12 novembre 2007
Keila prödal pröpeyni Khmer

Pin-Peat, le chant du ring.
Tu montes sur le ring, capé mais pas épais, les mains bandées avec autour du cou une couronne de fleur qui pourrait être funéraire bientôt, qui le fût souvent quand à la frontière de la Thaïlande certains de tes frères de boxe avaient le décompte de l’éternité, quand ils tombaient, anonymes, pour un k-o définitif quittant ainsi le chaos de l’ici-bas vers une improbable résurrection, en bonze au crâne lisse ou en ministre surréaliste, en Linga incorruptible ou en fonctionnaire « farniente »… Le Pin-Peat a démarré, tu lances ton rituel, la danse peut commencer, les prières et les hommages aux dieux et aux mythes, à la terre et au ciel, aux ancêtres et aux fantômes, ombres de ton âme et brumes de ton corps. Il y a tes mouvements de félins aux sons des tambours traditionnels, ta posture d’orant ou l’étrange salat oriental que tu effectues non par cinq mais vers les quatre piliers aux quatre coins du ring. Il y a tes saccades de guerrier en transe ou ton posé-figé observant un rétiaire désarmé, contemporain de tes techniques qui parfait ses propres incantations silencieuses, dîtes par le déplacer de ses muscles, par ses yeux de défis et le tendu-détendu de sa chair.
La salle est pleine. C’est ton dimanche. Les spectateurs parient sur toi, moi aussi, un huitième de dollars avec Sopheak. « Pram pound ! » Des enchères de petits billets verts montent du groupe qui s’agitent sur les chaises rouges à ta gauche, une vieille dame à ta droite met en jeu quinze dols’ qu’elle sort d’une épaisse liasse de la devise sacrée... Une voix s’échappe du haut-parleur pour annoncer que des personnalités te soutiennent, que tu auras un peu d’argent et beaucoup de bières, des cigarettes Alain Delon, qu’un général à la bedaine généreuse, avant de remonter dans sa Mercedes climatisée, te fera l’honneur de te serrer la main. Autour du ring, deux par deux, sous le regard des tribuns - larges séants posés dans leurs fauteuils d’osiers - les juges préparent leurs petits papiers. Anciens boxeurs aux allures léche-m’en-foutistes ils papotent entre eux comme si de rien n’était alors que les musiciens regardent passer les anges. Ils sont cerclés de sponsors, publicités primaires ventant telle marque de « malt », tel vin de palme ou telle pommade ou autre médicament contre les douleurs. La joyeuse et habituelle troupe de gamins est là, qui se déplacent avec leurs bars ambulants : des sacs plastiques sont remplit de Anchor et de coca-cola, de jus de fraises et de litchis, de « Salt Peanuts, Salt Peanuts » grognerait Dizzy Gillespie en d’autre temps et autre part, au Bird, street 52 à New York par exemple… Gamins et gamines, toujours les mêmes, qui te regardent à peine ou t’encerclent en sarabande. Et puis les autres, moins joyeux, en guenilles qui réservent les cannettes vides, car pour trois d’entre elles, une fois vidées ils toucheront cent riels…
Mais une grimace, un mot mal prononcé en Khmer, un clin d’œil suffit à enlever leur masque apitoyant pour retrouver un sourire pas-possible, contagieux comme la Joie dans un visage séraphique, beau comme la sapience d’un ange qu’aurait croqué Carravagio pour une chapelle de Naples ou pour un Vat homérique et séculaire – Si Sieur Merisi avait sévi ici, dans le « Cambodia » de la grande époque… Et lui! Simple comme le fils naturel d’un Dalaï Lama hilare et d’une Apsara de la grande époque d’Angkor, dans un corps lilliputien avec, éblouissants dans ses grands yeux noirs, les éclats taquins du filou qui ne demande qu’à rigoler, avec, dans les errances quotidiennes, un instinct du rire plus fort que la galère.
Som !... Anchor beer!
La cloche en cuivre résonne d’un coup sec de marteau miniature.
Tok ti mouy!
D’abord il y a l’observation sibylline de l’adversaire. Salut conforme mais pas de complicité aujourd’hui… Tes pas se collent à la musique. La flûte obsessionnelle enchante les sens, câline les ouïes. L’arbitre vous tourne autour comme un satellite. Tu le jauges sous l’œil des juges. Tu retiens tes coups, invincible balances l’indicible d’une menace à gauche mais ton poing part à droite et le premier corps à corps tourne à ton avantage. La salle gronde dans les nuages de fumées, s’échauffe et affiche son choix, son poulain, son gagne-trois-sous. Mais vous êtes revenus au centre et un ballet de pieds balayent l’air. Vous vous attrapez comme des amants en colère, les coups claquent sur la peau en propageant un écho jusqu’au fondoc des côtes, l’envolé d’un genoux est esquivée. Acculés dans les cordes vous dégringolez ensemble du haut de vos cinquante sept kilos vers l’en-bas de l’équilibre. L’arbitre vous sépare et le cœur de l’arène redevient une scène théâtrale : Un « Pèse-nerfs » qu’un son de cloche allège, et leste à nouveau :
Tok ti pi!
