24 août 2007

Les Thébaïdes (1)

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Au matin de la Vie une lune dans l’œil s’est mise à m’éclairer : Je naissais. A quel âge je ne m’en souviens plus, peut-être quinze ans, peut-être cinquante, peut-être encore était-ce une autre vie.

Il y avait un Océan devant, du sable autour, plus loin encore des mangroves et des villages, des villes et le désert. L’Afrique.

Autour de ce bout de terre des gens riches et " intelligents " , des sociétés développées, à la pointe du Progrès, Progrès dont le principe consistait à créer des problèmes pour justifier de les résoudre… Des voitures, des bombes, des immeubles plus larges et plus hauts pour tout entasser, amas de tours dans lesquels tourner en rond, plombés de bétons agglomérats de barres pour pauvres devenant barges. Cimetières plus grands pour plus de tombes, images partout en 3 x 4 mètres ou dans d’ineptes téléviseurs : Tout un bouillonnement permettant de croire aux fourmis qu’elles existent, non par elle-même mais parce qu’elles appartiennent à ce flux permanent. Une société qu'ils appelaient moderne, évoluée, technologique, qu'ils résumaient par ce vocable qui est le plus flou de toutes les folies « linguistiques » : Démocratie.

Au matin de la Vie un soleil s’est mis à me pousser dans le crâne. Un crâne vide, absurde, qui n’arrivait plus à fonctionner que pour Survivre. Le cœur lui-même battait de l’aile. Il me fallait faire du zèle : Que le sang coule de l’âme aux orteils pour réussir à ne pas oublier l’Essentiel: Le ciel où l’œil de Dieu, terne et imperturbable, en monocle par-dessus, regardait se détruire ce qu’un soir d’ivresse il avait créé avant de tomber, éthylique dans la rigole de sa propre négation.

Il y avait les vagues devant, celles de l'océan, et comme seul Nuage celui de Django que des échos de Djembé rendaient tribaux.

L’Afrique.. Un bal dans ma tête faisait danser ensemble des mots et des rêves, des vivants et des morts, des amis et des parents, des amours perdus et l’Amour gagné, contre vents et marées, mais ici les vents portaient en eux les sorciers édentés et les musiciens ivres de mon enfance.

Enfin j’étais ailleurs, loin d’une patrie où l’on m’avait fait naître mais qui ne m’appartenait pas, qui n’était pas ma chair mais la mise aux enchères de ma volonté au Christie’s de l’occident dément, loin d’une nation qui n’était plus ma terre de toute façon puisque plus rien ne m’y rattachait que ma peau trop blanche, mon âme trop noire et les cendres grises de mes parents volant dans le lointain d’une forêt perdue, entre un incendie et une renaissance quelque part en Provence.

Je ne retournerai plus comme un chien renifler comme un mufle dans les marais de ma mémoire le territoire de mon enfance : Mon domaine n’a plus de frontières qui tiennent : J’appartiens à la terre, j'appartiens à Demain, j'appartiens au Soleil, j'appartiens à la race des Poètes qui savent encore rire au nez de la Faucheuse.

Je serai Diogène dans un tonneau de Vie. Le tonnerre et le trouvère, la force tranquille, d’un calme tonitruant un truand contemplatif : Je volerai aux pauvres d’esprits la richesse cachée de leurs âmes oubliées pour l’offrir à la face inverse du Monde. Et peu importe je serai Absurde, l’existence ne l’est pas moins que moi : Me demander d’être cohérent est une gabegie, la vie comme la mort ne le sont pas, quoi qu’en disent religieux et scientistes.

Il y avait dans certains reflets-océans, à l’heure où le jour plonge sous les jupes retroussées des nuits insolentes, ma face de rat, mon ombre cachée au cœur des chants oubliés. Je mutais en souris, je matais tout sourire l’extravagance de la plate immensité Atlantique, je dansais seul en musique, je dansais seul, libre et électrique en triquant aux Atlantes et en trinquant à la santé pétaradante des ouvriers du Néant : papes et présidents, monarques, rois, patrons et généraux, troufions, prétendants, héritiers et autres chefs se pâmant devant leur Cour. Je trinquais à la santé de cette kyrielle prétentieuse assoiffée de pouvoir qu’à défaut de mépriser je prends en pitié quoiqu’en distante pitié, il ne vaut qu'en leurs Noms coule une seule larme.

