23 avril 2007
3.3

Raphaël
Ce corps concret, qu'on crée de toutes pièces, détachées, recollées...
Plus de place pour les plaies et les cicatrices?
Ce corps mutilé, engourdi, fourbu par le travail de régénération des tissus endommagés ; plein du silence des secrets d'enfance, des sécrétions de souffrances, traversé des souffles qui le frissonnent et le fractionnent..
Ce corps en désaccords, sur la corde raide, pris de cours par le temps, d'aède chuchotant à l'aide ; vieillissant à l 'aveugle, à l'abandon de Toi : Ce corps aujourd'hui comme une inutile protubérance de ma mémoire, boulet laid de bout en bout depuis qu'il n'est plus magnifié par ton regard.
Une vallée de ruines, de pierres fossiles, un vallon sous la bruine ; une étable, à la charpente mitée dans la cavité de l'espace où se repaissent les porcs de l'Angoisse.
Ce corps sculpté au couteau, taillé aux abois, ce corps acculé à ses dernières extrémités, ce corps qu'on ausculte, qui hurle aux cultes, au « cut » : Corpus aux pages de peaux écornées, tranché sur l'autel manuscrit de la poésie dans notre chambre désertée, dans notre chambre évidée...
Comme marque-page le souvenir de ta main qui glisse...
Ce corps qui pèse le poids du réel, qui nous tient par la main pour nous mener tout droit à la mort, à petits pas certains pour franchir les gouffres sans fonds et sans fins, qui nous tient par la main, chien d'aveugle de ce qu'on pense et de ce qu'on est, ouaf ouaf, béquille d'un esprit fracturé, tuteur d'un arbuste ployé par la charge d'un passé trop lourd à porter.
Ce corps comme un ersatz du tien, machinerie délétère au fonctionnement en berne, replié dans la position du foetus, replié et renié, résumé par ses cernes, bavant de la salive de tristesse, mouché de morve, tordu et morfondu ; ce corps pendu au gibet d'une étoile n'étant plus illuminée que par ton cadavre, arc-en-ciel en fumée dans la nuit dénudée.
Les sillons et les marques « boucanés » sur ces poignets qui furent sous le joug des flammes qui y sinuèrent, confirmant un axiome qui m'a dépassé : Cioran l'avait bien dit, et paltoquet je l'ai écouté : A l'insupportable douleur morale seule la douleur physique peut servir de palliatif, pour ne pas en finir, dissuasif, de manière définitive.
Ce corps breloque, patraque, ce rempart en ruine même plus capable de me protéger, de protéger la citadelle de mon âme : Ce corps de contre-attaque qui épuise mes défenses.
L'huile bouillante : Les caresses de tes mains froides.
Ce corps concret, qu'on crée de toutes pièces, détachées, recollées...
Ce corps de déroute, tracé des péages, relief des pillages.
Ce corps si souvent dégoûté - reflet insane d'un Narcisse insupporté - dégoûté par gratuité, honnit et nié que ce soit vu d'en haut ou d'en-bas, de loin ou si proche, de tel angle ou de biais, sans autre perspective que de croupir au fil des années : Y stagner, y crever en regardant les aiguilles mordre et se laisser piquer ; se voir, vil et avili au-delà de toute volonté, dépérir sans sourciller, abattu jour après jour à l'ombre des nuisances, au plus lointain d'une naissance oubliée, au plus proche d'une fin dont on ne sera jamais l'invité, que pour ne pas en savoir l'après.
Tissus de mensonges, ad vitam perpétué : Rester abîmé dans les songes défunts? De ce corps enfin?! Avec comme seule issue, sans recours, que de l'enterrer vivant, simples tissus sous les croûtes à mille lieux de tout Absolu?
La palette : Les reflets de mes silhouettes dans le clair-obscur de tes ombres défaites...
Ce corps cloître, sans prières et sans hymnes, à la lumière de cierges fauchés, de cris trop intimes : Dans une cellule, ascète sept fois maudits quant je tourne ma langue dans la chambre d'écho de mes pensées.
Ce corps qui marque, qui tient le compte des agonies, qui décompte les années, et de deux et de dix, qui compte les années que je m'ôte : Je suis une machine à m'éplucher et les pelures ne servent à aucune autre recette que celle de ma cuisson à l'orée des incandescences, au vif du tison des leurres. Chose morose à me détruire quant tu l'es déjà, Rose aux mots qui me fabriquait au jour la nuit...
Plus de place pour les plaies et les cicatrices?
Ce corps géométrique, à facettes, électrique, centième d'are façonné sans art, à la sauvage à la barbare ; ce corps comme un mords pour freiner le galop de mon Vouloir, qui se joue de mes dernières billes dans la cour de récréation des autres, et de Toi..
« Symptôme des morgues, relaps quand je me défroque : Ton corps glacé contre le mien, renié et pour l'urne le cuivre de ta peau fondu à la chaleur de la mienne, homicide, blanche, vivante mais si peu, en reste, que tu refroidis, qui n'est plus que tiède à peine, de plus en plus, à minima ; peau apeurée, muante, mutante recouvrant mes tripes alors que je m'essaye, de l'intérieur, apeuré, ivre en vin à te réchauffer... »
Ce corps concret, qu'on crée de toutes pièces, détachées, recollées...
