21 octobre 2007
Festins.

La ripaille est festive. Simple miettes gourmandées par mille et mille mandibules. Fourmis à repaître, araignées à collerettes baptisent les petits pains, grignotent par les reins d’absurdes petits nains. Nuls ne reculent si ce n’est moi à l’approche de ce gros rat, ou prenant mon envol devant la faribole de ces cafards de cauchemar ! D’émois fuyant à tire d’aile sans blabla devant les assauts des insectes barbares ! Peter Pan flottant parmi les moustiques, je bats retraite sans excès de zèles, fi des vampires ! Les Pléiades de piques zozotent en vice à mes oreilles, d’effrois je tombe tel Icare dans les ombres d’une rue de poussières sans soleil pour atterrir dans un foutu tintamarre, un nid de vipères qui s’ensoleillent à la chaleur des pierres !
Bruissants, serpentent langoureux de lascifs lézards mais lézardent aussi de biens sombres couleuvres. Langues fourchues me chatouillent le cul, venins pervers s’amusent et m’abusent, de par dedans, autour et au-dessus, ils infectent mon épiderme de céruse. Babilles ! Vétilles ! Je vous conchie et je vous Renie !
Je crie mais rien n’y fait malhabile je fuis, je fuis poursuivi par de petits roquets aux pelages mités me coursant les chevilles, écumants d’aigreur, sur moi aboyants d’une voix de déraille à faire peur ! Je m’accule en refuge dans un troquet, d’allure aussi douteuse que les fumets qui émanent des marmites semblant faites pour m’offrir, posthumes une dernière fête.
Ballerines à carapaces, bestioles loquaces jusque dans les sommeils ! Viles harpies perçantes et dardées ! Tourbillons ! Carmagnoles ! Dam ! Vous dansez au rythme du Siam, et les chauves-souris vous acclament d’un claquements de dents, rendant ainsi hommage au sang volé en s’envolant alors que vous moquez l’occident qui gratte ses croûtes blêmes ! Vous dessinez dans la nuit suante l’emblème de votre ironie gracile, sans problèmes avec vos instincts tactiles, criardes et riantes des textiles vous mettez fin au poème facile du Bohème futile et le rendez à ses teintes blafardes !
Encore un repas ! Et un repas sans le sou ! Le bouiboui grouille de monde dans la chaleur épaisse de langueurs qui n’ont rien d’océanes ! Je sue de toute ma carcasse diaphane, brûle et coule, des frayeurs défrayent mes chroniques intimes, mes coliques courtisanes, mes sueurs pas vraiment bucoliques. Des araignées grillent sur le barbecue improvisé à deux doigts coupés des égouts de plein air où un triste drille flottait encore hier aussi mort que nos rois. Encore un repas ! Et un repas bien saoul !
Une mixture entre alchimie et tour de magie que j’avale les yeux ouverts sur les étoiles, que je fais disparaître d’un tour de vessie sous une lanterne qui bégaye, voile d’un halo, d’une aura mon vomi magistral, qui d’une lumière breloque mais en vie montre la loque que je suis tel qu’à l’étal !
Encore un repas ! Repas bel et bien rendu…
De retour ! L’orgie est presque finie. Les fourmis et les araignées mènent le dernier combat pour un os à l’agonie. Bataille arachnéenne entre soldats et reines ! Cris macabres que je perçois en tendant mon oreille coupée ! M’en servant comme d’un sonotone j’entends dans le studio douteux le brouhaha des sabres et des boucliers, le tohu-bohu cliquetant des pinces qui tenaillent, le choc des membranes et des mâchoires féeriques qui mastiquent! D’une autre main avec deux doigts je tiens un de mes deux yeux ! Si loin de son orbite il semble flotter ! Il regarde, bloque, s’attarde, se laisse envoûter, observe mélancolique sur la sphère planétaire de mon carrelage l’agitation de tout ce petit monde en plein carnage. Rien ne les arrête et moi non plus ! Je sors mon cœur de mon corps et mes tripes de ma chair, je m’ouvre en deux en offrande à leurs dieux, j’endors mes douleurs et rigole avec elles et avec eux, partageant leur dîner je bâfre solidaire avant de me laisser dévorer, maigre sanglant, décharné solitaire en sanglots !