L’Afrique… Non je ne l’idéalisais pas je me contentais d’enfin y être. Je m’en contente.. Content de ce peu qui est immense. Où tout recommence..

Un nouveau swing, free et chaud, un show intime comme un Poème, comme le Poème réalisé enfin, en vers et contre tous, en prose sans pause, offert à personne là-bas car là-bas plus personne ne lit ou presque, les gens regardent la télé ou écoutent la radio, ou lisent dans le métro ou en vacances, mais ici il n’y a pas de métro et pas de vacances, il y a un hymne à la vie mais aucun drapeau sur cette vie, aucun clairon sur cet hymne ; les couleurs sur la toile sont de la terre séchée ou de la vieille peinture, les couleurs sur l’étoile coulent du Temps, les cérémonies en sont la descendance : Au village ou seul, face au Chevalet, une partition, une page, pour un hommage sans armées ni anciens combattants car il n’y a pas d’anciens ou de nouveaux combattants, il y a des cons qui se battent depuis la nuit des temps et jusqu’à ce que le temps s’arrête, pour Eux, non pour Nous, ni pour moi, car pour moi le temps vient déjà de s’arrêter : Un chorus de Monk sous mes pieds bat la mesure des tréfonds de la terre, une cérémonie va commencer, les masques vont se relever et se mettre à danser.

L’ivresse des cimes contre l’ivre liesse des crimes. Du haut d’une montagne qui n’existe pas au fond d’un décor un Griot se brise les mains sur un tambour à peau de chèvre. Caravane avance au rythme effréné de Bird, je m’accouche alors qu’un ange passe puis se couche, hypnotisé par la berceuse hard bop d’Art Blackey, ressuscité malgré lui, qui vient de prendre la relève et je comprends la Vie, un peu plus à chaque coup flanqué sur les percussions. Tout se répercute et me perfore et là je comprends. Plus que face à n’importe quelle théorie, plus que face à n’importe quelle philosophie, plus que face à n’importe quelle justification guerrière : Les vieilles barbes feraient bien de se raser de plus prés, et de danser sous le soleil nocturne où l’écho posthume d’un solo en offrande résonne sans fin.

L’Afrique… Continent des masques et des totems quand les incontinents des autres continents n’en ont pas besoin : ils en portent un en permanence, ce visage émacié par une civilisation en perte d’âme. Je ne suis d’aucune race et d’aucune civilisation : le dire mène à l’Asile alors je préfère me passer la camisole moi-même : M’enfermer dans un tourbillon d’inconsciente liberté. Et parler pour ne rien dire, et écrire plutôt que de parler, et ne pas participer à la sanglante farce universelle : Joyeux crapaud barbotant sur le nénuphar d’un rêve jamais trahi quand les squales et les piranhas cherchent absolument à s’affronter. Ma mare ne sera pas composée des résidus de leurs dégoûts et de leurs égouts, je veux resplendir d’une foi qui ne regarde aucun de ces agents polluants.

Les Thébaïdes… Au village quand il n’y a personne le silence sonne le glas et je sais que j’ai évité de passer à trépas en dépassant la peur de perdre mes racines.. Je l’admets et je constate que de ces racines poussent d’autres fruits plus digestes que ceux de là-bas, aussi qu’il y a moins de parasites, que ces parasites s’empoisonnent entre eux loin de moi.

Je vois Saint-Thomas Taquin les pieds dans l’eau guetter requins et dauphins et j’entends la voix de Marie murmurer à sa terre les mots d’amour du retour au pays natal, mais les murmurer simplement, loin de l’emphase surréaliste d’Aimé, aimant ces airs de Balafon et de Kora amenés par le vent du village voisin, et j’imagine, non je sais la paix sur son visage, sage esquif où la Beauté exquise esquisse sur le mien un sourire que je ne me connaissais pas. Astrick dans la case Vissotsky traduit Le Voyage Au Bout De La Nuit en russe. Peut-être aura t’elle fini dans dix ans, dans vingt ans, ici de toute façon les années coulent d'une autre source, limpide et patiente..

