire! Ne m'écoute plus... Juste souviens-toi : Tu m'as offert mon premier Perrec : W ou le souvenir de l'enfance : Depuis, si tu savais comme.. Je m'en souviens...
On se moquait de ceux qui nous moquaient, on se défendait de ceux qui persiflaient, on avait ce rire sans équivalent de l'enfant qui sifflote et moque la mort des âmes et la rancoeur des coeurs..
On redonnait sens aux terrasses des cafés, aux vieilles caves qui swinguent, aux trottoirs et aux bancs, aux chemins pavés et aux sentiers sans destinations dans les forêts et les labyrinthes..
Un blues à la grille qui se démonte, improvisé d'ici et là, sans début ni continuité, avançant à l'aveugle avec comme seule certitude le bonheur d'un point, d'exclamation sans fin!
03:30 Publié dans Théâtre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

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