06 novembre 2006
4.3

J'arrive. Je viens, le vois, m'enivre.. Je me sens bien. Je bois. Je m'accrois, m'étire, le scrute, sur le tabouret m'assois et de là tisse les liens, esquisse le terrain : Nous sommes moi et j'écris ton livre, chante ta voix, décrypte la partition de tes silences, endormis, improvise sur la grille de nos errances...
Pastis. J'écris brut, comme une brute je lâche mes flots. D'en haut, abrupt, j'écoute le vent et je bute le temps, j'aboie mes mots et je prends des notes : Mémo : « Demain je ne vais pas au boulot » demain je reste là et j'attends, j'attends en écoutant couler mon sang et en te susurrant : Chut... Bordel, chute mais qu'alors le monde tombe, que le monde se taise, que le foutre nous apaise, que plus rien ne pèse plus que le poids de Toi car il n'y a qu'en toi que je tombe, que je chute, car il n'y a qu'à l'ombre de ta présence que je sombre, que je m'effondre, me relève, que je change, car il n'y a qu'à la lumière cachée de ton exuvie que je mue, que je deviens, que je retourne au rêve, que je reviens à la vie, que je retourne à l'ancien, à l'enfance, l'adolescence, au Temps où j'étais mien, cet antan qui ne sentait pas le rance, qui n'était l'otage d'aucune rançon...
Bordeaux.. « Dors mon beau » je lui chuchote à l'oreille, à ses petites oreilles je lui murmure : « Je t'aime jusqu'à la larme, qui coulera en moi quand tu auras rendu les armes, je t'aime jusqu'à l'alarme, qui sonnera en moi – comme les cloches de notre Eglise sonneraient à l'instant du Partage – qui saignera en moi quant j'immolerai ton âme sur le bûcher de mon coeur et sur la place publique de mon corps... » Oui, c'est pour Toi que je papote avec le silence, quant tu dors, à la lueur de mon encre dans la sueur de mes nuits. Pour toi ces arabesques de sens, ce dédale de mots où me perdre. Démo : « Je t'aime au-delà du déraisonnable, plus loin encore, parfaitement indétrônable je trône devant ma table, là où les dés se jouent, devant Toi et devant Paris, devant des mondes où je t'aborde, t'adore, t'absorbe comme l'éponge absorbe l'humide, les pleurs, de rire et de coeur me faire nomade et te laisser m'aspirer et m'inspirer. Nous sommes une horde à deux, peut-être sur la corde mais nous sommes funambules et notre Amour est stable, palpable, coupable et condamné à vivre, avec ou sans nous, malgré nous : Cons damnés en instance d'être fous, tordus au lieu d'être droit, de virages en routes enlacées, de plongées – profondes apnées – en bouteilles englouties, de virées enivrées en battues sexuées...
Calva! Je vais, je viens, je bois mais ça va. Je me souviens que j'avais, aux aboies, des relents de luttes. Mais ce soir je sirote plus que j'engloutis et surtout, pirate, je dévoile mon butin : Ce poème-abîme que je butine dans mes veines, dans ces veines que je n'ai plus envie d'ouvrir, que je ne veux plus écorcher, couper, trahir, salir avec des lames de fers dans le désert des solitudes avant de regretter dans les larmes, la morve, dans la salle de bain / morgue, les murs blancs tachés de sang – murs saignants – douleur-miroir dans le miroir intime – murs signés par ce qui serait devenu ma signature, anthume et noir signet, d'avant le dernier soupir, d'avant le dernier denier à la faucheuse assigné.
Je me caresse les bras, la poitrine ce maigre entrelacs de côtes, le ventre et en son contrebas une queue qui se dresse et s'ébat, se bande ce qui veut dire que ça va, que je suis en vie, que je n'ai plus envie de mourir, en tous cas pas tant que tu seras là, même ailleurs et que je pourrais battre le pavé de mes feuilles, défiler, même seul, dans la rue de ton souvenir, dans la rumeur de ta mort, dans le silence du pire, sur l'idée de ton corps ressuscité sans fin et de toute façon, de toute façon comme disait Léo, comme dirait Léo mon Ferré dix-huit carats : « C'est fini la mort, c'est fini... » mais reste l'Or de nos vies.
Pétard léger. Herbe du terroir élevée au soleil du Lubéron que m'ont rapporté Esteban et Antonin, mes deux petits lapins du Sud, mes deux petits catins et dealers « que rien n'élude »...
Re calva. Calvaire je ne débande pas. Langueur et encens, calme : Un autre verre et basta la bandaison s'en va. Bougonne ronronne et Raphaël respire, palpite, pâle bite suçable jusqu'à la moelle, jusqu'à la source, jusqu'au jaillissement. Bougonne ronronne et Raphaël palpite. Des fois c'est simple de vivre, des fois c'est dur. Ce soir c'est bien : Loin d'être posthume c'est plutôt infantile, prénatal : Ce soir c'est comme être dans un bain de naissance, d'essences apaisantes, dans un ballet de bulles, dans un bien-être béat, béant, les sens errants, errant petit Peter Pan s'apprêtant à voler, les narines de poudre blanche tachetées..
***
Rituel je gobe, je lance ma ritournelle, je déploie mes ailes de flanelles dans ce ciel de plomb où j'erre, démantibulé à tes lisières.
Alchimique liturgie que je fredonne à l'orée de ton ombre, à l'entente de ton inconscient, à l'écoute de ton immobilité et à l'encontre de ma déraison : Oraison fluctuante dans le liquide séminal de tes rêves.