Je ne pense plus à mes absents que par bribes, en songe sans qu’ils me rongent. J’ai déjà enterré, brûlé, rendu tous mes morts au Christ idiot et à son géniteur idiopathe, je livre maintenant les vivants. Et au lieu de me sentir mourir je me sens vivre. Une nouvelle sensation et une nouvelle sensationnelle qui me donne des ailes et me fait faire du zèle : Fini la contrition et la plainte entre quatre plinthes, le dernier souffle entre quatre planches sur celle d’un théâtre intime et noir, même pas de cruauté car je n’ai jamais réussi à être cruel, seulement triste et moqueur envers quelques millions de larves et de salauds.

***

La case Artaud est la plus grande car elle est celle qui me rappelle le plus ce à quoi j'ai échappé de justesse : La camisole et l'internement. Y sont entreposés, secrètement, tous mes manuscrits : Caverne d'Ali Baba-au-Rhum de mes palimpsestes démultipliés!

La Case Rimbaud était une telle évidence que la question c’est réglé d’un seul jet de regard entre Marie et moi :

Familièrement je l’appelle Arthur et en son sein entre quatre cieux j’écris des variations sur l’éternité, la mer mêlée au soleil et Zut! C’est sa hutte, son œil dedans me regarde par derrière l'œillet et sa jambe ne me gangrène pas, je l’oublie comme ses armes et Sésame ouvre-toi, c’est ses larmes et son rire insolent que je garde sous mon toit, c’est l'étrenne des Orphelins et Les Assis, c’est sa saison en enfer qui est mon Paradis :

( au Harrar et peu importe les corrélations ou les dégâts collatéraux entre ces mondes, ici c’est la case d'Arthur, on y palabre loin des facondes, des faucons et des vrais, en toute Illumination )

La Case Lady Day ne pouvait pas manquer à l’appel car c’est à la pelle que se ramassent les souvenirs que j’ai d’Elle, que nous avons d’Elle. Caroline qui mit notre amitié sur le carreau y règne en fantôme et prend vie, prend toutes les vies sous toutes ses formes. La décoration n’est pas encore faite sauf dans ma tête. Cette photo de Bird et cette autre de Monk, The President en amant platonique et Dizzy gonflant ses joues sur une gamme tonique, Elvin Jones en montagne de Vie les mailloches floues et le rire fou, et entre totems, masques funéraires et grigris, le furie salvatrice d’un Archie Shepp en transe face au calme de Ravi Coltrane lui même face à face avec la face sereine et ravie de John jouant My Favorite Thinks.

Il y a d’autres noms à trouver mais c’est dur. La case de Léopold Senghor en oubliant sa vie gore pour garder la vigueur de sa poésie et pour rendre hommage au mage de la négritude ? La case à l’oncle Thomas ? Une case Ballade for Nel pour le suicidé de la société, le Mien, et sa muse qui l’a rejoint ? Une pour Baudelaire et une La Griotte ? L’humour personnel a t’il droit de cité dans un campement pour citoyens du Monde s’expatriant pour quelques temps dans notre éden ? Il faudrait mille cases car mille noms sont à offrir. Quels Noms Thomas voudraient donner et quels autres Marie ? Astrick en aurait autant que moi mais il fleurirait alors des Boulgakov, des Gogol, des Mozart, et tant d’autres encore qui prendraient corps.

***

Dolphin est passé me prendre sur une strate océane alors que j’entendais Dolphy in street envoyer d’outre-temps des soupirs de clarinette basse. A dos de sa chair je redeviens ado et accroché à sa peau lisse et à son aileron il me transporte ici et là au gré de mon rire et des lames de vagues, au grés de mes vagues à l’âme et de ses envies gamines…

 

Commentaires

Combien d'échos et de rêves dans cette renaissance et transfiguration!La renaissance et la vie! Loin des ténèbres des tombeaux, des maîtres dérisoires, des supplices reptiliens. Un hymne à la vie, à l'éternité de l'instant. On voudrait suivre cet appel à la résurrection. Il y a eu la traversée de tant d'épreuves de morts et de vie! Pour rejoindre la baleine blanche, le graal, les racines du ciel. il nous reste ces mots magiques.

Ecrit par : grillon parlant | 09 septembre 2007

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