05 juin 2007

Rue 113

 

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 Le balcon de la rue cent-treize, son autel. Dans les feuilles du palétuvier, ses midis où manger le soleil à pleine dent, souris moquant Râ en le narguant loin du bout du tunnel. Vendeurs ambulants! Pain! Pain! Balais de pailles, fripes usées! Coiffeurs de rue, mélodie ut, barbiers en fleurs, voleurs des villes, canailles joyeuses qui nous mangez le sinciput! De mon balcon je vois tout, je sais tout, je lis tout, j'écris tout, de ce balcon sur la chaise d'où je suis à la trace le quotidien de mes voisins, gestes d'habitudes, rires irréels du Sud-est ! Balcons sans hamac, exception anthropologique! J'y laisse griller ma barbaque effrénée. Dans un soyeux sabbat, doux, bath et fantasmagorique des rires en offrandes m'offrent la folie pied-de-nez.

Le balcon de la rue cent-treize, mon « hôtel » fraternel, ma chambre d'étage, ce bureau, mon antre sous le ciel, mon boudoir d'en haut, observatoire où faire mon théâtre Nô, confessional païen, isoloir et sanctuaire. J'y ai ma chaise oblique en plastique blanc, ma petite table ronde de bois noir, mes livres et ma petite installation du soir : J'y ai mes mots dans le reflet gnomonique d'une aiguille qui aurait oublié le Temps, d'un soleil affolé qui tournerait en rond, d'une pierre sans géométrie, d'un parangon resté à l'état d'heure perdue, mâle instant de bon leurre je savoure le cul installé au tarmac du bonheur où je m'assaille et tressaille, où j'atterris et décolle sans bouger, où je frissonne et m'absous de tout pêché. Vaste étendue au-dessus de la rue basse, dans le no man's land sur le carrelage je construis mon imbécile roman crasse, mon magnifique roman classe, mon grand n'importe-quoi dingue et sans strass je le paillette de gouttes de sueur : Atterrissage mais jamais n'atterrir sage, je reste l'envoyé de l'en-l'air, le dévoyé Peter Pan les pieds jamais sur terre.

Sur mon balcon j'ai l'innocence futile, la peur aux tripes et la joie bleue au coeur chaud, j'ai l'angoisse reptile qui mue en chaos et le rire du solitaire pas très habile. Des oiseaux transportent d'augustes alliés, de bon augure ils sifflent des paroles, flots de musique qui affluent et rythment des verbes aliénés aux tonalités habiles et cycliques. Plus tard je lèche aux miroirs glacés des étoiles la futilité froide des plaintes, je vois dans l'écho des reflets nocturnes les toiles que tissèrent pour moi les araignées d'effrois. Mais nous ne sommes pas plus tard.

Balcon bariolé d'éclats d'ombres dés six heures, quand on voit l'aube se fendre de mille clartés, quand commence la criée, là où s'ouvrent les fleurs quand le jour se met à swinguer à toute vapeur. Des tisserands insomniaques rêvent encore tout haut, des clochards de véroles et de misères tiennent compagnie à des manchots à terre, aux moignons armillaires un peu cabots.

Là le bus s'appelle « La fée car à bosses » - Ici c'est un camion à toit ouvert, garçons et filles s'y entassent, vieillards et gosses y cuisent ensemble sous un soleil de plomb. Ici ils sont à six sur la mobylette, là il en est une autre qui croule sous des sacs, des packs, des cabines téléphoniques, sept caisses de bières Crown ou un catafalque sans marbre. Dans une charrette un iceberg passe. Dans une auto des japonais climatisés, un unijambiste – vendeur ambulancé – ou des gamins cocasses, loquaces, frais éclopés vous regardant d'un air de misère avant de craquer, de vous crucifier sur un sourire malin, sur un sourire taquin et de partir en riant, arlequins savants dans l'art d'amadouer le badaud lapin.

***

Balcon. Rue cent-treize. « Pourquoi n'es-tu pas là mon Leba, mon furet, ma cigogne agile, mon bel échalas, ma Tomate, mon Thomas, mon t'Homme à moi, pourquoi n'es-tu pas là mon suricate allumé? Il y a des terrasses qui donnent sur le Monde avec des tempêtes d'étoiles, de soleil, de lumières et de rires qui abondent, avec des hamacs pour bailler aux corneilles sur des toits ouverts qui offrent un peu d'éternel. Mon élancé Belette Funky Town Old School, pourquoi tu n'es pas là ma pomme, mon bel pommier, ici on boirait ensemble tout notre saoul en faisant l'amour mon amour, mon épervier, nous donnant des noms d'oiseaux avant de s'envoler. Nous partirions souvent au Bokor, à Kratié réveiller nos corps, danser dans les rivières, manger des amoks, balader dans les pierres, nous partirions par les routes de poussières rappeler à l'essentiel nos vies malmenées, nos destin mal menés. Nous soudoierons des policier alcooliques pour passer des barrages en bouts de ficelles! Et irons braver les moustiques dans les jardins interdits où le silence s'épelle avec des caresses sans appel...