Ce corps creux et crade, par deux fois, dix fois bardés, par deux fois, dix fois lardés par la ladre de la mort rigolarde, par le bouffon à clochettes d'un Dieu éthylique. Ce corps orphelin, mal cardé et mal brodé, bradé aux brocantes des années, aux vides-greniers à chaque anniversaire ; Ta chair grignotée, mitée usée, grouillée de charognardes vermines puisque tes parents te refusèrent l'âtre libertaire – et qu'il m'a fallu te déterrer pour te cramer car c'était la seule chose que tu voulais vraiment – ton testament – une éternité de fumée que tes parents te refusèrent préférant pour Toi la compagnie des insectes à celle des oiseaux – reniant jusqu'à ta mort – préférant pour Toi la longue pourriture à l'éphémère feu d'artifice de ton ultime envolée...
Le revers de la médaille : La gueule qu'ils ont tiré quant ils sont arrivé et que tu n'étais plus dans le caveau, leurs gueules déconfites lors de leur macabre découverte : La disparition, quelque part dehors, quelque part ailleurs de ton corps Mythique, de tes yeux cavés et de tes os d'airain, la disparition, quelque part dehors, quelque part ailleurs, loin de ce terrain, de ce cachot, de ton corps bouffé et de tes os grignoté.
Et les flammes qui montaient dans le ciel brûler la barbe de trois jours d'un pauvre Diable dépassé.
***
Et?! Et s'ils me découvrent, s'ils apprennent? Je t'écrirais de derrière les barreaux où je me laisserais mourir au frais de l'état, au frais du cachot, au frais de ta mémoire : J'en payerai le prix!
***
Plus de place pour les plaies et les cicatrices.
Ce corps, cette matrice calquée sur tant d'autres, de si peu de différences...
Membres épars, d'os en cascades, colonne et crâne, égout d'eau et de sang ; bulles qui se pavanent, affluents cruciaux et semences vitales, poussières scellées dans l'impatience des cendres..
Ce corps falsifié, à mes petits soins tailladé de coins en recoins, malmené pour surtout ne pas te fossiliser, pour surtout ne pas oublier qu'il était le tien, vitrine à laquelle tu aimais lécher, tabernacle que tu aimais purifier de ta salive : Corps-conséquence, utérine que tu pourléchais, lyre dont tu aimais jouer, pour une partition maintenant Requiem.
Ce corps épitaphe, en lutte libre :
« Comme au jour de sa naissance, le voilà tombé bien bas... »
***
Ce corps accord mineur, en fontaine de notes noires, attenant au battre-coeur des mélodies étranges...
Ce corps découpé, déconstruit pour être mieux reconstruit, aux fondations qui branlent, aux frondaisons hantées ; cassé les soirs de décompositions pour mieux, au matin, à la face silencieuse de l'aube, bancale, le remettre à sa place, à l'étal devant la glace, au garde-à-vous vacillant, pour, face à cette vue, rendre compte à l'envie de durer, à l'incompréhensible envie de perdurer, encore, malgré les incisions irrationnelles, au-delà des emballement pyromanes, malgré les infusions, les ablutions à l'hydromel, au-delà des enterrements, des mânes et des miens, de moi et du tien...
Ce corps qui bât tard le fer à chaud et le vouloir-faire à froid, de tièdes conneries, de mortifères inspirations... Ce corps qui bataille dans le labyrinthe de ses tares, qui prend les coups et qui suinte, qui prend soin de se perdre, de se pendre au gibet des rêves, qui prend soin d'isoler son âme en se rapprochant des lames ; qui s'avance un crédit à perte, à tout perdre – avatar inné, mal mort et mal ressuscité – qui s'Alien ; d'un corps étranger impossible à concevoir...
***
Je me suis déjà mordu jusqu'au sang de la déveine pour sortir du cauchemar de ta réalité..
J'ai goûté à la braise et tâté du tison, jetant mes bras par dix en corps accrochés à l'orée des flammes des cheminées qui assistèrent à nos enfances..
***
Ce corps écran, à cran, dépensé et usé, qui ne suit pas, supporte à peine le free des pensées, porte en Lui l'usufruit de ton passé, colporte saoul l'à-venir de tous ces cloportes hébétés, inusité aux langages mortifiés...
***
Attaché et à l'étouffé – l'Un seul, Moi, l'Autre, multiplié au Mistral – j'ai goûté au vent qui rend fou, alors que nous l'étions depuis toujours, puis tout ça est venu et au portillon de ta mort, sur un linceul manuscrit, j'ai écris ce texte monstrueux : Un dernier jet à la dernière seconde, dans l'urgence de t'imaginer, encore là, comme pour la première fois...
Ce corps concret, qu'on crée de toutes pièces, détachées, recollées...
15:00 Publié dans récit | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note

Commentaires
Misérable beauté.
Ecrit par : Kate | 13 août 2006
Peu importe qu'elle soit misérable ou sublime, la Beauté n'a pas besoin d'être jugée. Michel Simon était magnifique. De mémoire ( que j'ai mauvaise ) : " Quoi cette tête? Mieux vaut cette tête que pas de tête du tout. " ( Le quai des brumes? )
Ecrit par : emmanuel.. | 14 août 2006
La misère est aussi sublime. En fait, ce n'est que dans le rapport avec elle, la misère, qu'on trouve sublime ou non un fait, un état, une personne, etc. Vous avez raison, la Beauté n'a pas à être jugée mais elle l'est; elle l'est dans l'oeil de celui qui la regarde.
Ecrit par : Kate | 14 août 2006
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