18 décembre 2008
Floraison, et Commissaire Principal.

Floraison et Commissaire Principal.
La fleur est magnifique. Veng et moi la regardons éberlués. Des reflets arc-en-ciel sur les pétales, un parfum de rose et de cannelle. Une aura
qui se dégage. Comme une absence de pesanteur dans le périmètre around. Une sérénité flotte sur la terrasse, nos visages resplendissent
sous un soleil lourd et lent, œil flamboyant et calme
Troublé seulement par la sonnerie de mon téléphone.
- Bonjour Emmanuel.
- Bonjour Monsieur Adekoi.
- Ny est très contente de votre travail, elle s’est réveillée l’humeur guillerette et vous est très reconnaissant.
- Et une voiture m’attend en bas, je n’ai plus qu’à prendre une douche et m’habiller, on verra plus tard pour les questions, je suppose ?
- Oui, seul ça va de soi, dans 10 minutes.
La Jaguar roulait silencieuse dans le fatras des klaxons, comme si une voie royale s’ouvrait naturellement. Fatras que je devinais sans l’entendre, bercé sur les sièges en cuir par le concerto solo de Keith Jarret à Köln. Nous passâmes devant la tour inachevée qui fait l’angle du boulevard Sihanouk et de celui de Monivong. Inachevée car les entrepreneurs, des Malaisiens, au dire des rumeurs, avaient joué un quart de l’investissement opaque dans un Casino à Poipet, à la frontière de la Thaïlande, haut lieu de trafics en tout genre. Songeant au dépit causé par cet acte de folie et de négligence, au premier ministre, qui cumulait l’exquise double casquette de premier acteur de la lutte contre la corruption et de personnage le plus corrompu de toute l’Asie du sud-est, et donc de la somme d’argent substantielle qu’il avait perdu, je voyais les corps bleus et gonflés de ces inconscients entrepreneurs flotter sur le Mékong, quelque part entre ailleurs et nulle part. Nous prîmes ensuite le boulevard Norodom que nous remontâmes, et je jetais un coup d’œil nostalgique à l’Ambassade de France, magnifique et sobre bâtiment blanc, cubique et aéré, où j’imaginais un jour me livrer, préférant être transféré pour vingt ans à la Santé plutôt que de passer six mois dans les geôles cambodgiennes. Mais les sombres pensées ne faisaient que me traverser de façon éphémère, l’image et les fragrances de la fleur transformant tout pessimisme en rayonnements à venir. Les oppressions ne faisaient que passer. Puis nous nous arrêtâmes au Vat Phnom. La vitre pare-balle me séparant du chauffeur s’abaissa et l’on me tendit une pilule et un verre d’eau. Je m’exécutais et sombrais dans une douce torpeur, puis dans un profond sommeil.
Monsieur Fardesque, amputé de ses deux jambes et de ses deux bras, mais pas de son ventre énorme, est posé sur un fauteuil roulant en or et discute avec Ny, sur un bateau dont la poupe est orné d’une tête de pirate, et d’un crâne dont un rapide coup d’œil permet de déduire qu’il est celui d’un être humain, non d’une biche ou d’un raton laveur. Un nain sur un escabeau porte en alternance à la bouche du docteur Fardesque un cigare et un verre de Jameson alors qu’un groupe de black joue une version épurée jusqu’au recueillement de « My Funny Valentine ». Monsieur Adekoi, affublé d’une perruque, nu, le corps peinturluré d’idiomes en sanscrit, assis en tailleur dans la position d’un Bouddha en pleine méditation, lévite à quelques centimètres du sol, les yeux cavés mais le visage serein. De son crâne sort une plante aux fleurs immenses et multicolores. Il est en outre affublé d’une toge orange pareille à celle des bonzes, et nanti d’un sexe proéminent que l’on peut deviner à travers la dite toge. Preuve je suppose qu’il a atteint le Nirvana, et qu’il est le symbole du désintéressement des choses terrestres, qu’il est, en quelque sorte, le gardien et la conscience de ce qui se trame entre le docteur Fardesque et Ny. Trame dont il semble, attendu ma position, que je sois l’objet. En effet, les pieds coulés dans du béton, j’observe la scène ligoté comme un rôti et suspendu par un crochet à moins d’un mètre de l’eau boueuse du Fleuve majestueux. Des poissons semblent effectuer une sorte de danse, s’affairent en dessous de moi, attendant sûrement de se repaître de mon corps engourdi. De leurs gros yeux ils m’observent, impatients. Un soleil puissant me grille alors que mes jambes me tirent sous le poids du béton. Les pieds me grattent et je sens une bosse importante sur mon front.