***
Si ! Si ! C’est précisément ça ! Je ne donne rien à tes moignons et pas plus à mon âme ! Handicapés ou pas nous avons la larme qui a trop coulée car on a eu maldonne ! Vois-tu cette trace qui claudique sur ma peau, c’est le dessin empoisonné de nos destins ! Il est marqué et subliminal : L’appeau du chasseur tout en crasse gagne un verre de vin et douze vers en formes de minables alexandrins seront remis sur parchemin au perdant qui n’aura plus de mains dés demain ! Coupons court par le ciel ! Courrons sourd par le fiel !
Nous avons, festins ! l’écho de nos morts en communs seulement ils n’ont pas prit les mêmes chemins ! Alors non ! Offre-moi, toi, une goulée de fée verte, et comme la mousse qui recouvre les yeux et les seins des Apsaras d’Angkor, les mains sciées des déesses violées et des statues pillées, nous recouvrerons notre passé de soie et de sourires divins ! Encore ! Offre l’eau de feu ! De vie ! Buvons ! A tes moignons et à tes mignons ! A l’ironie des sorts, aux insomnies des morts ! Trinquons aux fous affolés, aux chants des corps et aux folles années passées au cœur des ténèbres quand chantaient dans ces décors faramineux les ténors de nos liturgies funèbres ! Buvons mordicus ! Soyons anges et démons car des démiurges viendront bien assez tôt nous égorger comme des moutons de Panurges !
***
Je me promène avec mon gibet pliant. Ma corde toute prête dans une poche. Je me promène nu avec mes rêves sanglants en entendant sonner les cloches. Je m’emmène en des terres statiques loin des épiphanies bibliques. La terre me tourne et les paysages me claquent. Valse des Garuda dans mon crâne comme échos vibrants des fous et des chamans. La ville, Beauté médisante et noire est un tabernacle de rire et de désespoir où les esprits ahanent du cœur des catafalques des musiques qui babillent aux entournures du soir, où les esprits font de mon âme un calque copié sur ma silhouette décérébrée.
Je me promène dans des bas-reliefs fastueux, dans des latrines où rois et reines soulagent leurs estomacs recouvert de l’or des lépreux et dés l’or les preux ne sont plus qui je crois et les traditions sont torchées avec un papier sans âge. Vive les gueux hurles-je en me déprenant de toute logique ! Mais l’immonde monde tourne et me détourne, des éléphant copulent dans les grands jardins des palais aux parquets léchés d’argent briqué !
(D’un ciel qui perd la face au petit matin, quand le sperme des monstres gicle dans l’été, des Nagas à sept têtes s’entêtent dans l’ire d’une foule sotte qui n’a plus rien à faire de ses légendes et contes, délétères les oubliant comme ailleurs le furent les Cabires.)
Je me promène dans une vasque brisée en cercles clos discontinus, prisonnier d’une vaste porcelaine aux faïences élimées. Florissant à la lune, me déterminant au soleil, noyé dans l’eau des moussons et dans le métal du ciel, pataugeant détrempé dans des flaques boueuses, le squelette hérissé de bourgeons je m’érige en floraison. Mais je manque d’endurance en tout. Mes racines, mes radicelles laiteuses, me font des membres ruinés ! Maigre Aztèque, vieux steak trop cuit poêlé au dur soleil pastèque, flasque viande aux fleurs mollies par la pluie, ruminante plante carnivore high-tech au feuillage sinistré et au vert cramoisi, je me perds oisif les pieds dans mes récifs avec comme seule compagnie mes vers rongeant les miasmes de mes récits.
Je me promène ivre dans les saccades des tambours, dans la moiteur sourde des larmes divines, sous les torrents d’eaux qui cinglent et ravinent la partition en lambeaux d’un requiem trop lourd à porter. Des iconostases sans églises épèlent d’improbables prières, pèlent et muent en icônes défraîchies sous mes yeux rougis. Dans les rus qui débordent d’un cri iconoclaste j’appelle à me rejoindre Bélial et tous mes amants, dans les rues des cohortes d’anges gris agréent et se joignent au bal des manants. Des chapelles aux haleines glabres ôtent leurs flanelles et dans le chaos des musiques obsessionnelles des cierges aux cires arc-en-ciel fondent sur les dallages où grondent des chimères balafrées et des mufles grondants se bâfrant de fœtus coupables ! Délirant un ange à la voix brisé gueule à la gueule des grammaires et des syntaxes qu’il n’existe aucun Orient et aucun Occident dés lors que le Poème va de l’avant !