La gestuelle est plus rapide. Le crescendo s’amorce plus tôt. L’envie d’en découdre est plus voyante. Tu bombes le torse et rentre dans l’espace aérien : Sans qu’il y voit flap tu lui fonds dessus et le sonne au tympan gauche, l’affaibli aux cuisses et l’envoies paître par un dernier crochet lui-même décroché d’un instinct lointain, sorti d’un vrac de réflexes emmêlés dans ta mémoire depuis tes huit ans… Arrêt de jeux pour le décompte ! Mouy, pi, bey, boune, pram, pram mouy, pram pi, pram by. OK ce n’est pas encore le KO! Mais en face de toi ne fait que commencer, ce que la cloche somme d’arrêter… Pause !
Je respire un peu. Sopheak commence à s’exciter. « Som ! Anchor pi! » Sur leurs tabourets respectifs les boxeurs sonnés mais pas assommés se font masser. Je me dis que c’est ce métier que j’aurais du apprendre. Leurs corps lisses et luisants sont sublimes de tensions. Silhouettes sans équivalents. Musclés secs leurs peaux d’ébènes en sueurs me font fantasmer sans équivoques. Mais leurs entraîneurs leur balancent de l’eau fraîche et cette douche froide me remet les pieds sur terre. Une coupe au bol, cheveux noirs posés sur un visage rond Sino khmer lui même posé sur un torse miniature portant un T-shirt à l’effigie de David Beckam nous apporte l’Anchor, fraîche et venue de loin, du fond d’une glacière à quelques centaines de mètres : privilège de l’habitué qui vire tchkourt à force de siffler la mousse un après-midi tous les week-ends dans ce studio 5 derrière le marché Orussey…
Tok ti bey!
Trempé jusqu’aux os tu retournes devant sa face d’archange fatigué en lui lançant des sourires en coins avant de lui lancer un clin d’œil ironique à la face. Car tu comptes bien en finir, lui faire boire, avec respect, le calice de la défaite jusqu’à son ultime hallali. Tu augmentes la cadence malgré un sursaut de résistance et d’attaques en règle qui t’envoient en dérade un instant, pas loin des trente-six étoiles qui vous attendent bientôt, toi ou lui. L’arbitre vous sépare à nouveau mais des Hom! et des Hos! Des Hams! Des Bhâ! et des Môm! s’écrient du public qui sent monter la sauce : Et « Matté » ça Monte! Me suis levé-bondi! Tu viens de lui ouvrir l’arcade d’une franche coudée alors que vous étiez en tas. Pause! Un « médecin » appose un coton sur la plaie, huile et « baume de tigre » et ça repart comme au 18ème siècle, comme aux siècles d’avant, comme au temps de la genèse. Tu enchaînes! Il tangue, vacille, se retrouve en déshérence dans l’espace clos de sa fatigue ; le voilà les jambes lourdes d’une vieille tante, il chancelle, flageole, n’arrive plus qu’à se protéger et à se coller à toi comme un coquillage au rocher, au dos rond d’une baleine dans les grands fonds où tu l’entraînes. Tu valses et il s’étale, se relève, tente quelques balayages, quelques lancés de pieds-mous dans ton ventre pour t’éloigner mais il ne peut plus et c’est là que tu le rends au royaume du vouloir-impossible : Il s’effondre après un dernier hi-kick, une dernière jambe que tu viens de marier à son front sans l’aval de son « patron » :
Quant à moi je viens de perdre 500 riels, au profit de Sopheak qui une fois de plus vient de gagner son pari :o)
La musique s’arrête. Rien de grave. Les frères ennemis s’embrassent et s’enlacent et la foule, dans un brouhaha de tempête quitte le stade au grand plaisir des gamins qui finissent la récolte des canettes et des bouteilles vides en sautant et en se « boxant ». Quant à nous, nous filons nous remettre de nos émotions en partant manger du bœuf sauté aux haricots dans un bouibouis derrière l’assemblée nationale, mais c’est une autre histoire…
Note : Texte improvisé pendant un combat…
Pin Beat : Musique traditionnelle prévue pour « accompagner » les morts au cas où un décès aurait lieu pendant le combat.
A Sopheak.

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