Puis il semblerait qu’une décision soit prise me concernant car le nain, sautant de son escabeau comme un cabri d’une roche à une autre roche, se retrouve en deux trois mouvements à actionner une manivelle servant à faire monter, descendre, tourner la grue à laquelle je suis suspendu, et je me mets à monter, descendre et tourner, de plus en plus vite, sans aucune cohérence, de plus en plus vite survolant Ny et le docteur Fardesque, le bateau et les poissons, de plus en plus vite au point que je vois plus rien, ne sens plus rien que le bloc de béton coulé à mes pieds fracassant les mats, s’empêtrant dans les voiles jusqu’à ce qu’il se détache et vienne s’écraser sur Monsieur Adekoi, stoppant tout de go sa lévitation et le coulant par le fond, provoquant un trou béant par lequel l’eau se met à pénétrer, à envahir les soutes, à atteindre le pont, à entraîner le docteur Fardesque et son fauteuil roulant et Ny et ses milles visages à rejoindre Monsieur Adekoi, ainsi que le nain et alors la vitesse augmente jusqu’à ce que la corde rompe et que je sois éjecté par les cieux et atterrisse assis sur un confortable fauteuil dans un jardin luxuriant où…
- Bonjour Emmanuel.
- …
- Remettez-vous, buvez ce jus de papaye bien frais, vous venez de faire un mauvais rêve, rien de plus qu’un mauvais rêve…
- Un mauvais rêve… Un mauvais rêve. Non, pas si mauvais, à la fin vous sombriez et vous vous noyiez au fond des flots alors que je m’envolais, alors non, pas un si mauvais rêve Madame Ny.
- Allons, buvez, cela vous fera le plus grand bien, et puis arrêtez un peu de m’en vouloir. Avouez que les transes diverses de ces derniers jours, et que votre aventure ici est pour le moins originale! Pensez donc à l’ennui que pourrez être votre vie, en France comme ici!
- Je commence à la regretter…
- Plus pour longtemps mon cher ami, plus pour longtemps.
- …
- Votre père est mort.
- …
- Une balle dans la nuque en Somalie.
- …
- Un de ses assistants a eu moins de chance. Il a été découpé à la tronçonneuse, puis selon un vieux rite, ses membres ont été envoyé à d’autres membres, ceux là bien reliés entre eux, ceux de sa famille.
- Pourrais-je avoir /
Un Jameson on the rock me fut servi. La réalité, les rêves, une confusion toute entière se mit à m’envahir de la tête aux pieds. Je me sentais pareil à un professeur de piano qui devrait apprendre à ses élèves à en jouer, avec une batterie comme seul instrument. Je pataugeais dans un tel pataquès inside que le sol se dérobait sous mes jambes. N’étais-je qu’un personnage échappé d’un livre, dont l’auteur avait décidé de renouer avec le mouvement des Surréalistes, avais-je franchi un miroir d’Alice, et jusque où devrais-je boire le calice? Madame Ny resplendissait. Elle était accoutrée comme une vieille dame des champs, un kroma noué au-dessus de la tête, les ongles des mains et des pieds pleins de terre. Elle venait sûrement d’œuvrer en son jardin, jardin toujours aussi flamboyant. Don était vautré de toute sa masse dans un hamac multicolore et Vinh ronronnait comme un bienheureux à l’ombre d’un palétuvier. J’ai l’impression de me retrouver ici comme au premier jour, comme si les trois semaines passées s’effaçaient doucement de mon esprit. Il ne reste que des bribes et pourtant dans mon crâne flottent encore les images de mes délires, mais elles semblent lointaines, les images d’un rêve quelques heures après le réveil. Mais mon père, la Somalie, quelque chose/
- ne tourne pas rond. (Ny et sa sale manie de finir mes phrases.)
- Oui, pourquoi l’avoir/
- fait disparaître? (sa sale manie...) Il fallait un sacrifice… Rien n’est donné sur cette planète. Et j’ai pensé, que votre père, vous avez tellement souhaité sa mort. Cela ne vous fait donc pas plaisir ?
- Vous n’êtes qu’une perverse, un animal à sang froid, une monstruosité, une erreur de la nature.
