28 septembre 2007

Se lever à l'heure de se coucher. (1)

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   Se lever à l’heure de se coucher, se réveiller à l’heure de s’endormir, pour une vie de leurres qui fait oublier que chaque heure est une vie en soi. Je ne sais pas comment j’ai fait pendant si longtemps pour arriver à saluer l’aube avant de partir me salir à l’usine, avant de partir mourir à petit feu dans ces entrepôts où je n’entrais que pour me détruire, concrètement, pour de l’argent, pour l’argent qu’il me fallait gagner quand je n’avais fait qu’en « perdre » des années durant. Vingt trois années précisément où chaque sou dépensé était le legs absurde de mes parents.

   Je descendais la rue du Maréchal J. – que je ne citerais pas car jamais je n’honorerai d’un Nom un militaire – au rythme cadencé d’un petit soldat se rendant au champ de bataille, première ligne le front plissé, dépité par cet acte insensé. Venait en enfilade le cours Mirabeau, seulement animé par les nègres – tous l’étaient – qui nettoyaient les terrasses au jet d’eau et au Karcher. Puis la Rotonde, épicentre cardiaque de la ville où seuls les gens comme moi étions là, assis en attente – les yeux cernés d’un fard noir et bleu creusé de veinules - cernés par l’aube latente, l’aube couleur blues alors qu’arrivait notre bus, le premier de la journée, celui qui nous amènerait, m’amènerait comme un détritus à la décharge car oui je me sentais pareil à un déchet qu’on allait recycler pour utilité publique. 
   Pour monter dans le bus au lieu de m’allonger sous les roues je prenais chaque jour un recueil de poèmes et j’en recopiais un maximum durant le trajet, sur papier épais à l’encre noire et grasse j’en recopiais les vers jusqu’au dernier. Arrivé dans le ventre de l’entrepôt déjà grouillant de mes semblables fourmis je prenais ma machine. Je passais au « stand » de distributions des taches (tâches) et m’attelais à la mienne, aux miennes car les chiens ne font pas la fine bouche, se contentant de baver un peu par manque d’hydratation alors qu’il faut travailler au mois d’août par cinquante degrés répercutés sous les tôles.  Je scotchais le poème à côté de ma liste juste devant moi, sur mon chariot élévateur, mon bâtard de tracteur, et entre deux préparations de commandes à tracter je l’apprenais par cœur, alternant un quatrain avec cent vingt litres de Coca-cola à soulever.

   Ainsi filait la journée dans l’abattoir. Si vous pouviez me voir – 8 packs de jus d’orange de merde, bouteille d’un litre ½  sur ma table penchée – 46 briques de lait UHT demi écrémé -  le visage défait par ma littérature – 12 bouteilles de Ricard – vous sauriez que m’écoeure aussi cette aventure – 12 flacons de sirop d’érable – de découvrir l’or caché sous tant de pourriture – Et 14 caissettes de Nutella pot familial. Ainsi Genet de m’aider autant à supporter qu’à porter.
   Ainsi filait la journée, ou plutôt la matinée, dans ce cloaque reflet de l’époque de consommation. Ainsi filais-je doux dans notre chère nation, un reflet invisible derrière un miroir opaque. Me demandant aussi qui savait, qui savait vraiment qu’à la minute où Il remplit son caddie, des « esclaves », bardés de quotas à respecter et précarisés jusqu’au trognon triment pour lui, pour les 5% de réduction qu’il aura sur son lot de consolations : Un sachet M&MS et une carte de crédit estampillée : Achètes ! Achètes joli mouton.

   Le quota effectué – Entre une tonne et une tonne et demi soulevée – qu’il fallait avoir fait pour pouvoir le refaire, on ressortait différent, légèrement ratatiné, livide et défait dans la zone industrielle des Milles, sous le soleil d’août mais il aurait pu être de n’importe quelle saison, de celle de l’enfer ou de celle de Vivaldi, car qu’on se le dise en tous cas moi je le dis, ce soleil n’avait aucune valeur – Moi qui en suis un de ces Fils – aucune forme d’importance. Après ces huit heures tout était rance, triste errance sur les trottoirs, entre les camions par centaines rentrant et sortant, entre les bus ramenant les épaves lessivées qui avaient rempli les susdits camions qui par centaines rentraient et sortaient dans une danse macabre, avançant reculant, se croisant comme autant de ventres énormes remplis à en vomir, flatulents, dégueulant et lâchant dans l’air surchargé de l’été des vapeurs noirâtres, d’épais filets de fumées poisseuses, de fumeuses brumes lourdes comme des pets de marâtre. Par endroit l’atmosphère était recouvert d’une chape de plomb qui ternissait le soleil, bradait sa lumière, cachait jusqu’au bleu du ciel qui devenait kaki, mauve, incertains et flou, sale et noir à en devenir fou. Je n’exagère pas, ce paysage au travers de mes yeux était celui là, avec l’incessante et l’indécente sarabande des doubles remorques, des simples et des triples, s’entremêlant et moi au milieu ou sur les abords, en débandade dans le monde incohérent, en plein Trafalgar brutal et destructeur, cherchant, parfois en vain, d’imaginer plutôt, plus tôt, un autre monde avant qu’il ne soit trop tard.