Pourquoi n'es-tu pas là ma girafe zélée, mon calme et mon scalp aux cheveux affolés, ma Tomate, mon Thomas, mon T'homme à moi, pourquoi n'es-tu pas là mon petit infirmier? Je me moquerais des imbéciles d'ici et toi tu leur feras le portrait, des croquis au milieu de mes textes dans un petit journal, entre poèmes et dessins : Un sacré bal! Où Danser! Où patienter en attendant les Thébaïdes d'aussi loin, un premier pas vers ailleurs, loin de la France, laissant là-bas la vie absurde et rance des moutons enracinés dans leur quotidien. On vivra avec les lézards et les fourmis, dans un ballet de plantes folles et de fleurs, sans métros ni hiver, sans col-hauts ni zombis, on vivra avec les Tokés en apesanteur, toquets nous partirons d'ici de là en écumant les troquets, les bonnes gargotes de province, longeant le large Mékong où l'on barbote, partant à Kep jamais assez souvent manger les crabes jusqu'au bout des pinces.

On mettra Brigitte Fontaine et Billie à côté l'une de l'autre en terre d'Asie. Ça sera « comme à la radio » : Don't Explain baby on part en Swing car ici la coupe est pleine. On emmène l'île Saint-Louis se promener sur l'île de la soie – Ko Dack! - avant l'île de Gorée pour ne pas devenir les esclaves éteints d'un trente mètres carrés métro Laumière où les journées se ressemblent comme des prières. On vivra deux fois mieux en gagnant deux fois plus, deux fois moins, on vivra d'abord libéré, presque nu en Adam jaculés dans les jardins, aux petits matins nous irons souper d'un café vietnamien rue 68 avant de commencer une journée encore différente de celle passée hier. Là-bas les hier ne se ressemblent pas comme ici les hivers. »

***

Intermède anthropomorphique. Les cheveux ébouriffés de mon coiffeur s'agitent dans le miroir fêlé rue cent-deux, l'haut-dessus de mon crâne hirsute a peur d'y voir un reflet à ne plus croire en aucun dieu capillaire. Dieu?! J'oublie que je n'ai jamais cru en cet affreux, sachant que la coupe finale sera diabolique, que sous les ciseaux fous tous mes drôles de « poils » vont prendre cent formes et deux autres agnostiques. Alors j'approuve! Qu'il n'en fasse qu'à sa tête, et moi de la mienne acquiescerait en fête, qu'il fasse ce qu'il veut mon visage est bancal alors au final j'adhère et j'adore, cette gueule, mienne qui n'est de naguère mais d'ors, de flammèches folles qui dansent comme au bal!

 

Retour au balcon rue cent-treize. Je matte et relate. Rien d'autre, je suis au spectacle! Ils se grimpent dessus en tour-eiffel sur des chariots : ça s'entasse et ça s'accroche, ils se montent les uns sur les autres, têtes et sabots, sandales et godillots s'emmêlent sans anicroches. Je pense à là, où je ne suis pas allé encore, où tralala je vais aller : Je ferme les yeux pour ne plus être en ville. ( Le Ratanakiri s'en fout comme des derniers dingues, de voir passer la caravane. Il a vu les guerres et les bastringues, les ânes portant les paysans morts de la dengue. Mais les montagnes ont leurs fêtes, leurs drogues, leurs rituels et leurs danses, leurs chants de labeur et leurs points d'orgue. Elles se ravinent, s'érodent loin d'Hérode, elles accompagnent les jungles et les reliefs, se nourrissent et tuent que ça soit long que ça soit bref, ici comme ailleurs comme aux antipodes. )

***

Je lui manque je vais manger une mangue. Et lui? Même heure il va chercher des croissants, boire-café, place Laumière à la terrasse faire danser sa langue aux rebords d'une tasse chaude-sucrée bien écrémée. Et quand je me lève il se couche là-bas sous des draps où je ne suis pas car moi je suis ici c'est à dire ailleurs, cul en trépas et coeur à l'abandon : Pôvre petit Poui-poui. Un oiseau vert-pomme sur la branche épineuse-velue d'un arbre à mille branches vers l'Absolu, penchant sous le poids d'étranges fruits pas assez mûrs. Un Coui-coui plus si pâle, à l'occidental dans un chaud nid de jazz qui swingue radical avec Lady Day, où avec Elle et avec Eux j'évite tous les murs.

***

 

On s'envole sur l'écho d'un rire
On s'enfuit à tire d'ailes, zélé
A dos de rêves et de satyres
Vers le lac aux poissons envolés.

On décolle de terrasses paumées
Posées sur des pilotis fantômes
Vers des azurs rêvés-ensoleillés
Sur des motos délabrées sans chromes.

On dérive de soleil mal lunés
En étoiles déglinguées qui suivent
Tant bien que mal l'exil aliéné
D'un homme-singe sur l'autre rive.

On marche et on tangue en rythme
Sur un tangue' haut qui n'a rien d'espagnol
On fouille et on fouine en rime
Un Poème qui n'est pas de Pagnol.

FIN.

 

 

 

 

 

 

 

Commentaires

Cinq fois trois heures d'errances sur votre Kampuchea sur France culture cette semaine du 20 au 24 août (de 9h à 12h). Vous ne pouvez pas rater cela Emmanuel!

Ecrit par : Gauthier | 20 août 2007

Cornegidouille! Ôkun Schlan mystèrieux Gauthier, Je ne sais pourquoi mais grâce à vous, demain au travail, la matinée ne sera guère productive, et le voyage évasif :-)

Ecrit par : Emmanuel | 21 août 2007

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