01 septembre 2007

Le bagagiste.

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   L’aube peinait, le ciel mort du mois de juillet semblait ne pas vouloir démordre de la nuit. Nuit de plus. Nuit sans lune et matin sans soleil. Souvent Hubert Espérance se demandait s’il n’existait pas un instant détaché du temporel, ni aube ni levé du jour – Il parlait de levé du jour comme on dirait levé de corps - Ni nuit ni couché de lune, pas de vents, aucun, ni mistral ni harmattan, pas d’air, de sable, de poussières, table rase des éléments, néant. Vide inter temporel dans le hall interlope, avant les sous-sols, ciel de béton, néons blafards, premiers chuchotements des chariots, premiers couinements des poulies et lui comme une pouliche, premiers hennissements en soulevant la première malle, la seconde valise, le troisième sac, première mise à sac du moral dans les bottes.
   Le manzanilla de la veille lui tapait les tympans. Roulements de tambours, homme orchestre déglingué dans le sinciput, l’occiput, ou tout autre partie, anfractuosité du cerveau. De pandiculations en petits bonds il n’avançait pas, ça martelait, battait, pulsait à tire larigot dans le marigot de son crâne où surnageaient les mandragores fantomatiques de ses cauchemars de la veille, de la vieille nuit d’hier.
   Bientôt arriverait par la grande porte le triumvirat des cheftains, cloportes dérivés du mariage d’une bêtise insolente et d’un râble d’aigreur, tour à tour le sadique, le pleutre et l’ambitieux, pareillement ploucs, pouacres et fallacieux, mais bien sur ils arrivaient après, plus tard, aux heures de bureaux, aux heures de lumière naturelle, les oreilles bien au chaud enveloppées dans la couverture de leur vacuité, bourreaux sans envergures, se prenant pour aigles en fait corbeaux de mauvaise augure.
   En attendant commençait, recommençait, continuait la valse des bagages comme autant de cadavres avec accrochés aux poignets, sangles, dans la morgue de la salle immense, comme autant de vade-mecum identitaire, les étiquettes, portraits succincts, anthropomorphiques, des propriétaires, noms et prénoms, adresses, pays d’appartenances, destinations de leurs errances.
   Dehors la danse ouvrait le bal. La volière s’agitait. Gazouillis des pélicans de ferrailles, réacteurs des rossignols blindés d’électronique, gros bonbons gris et blancs lancés dans le ciel de plomb. Appareils de fret et transports de chair fraîche aux ventres pendants boursouflés de sang pétrolifères, graciles oisillons ou oiseaux-baleines, pourfendeurs d’espaces et de temps desquelles émanaient un sentiment de légère liberté tout autant que de lourde pesanteur. Chacun son continent se contentant de survoler les autres, chatouillant frontières et radars, faisant rêver la meute humaine clouée au sol, la masse laborieuse qui jamais ne grimperait dans ces fusées oniriques.
   Hubert Espérance était de ceux là. Il trimait, triquard il suait en triant, entassait sur les chariots ce qui contenait la vie éphémère des clients de la Terre. Terre, nom de La Compagnie qui gérait toutes les autres : Air Sénégal, Terre Australe, Air Thaï, Terre Sienne, Terre d’Afrique. Hubert vaille que vaille et coûte que coûte tenait le rythme, la cadence, Terre d’Enfer, Air Usine, il était ce petit lampion inconséquent dans la chaîne, un peu de Rien au cœur de la Fantasia des valises, une loupiotte de peu d’aura dans l’antre sous les immenses dialyses. Automate du surplace il était un maillon anonyme de l’E.T. : l’Entreprise Touristique.
   Symphonie des cliquetis, ramdam sur le macadam, dansent les macchabées le long des rames, s’entassent sur les tapis roulants les malles remplies de frusques vers le pays des Etrusques, de fringues vers de dingues contrées. Matières inertes empruntant des chemins de traverses pour rejoindre les propriétaires, Hubert les appelait ses natures mortes, ses guignols, sacs de toutes sortes et bagages aux folles destinées bringuebalés d’ici et là. Il s’appropriait l’espace de quelques secondes celui-ci ou celui-là comme s’il en était l’heureux détenteur, direction le Cambodge ou les Îles Bora Bora, sans malaises bien à l’aise c’est alors qu’il s’envolait pour la Malaisie. Mais très vite, arrivait l’atterrissage forcé : Le contremaître…

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