- Je rééquilibre certaines choses, à ma petite mesure. Votre père devait mourir bientôt. Il allait signer un contrat pour un lot de bombes à fragmentation avec des troupes rebelles en Somalie. Combien d’enfants, d’innocents, ai-je sauvé de la mort, d’amputations, de douleurs atroces?
- Vous vous prenez pour Dieu, vous n’êtes qu’une vieille sorcière.
- Vous me faîtes rire Emmanuel! Votre vision rabougrie et manichéenne du bien et du mal est vraiment touchante.
- Je vous emmerde.
- Calmez-vous donc, j’ai une bonne nouvelle pour vous, je vous offre quelques jours de vacances, pour vous remettre de vos émotions et vous remercier de votre efficacité dans le travail que je vous avais confié. Vous avez réussi là où mes amies et moi-même avions échoué. Remarquable, tout à fait remarquable. Vous êtes vraiment doué, un jeune sorcier!
- Je ne suis pour rien dans tout ça!
- Détrompez-vous. Des prédispositions, votre âme gentille peut-être, un vrai don en tous cas! Nous allons faire des merveilles ensemble!
- Pardon? Je croyais que/
- j’allais vous lâcher comme ça dans la nature? Votre travail n’est pas fini.
- C’est ce que vous croyez. Je vais me rendre à l’ambassade de France et tout avouer.
- Je m’attendais à cet éclat du cœur! (Riant à en faire frémir les démons…)
- …
- Regardez donc l’édition de ce matin du journal des expatriés de France.
Et je pris le journal qu’elle me montrait sur la table basse qui nous séparait. Un article y était entouré de rouge.
« Un jeune travesti, prostitué notoire et habitué du bar Le Piment Rouge, a été retrouvé mort dans une des suites de l’hôtel Cambodino hier à midi. Attaché aux barreaux du lit par des menottes, toute une kyrielle d’instrument sado-maso dispersés dans la chambre laissent à penser qu’il a été étranglé suite à une séance pour laquelle il avait été dûment rémunéré, 500$ ayant était retrouvé sur la table de chevet. Il ne s’agirait donc pas d’un crime crapuleux. Les autorités pencheraient plutôt pour un accident suite à des pratiques extrêmes. D’après les premiers éléments de l’enquête et après avoir recueilli les premiers témoignages du personnel de l’hôtel, le suspect serait un jeune homme de race blanche, d’environ 25 ans, dont un portrait robot sera bientôt distribué aux journaux, aux télévisions et dans toute la ville. Le Commissaire Principal Adekoi aurait été chargé de suivre cette affaire. »
Le Commissaire Principal Adekoi aurait été chargé de suivre cette affaire…
- Vous ne pourrez jamais prouver quoique ce soit!
- Vos empreintes digitales ont été retrouvé sur les lieux du crime, ainsi que votre, comment dire… semence.
- …
- Vous avez beaucoup fait l’amour avec Veng, Don s’est contenté de passer par là. Vous avez le sommeil lourd.
Je me retournais mais Don n’était plus dans le hamac. Je voyais par contre son ombre à côté de moi et sentais sa respiration dans mon dos.
- Ne faîtes pas de bêtises. Vous n’auriez pas le temps de bouger le moindre orteil sans que Don vous le brise.
- Je vous tuerai.
- J’aimais bien ce petit du Piment Rouge, mais il avait le Sida. Il serait bientôt mort, et aurait contaminé bien des clients d’ici là.
- Je vais vous tuer.
- Non, vous allez prendre quelques jours de vacances. Allez visiter les temples, prenez une chambre dans un bel hôtel à Siem Reap, ou partez vous détendre à la plage avec Veng, écrivez, buvez des cocktails en grignotant des langoustines grillées. Si vous êtes bien sage, Monsieur Adekoi se fera un plaisir d’étouffer cette sordide histoire. Vous avez du sang sur les mains cher Emmanuel. N’oubliez pas ce que je vous avais dit sur les prisons au Cambodge. Vous êtes fragile, vous ne tiendrez pas bien longtemps… Et oubliez ce projet d’ambassade, vous serez jugé ici pour ce meurtre, vous n’obtiendrez jamais de faveur, ni de notre gouvernement, ni du votre.
- Je vais…
- Don, ramenez Emmanuel chez lui, et veillez à ce qu’il soit au mieux. Emmanuel, vous avez une semaine. Maintenant j’ai à faire, des pucerons ont cru bon de s’attaquer à ma Galinée Rosacée. Et merci encore.
Je me réveillais sur ma terrasse.
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