Je me promène très lent dans le jardin bleu caressé par deux mains agiles d’argiles opiacées. Elles chatouillent mes deux pieds bots bottés de sept lieux qui volent et s’envolent du lit paillé. A dos de dragon ! Des visages de chefs d’état sourient sans dents ou de cents dents plantées sur des tridents. Simples épouvantails dans les rizières vertes où coule le sang rouge, dans les villages autour des feux de pailles où s’effeuillent les tueries. Des bâtons d’encens plantés dans mes narines m’enfument et embrument mes yeux décillés, je suis à l’autel, je flotte dans l’orbe mâtine de l’aube qui dessine mes aïeux décimés.
Je me promène et chantonne allongé dans une charrette branlante, dans une caisse faite en bois de caissettes brocantées dans un vieux marché, dans une antiquité soudée en glaise et crevez pionniers et autres colons. Puis plein d’entrain dans un « train » ! Ça chahute et ça cahote, des putes gentilles veulent m’épouser et piaffent entre elles, ça cahute et ça clapote, leurs macs rient bien jaune pour leurs anciennes pucelles, comme au bon vieux temps où ils étaient khmers rouges ! Alors oui ! Oui bien sur et merci ! Merci et pas de quoi, je m’en vais regarder mon ongle re-incarné, les nuages infinis, le temps dans les dattes et la vie dans les palmiers.
(Je déambule, je suis arrivé là où ! les berges et les verges ont d’autres clartés, où les vergers donnent d’autres fruits, où chiens fous et chats maigres ne s’ignorent pas, frères damnés affamés !)
Je me promène entre les huttes, les cabanes, maisons hautes sur pilotis ! Charbons ardents, igloos de foins ! On m’ahane et on palabre, je célèbre un dîner de cons dont je suis l’hôte ! Chaises musicales au rythme des verres trinqués, rire dingue entre deux dengues ! « Pauvres » qui offrent sans compter de quoi vous faire chanter pour l’éternité des vers qui quoique boiteux garderont du coffre ! Puis une vieille dame édentée, lèvres levées qui me marmonnent une stance d’autre-temps, striant son squelette musclé, presque violet, de côtes saillantes et de vieux ossements. Ces Quatre-vingts dix années sont tout le ridicule de mes trente pauvres annuités et me forcent à un respect que je m’interdis pourtant presque toujours ici.
Je me promène entre mes luttes, les bons jeux et les bons dieux et mes démons, les animistes vieux comme le Temps qui me mettent sur la piste de la généalogie de mes notes bleues. Prescience indicible qu’un fantôme taquin volette dans le crépuscule de mon passé, ce passé lourd comme une enclume frappée par le sceau fripon d’un Malin fripé aux ressources sans fin !
(Parures des faméliques, kromas usés et tenues d’ors vibrantes sur les corps pleurés, des yeux profonds et rigolant d’un Bouddha que je moque plein de Joie, j’extrais parfois de ma boue un peu de poème pour mes compagnons de Karma.)
Puis je me promène au petit matin dans le réveil des sens, abandonnant ad vitam pour quelques séances intemporelles la bienséance des alexandrins. Khniom Tchkourt Barang ? Je ne sais pas. You know toi ? On sait quoi d’ailleurs quand on boit un café au lait froid, à six heures du matin au pied du Vat Phnom ? Adang ? Moi non plus je ne comprends rien à tout ça. Je me contente d’écouter mes alarmes tout en sachant qu’il ne faut pas, qu’ils disent…
Qu’est-ce qu’on en a à foutre que les oiseaux qu’on paye pour les libérer, au sifflet de l’appeau retournent dans leurs cages ? Ils ont volés, ne serait-ce que cinq minutes… Alors envolons-nous aussi, même pour quelques semaines, quelques jours, quelques minutes, quelques secondes, promenons-nous, et profitons des festins !
22:30 Publié dans poésie | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note

Commentaires
Somptueux festins, chatoyants comme les ors usés d'un vieux théâtre. Eternel départ plus joyeux qu'un éternel retour. Un opéra de mille sous, comme les feuilles d'automne d'un genkobiloba, dont chacune porterait le bruissement d'un mot de ces étranges et inaccessibles festins.
Ecrit par : Sur les quais | 23 octobre 2007
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