18 décembre 2008
Première Fleur

Je suis allongé dans une barque les yeux ouverts sur un ciel de nacre. La tête surélevée, confortablement posée sur un coussin. Je vois de dos un garçon qui rame avec ses pieds. De sa main droite il fume une cigarette, de sa main gauche il boit une bière. Nous avançons calmement. Je suis calme, il est calme. Je sais que nous ne voguons pas sur la mer, trop de végétation. Ce n’est pas non plus une rivière, car il n’y a pas de rives. Je pense à un lac. Je pense à un mirage dans un désert d’eau. Des arbres engloutis semblent des îlots, des prairies de plantes flottent sur l’horizon. Des vagues par dix que je ne compte pas, je divague sur un conte maritime. Des mots s’enchaînent. Conques, voiles, pêche, Barracudas. Des verbes s’accumulent. Voguer, croire, laisser-aller, choir. Ils dessinent leurs lettres avec un alphabet que je déchiffre sans le savoir. Des lunettes de linguiste me poussent aux yeux, des oiseaux passent devant en chantant. Il y a un moteur mais silencieux. Barracudas. « Un moteur inutile » est une phrase sans verbe qui me vient à l’esprit. Je la note par inadvertance dans ma mémoire. Nous avançons calmement. Les mêmes oiseaux paraphent des nuages ou plongent se repaître de poissons qui grouillent en masse. Des racines s’exfolient, exsudent de l’eau brunâtre. Je le sais par les sons, je le devine par mes sens car je suis toujours couché face au ciel, et je ne veux pas bouger. Je respire lentement. Mon cœur semble vouloir être au diapason de ce microclimat, ne pas déranger l’unité de cette atmosphère à-réel. Au fur et à mesure que nous avançons mon corps s’engourdit, se laisse aller à flotter. Il renie toute pesanteur. Il rigole des règles savantes. Il sourit de son indépendance aux poncifs. Il s’allège comme on allège un lieu commun en s’en moquant : il s’amuse de sa situation. Mon corps me parle et le garçon qui rame l’écoute et s’adapte comme la flore s’adapte, comme la faune se calque : mon corps dirige les géographies, l’écosystème tout entier alors que l’histoire se perpétue, inadéquate sur le fil de l’équilibre. Je flirte avec des fleurs aux couleurs qui appellent plus de précisions. Des ocres teintés de Sunset, des verts en appelant d’autres, des rouges qui ne sont pas de sang et des bleus qui ne sont pas de ciel. Le ciel aussi fait des siennes et dessine la conscience de ce jour ; des formes arabesques, des courbes fantasques, des perspectives frauduleuses, des sans-fonds improbables et des trompe-l’œil qui en disent long. Mais les fourmis gagnent mes jambes et je me relève d’un coup d’un seul. Un simple kroma couvre mon corps qui est un corps sans perspectives... Une glacière orange sort de l’eau dans un brouhaha de bulles. Je descends de la barque sur le lac et lui marche dessus. Elle s’ouvre et cachée sous la glace dans laquelle je plonge mon bras se dessine la forme d’un serpent grillé. Je le saisi comme si c’était une bière fraîche et il s’avère que c’en est une. Je décapsule la cannette mais un serpent, bien vivant celui-là, pointe le bout fourchu de sa langue et mord la mienne. Mienne pas assez grillée. Je crie mais je n’émets aucun son. Ma langue se débat mais les crocs du serpent ne veulent rien savoir et s’enfoncent toujours plus. Une multitude d’oiseaux inconnus se mettent à rire dans un ciel qui devient de plus en plus sombre. Une tempête se lève et les vagues décuplent leur force de persuasion, accélèrent l’infini obsessionnel de leurs flux divergents. Le vent et l’eau me délient et me fouettent. Cinglent ma carcasse apeurée. Je hurle des borborygmes insignifiants. Je crie « Maman » et Maman vient, apaise les cieux, calme les ténèbres, me recouche dans la barque, où je me retrouve allongé, les yeux ouverts sur un ciel de nacre…
Je me réveille en nage.