   Puis l’arrêt de Bus. La musique enfin dans les oreilles. Les la, les ré et les ut de Bach, la Lambarena, cantates africanisées, tragédie mineure et purs moments de bonheurs autrement rythmées, où le luth passe la main au Djembé. Le Maître et Marguerite pour lecture, par masochisme joyeux et pour me faire violence, pour lancer au destin, cet hypothétique tique qui vous suce le sang, des clins d’œils tour à tour ironiques ou cyniques. Boulgakov ! Sa furie romantique contre cette furie de mauvais roman patriotique, cette pratique du cerf et du valet! Doigt au Ciel pour dire qu’on ne m’aura pas, que je suis déjà cassé comme le chêne et plié comme le roseau, postillon de mauvaise fable et crachat de Swing, autre chose, d’inexistant courbe et robuste, flottant dans l’air tel une bafouille gonflée au delirium tremens qui rirait après une bouffée d’hélium, rirait d’un rire de hyène affamé au summum de son festin. La Russie chantée et démontée de Boulgakov était un antidote parmi tant d’autre, autant que l’écho du chant d’un griot, le régal du sifflet d’un merle shutté. Mais le vrai fond de la pensée, lui, tenait plus de Cioran. Et de toute façon chacun ses armures, ses boucliers, ses brames et ses ramures, contre cette armée de rats mûrs chacun ses ramages pour contrecarrer les ravages.  

   Venait la Rotonde, ronde et ronde, et son lot de facondes aux terrasses écrouées, écrasées,  pareillement habillées, sexes opposées mais que dis-je les facondes n’ont pas de sexe, n’ont Rien à la différence des anges, de mes anges qui ont des queues encore fraîches, à la différence des escargots qui ont deux sexes ou aucun qu’en sais-je, à la différence des morts qui ont des sexes morts.         
  
… Puis le cours Mirabeau dans le sens opposé et son lot de posés, de beautés et d’horreurs, son lot de jeunes acnéiques et de machos typiques, d’habitués et de touristiques. Etudiants en vie moderne et vieillards antiques, branleurs atypiques et vieilles biques regardant les choses évoluer quant elles ne font que régresser. 
  
Enfin la rue du maréchal J. – in-nommable – et la musique qui change, qui chante. Crevé crevard au rythme de Strange Fruit de Lady Day, les escaliers et la vieille porte. Et après la vieille porte l’autre porte, la mienne, celle derrière laquelle Blanchette, Princesse intestinale, miaule et miaule pour réclamer ses dus, nutritifs et affectifs, avant – hombre ignorante – de partir en me laissant à mon épuisement. God Bless the Child puis Don’t Explain, ouvrant une bouteille de rosé acheté dans une grande surface, bouteille peut-être étiquetée de ma main la veille, dans un entrepôt quelque part, vers une zone industrielle, l’esprit en friche.  

   Et le sommeil… Et un réveil…

   … Puis le cours Mirabeau, où seulement s’agitent d’illégaux africains en attentes de papiers, frottant et balayant – Cendrillons de basaltes aux sexes proéminents, Eminences de l’asphalte aux queues ébouriffantes – les tables des terrasses susmentionnées et les par-terres excrémentiels, étoilés de la merde des pigeons insomniaques aux cauchemars fantasques et aux frayeurs scatologiques. Ô Pigeons ! Ô Chiures divines ! Dans deux heure, avant et après, divers étudiants et divers bourgeois, divers errant et divers Aixois viendront petit-déjeuner, d’un complet ou d’un simple café, allongé ou serré pour celui-ci ou pour celui-là. 
   …Venait la rotonde et avec le vent levé les gouttelettes de la fontaine nous volaient dans les ailes. Nous attendions un bus, je l’attendais moribond et faux vivant, jamais prés au corps à corps, jamais prés à être un peu plus esquinté par une journée sans fin.

   Pour supporter le trajet au lieu de sauter en cours de route, je recopiais sur divers cahiers, sur des nouveaux carnets dont j’arrachais les pages après, les vers rongés des poètes oubliés , oubliés ou sanctifiés par les dictionnaires et les encyclopédies, dans les amphis par les universitaire. Mais eux-mêmes l’auraient-il souhaité, cette logorrhée d’analyses ?! N’auraient-ils pas souhaité rester acariens et bons à rien, papillons et crotales, égout et lumière ?! N’étaient-ils pas ignorants des thèses à venir, des maîtrises péteuses ès lettres, des cours magistraux, colloques et autres bibelots rassembleurs ? N’étaient-ils pas ancrés à des rêves encrés sur des papiers, à chiottes ou à musique ; pensaient-ils à des multiples rééditions, à des mises en Pléiades, à des Adorations et à des conciliabules par des adeptes du ridicule théoricien, à des querelles de chapelles, de Brest ou d’ailleurs ?... Où même pensaient-ils à des allumés comme moi, qui suis en train de leur lécher les pieds puisque me voilà justement sur mon chariot électrique débile, à jouer au ping-pong à un rythme ternaire :

   Noir de loupe – 9 sacs de litière Hit-Hat biologiques sur absorbantes – Grêlés, les yeux cerclés de bagues – Un bel ensemble de 1032 barquettes de biscuits Lui – vertes, leurs doigts boulus crispés à leurs fémurs – 44 rouleaux de papier-cul – le sinciput plaqué de hargnosités vagues – 18 lots promotionnels de parfum à la fleur de vanille estampillés Air-Wick – comme les floraisons lépreuses des vieux murs – Et de Grand-mère vingt pots de confitures à la mûre. Et Arthur de m’aider à compter les éternités, qui séparent la mer et le soleil, à compter avec les tarés qui m’entourent, et qui demain m’entoureront… 

 

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