D'une écriture testamentaire je te fais tuteur de ma mémoire, je me mets sous ta tutelle, seul légataire de mes jardins infestés de chardons et de gorgones, de fleurs fanées et de plaies, de rêves gâchés par des sots d'hommes – de Peurs et « d'était » : Ce long hiver des souvenirs, cette gangrène inéluctable de l'Avant.
Rituel je gobe, paye ma gabelle pour l'accès à l'Ailleurs. Juste à côté de Toi, partout, le cul sur la vieille chaise en bois – adoptée dans une brocante où elle gémissait de ne pouvoir grincer – j'effeuille l'Artie Shaw de notre swing dépassé, j'évoque notre free, inaudible en cette époque trépassée..
Et je monte le son puisque de toute façon rien ne te réveille, puisque tu es sous le joug des sirènes imperceptibles de Morphée alors qu'elles te sifflent à l'oreille que surtout, surtout il ne faut jamais se lever, plus jamais, toujours rester couché sous mon regard, sous les yeux des monstres et des anges, sous la grande fresque du Temps juste au dessus, ne jamais te réveiller...
Alors je veille. Musique et papiers. Courbes en torsades, mots manuscrits que mon bras gouverne sous l'impulse de ce vieux jazz qui ne te fait même plus frétiller d'un bout d'oreille. Oui, mots manuscrits... Mon écriture gauche, ces laids dessins, de mes pensées, essaim de vrac plus qu'essai, de vin mais pas en vain : Parler de Toi même à l'imparfait de Moi – Au coeur des nervures tracer les veinules qui charrient l'Hommage.
Rituel je gobe, pour faire passer la pilule, pour réussir à faire semblant de croire que tu existes encore, pour oublier que tu n'es pas que la projection de ma mémoire qui s'éteint, je gobe et je montre patte blanche, je sniffe et je montre poudre blanche au visagiste de ta boîte, de ta boîte de pin, de ton urne de cuivre ; au croque-mort en pain d'épice qui décide si oui ou non on rentre en piste : à ce pitre psychotrope, à ce gardien des morales corpo-esthétiques qui s'est recyclé général, Saigneur, qui a tenté un putsch contre le régime de ta liberté et qui a fermé les portes mais je suis quand même rentré, j'ai quand même franchi le seuil, les nuits de cauchemars je suis quand même entré comme on jette une poignée de terre sur le cercueil de l'ennui, comme on tourne la clé dans la serrure du caveau après avoir refermé les grilles du cachot ennemi : L'oubli, puis le réveil, la geôle, la folie : Ne jamais m'évader de Ta prison...
***
Comme un lapin je retourne dans le chapeau du réel. Magicien de tes nuits au matin de tes jours je réveille les amours païens. Je réveille les muses à coups de pieds dans leurs derrières affligés. Pour t'écrire jouer avec les éclipses, se jouer des ellipses, tourner autour de ta peau et pour continuer à te rêver rester éveillé jusqu'à l'impossible, pour te prier inventer une église sans religion ni dogmes, pour te décrire surtout ne lire qu'entre les lignes, de ton corps sans illusions.
Rien dans les manches! Tout dans le jeu du temps... J'autopsie ce que nous sommes, fûmes ; dans la danse de la fumée, sous les volutes de T-H-C je trace et je traque tout ce que tu es, ce que tu fus, entre autre assassin haschischin de mon ancienne déchéance et usine de recyclage de ce qui était mon coeur dévasté, mon corps-poubelle, mon espoir délabré et ma vie haridelle.
Rituel je gobe. Je m'irradie les narines du souffle et de l'haleine de Dame Blanche, sur le miroir glacé esquisse un portrait de mon reflet, une paille dans le nez : Il est si simple de replonger...
***
Doucement glisse l'avalée des heures. Je mets le Miserere de Gregorio Allegri. Il est tant de pleurer. Je monte le son jusqu'à ce qu'il écume des baffles, jusqu'à ce que les voisins désirent venir me faire taire à coup de baffes. Je t'encercle, je t'isole, me glisse dans les alvéoles de tes ombres mouvementées, gravite dans l'espace létal du temps dépassé par l'événement, de t'avoir croisé au crépuscule de ce que j'allais faire de moi : Un sépulcre bordé de cierges, un erratum menant tout droit au crématorium. Puis l'inversion des données et maintenant l'aversion de la réalité.
Comme une fin de partie se ranger dans la boîte, avant la suivante.
Je place les pièces de mes mots sur ce tapis de jeu que tu as rapiécé, y jouant tes dernières cartes sans que je puisse dire mon dernier mot : Je te joue et fais monter l'en-chair, n'écoutant pas, n'écoutant plus le verdict du juge sur sa chaire, nuageuse et flatulente élucubration par trop subjective. Puis,
Comme à la fin d'un péché, j'amène.
Et parfois je t'ânonne et d'autre je t'ahane... Mais toujours et à jamais je te parle, comme on raconterait à d'autres
Cette sorte de quête contre l'infect : Prêcher la certitude que je t'Aime au-delà du barnum de mon affect...
23:55 Publié dans récit | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note

Commentaires
Feriez chier avec votre écriture à réveiller les morts vous si on ne savait pas la distance que la mort impose entre la chair et la chair .
Ecrit par : | 07 novembre 2006
Vae victis. histoire d'une défaite dans une guerre intime, d'une vie -ville encerclée, d'une résistance à l'envahisseur, cet amour, que seul une substance magique, tient en-dehors du plus intime. Un style somptueux où les cris, les hurlements se subliment dans les termes héroïques du récit d'une souffrance exemplaire, d'une vie qui persiste, par la volonté de l'auteur-enchanteur, maître des mots, sous nos yeux fascinés.
Ecrit par : Dana | 10 novembre 2006
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