Veng ronfle à mes côtés, innocent de mes frayeurs, coupable en son sommeil que j’observe agité. Il se débat mais je ne peux pas savoir contre quoi. J’imagine ses rêves et cauchemars aussi agités que les miens, imagine son monde, fantasme ses allégories oniriques, sa symbolique nocturne.
Ne voulant pas le déranger je m’extirpe de mon après-midi en allant prendre une douche glacée. Le froid me fouette et je me branle par orgueil éjaculant dans les toilettes. Je remonte sur la terrasse comme happé et m’accroupi devant la plante, l’observe, regarde cette mutante comme j’imagine une mère honnête regarde béat l’enfant qu’elle n‘a jamais voulu. Ou qu’elle a voulu mais seulement une minute, une minute vite moulue dans le temps! Des insultes me serrent la gorge! Matrone vieille conne! Fleur d’Anus! Cafard de pleine lune! Florissant cadavre! Et plus je l’insulte, plus à vue d’œil je la voie évoluer, se farder de couleurs plus vives, s’extirper plus rigolarde de la terre alors que je lui hurle qu’elle n’est que blafarde, simples pétales bientôt flétris, éphémère petite inconséquence végétale. Mais elle n’en a que foutre et se décuple encore. Insidieusement récupère mes forces, récupère ma hargne, avale ma bile, suce l’inconséquence de mes réflexes vindicatifs pour les transformer en engrais dont mon âme est l’addictif : la Servante de ses desideratas! Epuisé je m’endors sur la cuisse de Veng.
Bromure de néant, sulfate de circonvolutions, je syntaxe comme à la radio, je monologue sur les ondes fantasmagoriques du sommeil. Des mots prennent leurs pieds sans faire de la démo. Pas fier je déglutis mes réflexes sans grammaire. Un micro danse devant mes arythmies insensées. L’électricité n’est statique que par mon bon-vouloir. J’avance des théories de l’absurde qui sont dépassées à peine énoncées. J’énonce des grandes vérités que taclent des mensonges plus joliment formulés. Je peigne des rhétoriques sur le crâne chauve des vieilles carnes universitaires. Je me régale en solo, masturbe des clichés pour en éjaculer des nouveautés dans des amphis bondés. Coiffé d’une toque en plastique made in Sorbonne je déblatère sur l’anthropologie et la civilisation, sur la théologie et la sexologie des moutons : caressant mon nez de clown honoris causa j’assomme des élèves bouchés et bouches bées sous les ors du Savoir Français.
Je me réveille en pleine forme, comme délivré bien qu’en sueur. Veng ouvre un œil je laisse mon second se refermer et me rendors.
Avides de théorèmes sur le vide je me remplis de rien, me baudruche, m’hélium dans des rires aigus qui branlent le monde. Mon ironie devient tactile et habile m’ensommeille pour dialoguer avec mon inconscient. Je suppute des tactiques malignes qui veulent décontenancer l’absurdité de mon fonctionnement interne. Je rêve dans mon rêve, je parle en question en grimpant un escalier de réponses qui ne mène nulle part, qui ne mène que dans des no man’s land désaffectés où seuls les rats se repaissent et où les cafards règnent. Un Monde d’insectes, un infini de mandibules où je bulle PD en images de BD : Voyez les délabres et les décombres des syntaxes contemporaines : Radeaux de Méduses insignifiantes! Je cherche des images, des vraies, d’encres, de sangs et de spermes ; de soleils en implosions et de lunes bavardes!
Je me rendors en pleine forme dans mes draps qui suintent, le corps tracé de drapés à même la chair, de voilures comme des stigmates.
Mon rêve n’est qu’une page qui s’écrit dans le réel. Je trace des phrases aux conséquences qui me dépassent. Ramassis de rhum je m’assois et assis je m’embaume : auto taxidermie comme un suicide à petit feu je brûle mes dernières cartes dans le foin sec, fouaillant les chairs je me fouille et transforme la moindre chtouille en paradisiaque épopée : je rêve plantigrade absous de toute inconséquence car en mon cœur onirique je sais que demain sera un jour de délivrance, le dernier pétale de ma plante s’est enfin ouvert, je le sais et je peux enfin me réveiller…
07:23 Publié dans Extraits (de récits en cours) | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

Ecrire un commentaire
NB : Les commentaires de ce blog sont modérés.