16 mai 2008

La Plante. (1)

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   Notre première nuit tous les deux. Il me semble que mes pieds sont fixés au sol par des racines. Je puise mon énergie aux pôles opposés, au ciel au-dessus, à la terre en dessous à mille lieux. Je ne fais plus qu’un avec la plante. Je la regarde et nous échangeons nos énergies, je deviens végétatif et elle devient de plus en plus vivante. Un monologue s’installe. Elle me parle. Ses nervures naissantes dissipent mes énervements antédiluviens. Elle s’immisce par tous mes pores, par ma chair et dans mon mental. Elle m’englobe dans un tout où je ne suis rien. Une proie. Elle me dévore et pourtant je résiste, mais je sens que je ne résiste que par son bon vouloir, que je résiste car elle le veut bien, car elle a encore besoin de moi. Il semble que tout le jardin autour est sous son emprise. Elle me viole. Elle me vole mon court passé et je me sens vieux, vieux de plusieurs siècles. Une drôle de bestiole préhistorique. Je suis conscient pourtant. Je lutte entre ma conscience et l’impossibilité de mon état. Je suis comme un drogué qui gère encore l’évolution de la drogue dans son corps, dans son esprit, mais qui sait que ça ne va pas durer, qu’il va sous peu perdre tout contrôle, alors il en profite, il savoure même s’il sait que c’est trop tard, que la bataille est perdue, que ses neurones vont valser et ses membres n’en faire qu’à leurs têtes, pas à la mienne, la mienne en train de se perdre. La sensation d’enracinement s’accentue. Je sens mes ongles pousser, s’ouvrir, je sais que bientôt il vont se déchirer mais je n’en suis pas là, je le sais juste, comme une femme sait quand son enfant va naître, comme certaines personnes savent qu’un être cher est mort, à des milliers de kilomètres, et qu’elles foncent vomir dans les toilettes, vomir la mort, vomir d’amour et de douleur. Mes ongles vont s’ouvrir, mes pieds ne faire qu’un avec le carrelage qui va exploser, mes bras ne faire qu’un avec les murs qui vont s’ouvrir eux aussi, ma tête ne faire qu’une avec le plafond qui va s’effondrer, mon sexe ne faire qu’un avec le ciel qu’il va pénétrer, mes jambes vont souffrir un martyr, gonfler, se tendre comme tous mes muscles. Et pourtant ce n’est que la première feuille qui prend vie en prenant la mienne. En la prenant, en la changeant je ne sais pas ce qu’elle me prend et ce qu’elle me donne, je sais juste qu’elle se sert de moi comme l’enfant ce sert du corps de sa mère pour venir, le déforme, l’apprête aux souffrances, influe sur son esprit. Comme si cette plante était mon bébé, que je l’accouchais, de l’extérieur de moi.

J’arrive encore à penser, un peu. A bouger, un peu. Dans le ciel les étoiles font un carnaval. Confettis épars. Qui tape sur le dos de la grande ourse, casserole un rythme brésilien, cette clave Perdido ? Je crois entendre Dizzy qui mijote dedans, Max Roach triture les claves, Bird brise les enclaves, j’arrive encore à siffler un air de jazz. Je ne peux plus que siffler de toute façon je ne peux émettre aucun autre son, ni tapoter des mains ni claquer des dents ni frapper des pieds ni aller-venir de la tête, je suis de plus en plus figé.

Mes dents commencent à me faire souffrir. Je rêve d’un massage des pieds. Je rêve qu’on délie mes tensions, qu’on relie mon ying et mon yang en une seule entité sereine, qu’un équilibre me maintient et me remette les pieds sur terre, non dedans, non entre deux strates centrales, de purgatoire ou d’enfer. Mon crâne me semble imploser, il se resserre dans sa boîte.

La plante me mange, carnivore elle me dévore, me digère, m’expulse et me mange à nouveau, me dévore à nouveau, me retient comme on retient un orgasme, me lâche dans sa nature, me reprend, m’éloigne et me rapproche de moi, du monde, m’offre une vision nouvelle, m’impose une vision nouvelle, m’ordonne une vision nouvelle.

La lune éclaire le soleil et le vent appelle les nuages. Le tonnerre se fout des éclairs et les chats aboient aux étoiles. Au plus lointain du jardin où elle décide de me laisser libre, elle fait briller de mille éclats les barbelés sur lesquels j’ai envie de me jeter comme un affamé se jetterait sur un bout de bois au reflet d’or, délicatement sublimé au cyanure.