20 décembre 2008

La terrasse et le jardin.

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La littérature ce n’est pas les petits plats dans les grands,

C’est une marmite à gros bouillons. 

 

   A mon réveil Veng n’était plus là. Le jardin, lui, semblait avoir doublé de volume et d’intensité, mais ce n’était qu’une révélation due au fait que toute ma concentration, toute mon énergie vitale, avait été absorbée par La Plante.

   Mon livre de titre était ouvert, griffonné, ses pages ressemblants à celles, manuscrites et brouillonnes, de Céline. Le talent en moins.

   Un calme de toute éternité régnait. Mon téléphone affichait cinq heures du matin, le soleil ne pointait pas encore le bout de son nez, mais ne saurait tarder.

   Je descendis prendre une douche, me préparer un expresso, me rouler un petit pétard et prendre quelques disques, il me fallait faire le point, profiter d’être seul en mon royaume, délivré de toute pression il me fallait faire le point, profiter d’être enfin chez moi et non plus chez Elle.

   Je remontais sur ma terrasse. Dansent les ondes au rythme de Fela. Je commençais à en faire le tour en marchant lentement. Dansent les ondes fêlées de mon âme. Les plans de Stéphane se portaient comme des fleurs. Je me dépotais des semaines passées. Leurs noms, le nom de chacune me revenaient et je les nommais, comme pour m’excuser de les avoir délaissé je les arrosais et je les nommais.

 

   Mélusine, une coquine toute en courbes.

   Lucette, aux allures de danseuse étoile, les pointes dressées vers le miroir du ciel.

   Lady Day, une noiraude suintant un blues d’autre monde.

   Galinette, ses premiers pétales d’un jaune de Provence.

   D.A.F, une tête d’un seul pied, phallique et insolente protubérance lançant au ciel une invitation à pénétrer les voies du Seigneur.

   Zazie, appelée ainsi pour me rappeler le septième cercle de l’enfer, le métro parisien, et sa copine

   Béatrice, dantesque et fluctuante aux fragrances de Styx.

   Bacchus d’Anjou, aux branches tordues comme des ceps de vignes mais d’Or.

   Gabegie, toute en trompe l’œil, en ruban de moebus, en verts et en leurres, magique et improbable.

   La Renarde, respirant la sagesse, masculine Petit Prince et ses nuances serpentines.              

   Gourmantine, obèse et insatiable, déjà la taille d’un arbre, ayant fêlé son pot d’origine de toute part, ses racines attaquant le carrelage, semblant grossir et grossir encore à vue d’œil.   

   Lucienne, pareille à son nom, vieille avant l’âge, la silhouette austère, revêche et sentant déjà la naphtaline.

   Et enfin Roselyne, rose THC parmi les roses, verdoyante et puissante, dégageant ses parfums d’orange et de cannelle, aux harmonies divines, ma préférée, Roselyne que je choyais plus que toute autre.

  

   Mes douze travelos, boutures manipulées par mes bons soins, se donnant à moi sans retenue, généreuses malgré mon absence d’affection, malgré l’égoïsme auquel Elle m’avait obligé. Mes douze chéries sans rancune.

   Les larmes montèrent et je pleurais à genoux au milieu de ma jungle artificielle, à mon sommet du monde. Le soleil se levait et des questions me germaient dedans.

 

   Que faisait Antonin en ce moment? Lui aussi avait pleuré à genoux en lisant ma lettre! J’en étais sûr. Mais il avait repris sa vie. Quelle vie? Celle qu’il passait à s’occuper des autres. Quels autres? Autistes et orphelins, « les dingues et les paumés », rebus de la société, âmes envolées et cœurs en lambeaux. L’Enfer des damnés, à qui il offrait la rédemption, la rémission par l’art, par la lucidité, son obsession de donner, de se donner, de se perdre pour qu’Ils se retrouvent. Mais aurait-il à me donner encore, et qu’aurait-il à me donner, car moi aussi je m’étais envolé, Icare dans le ciel, nulle part échoué, ici ou là qui saurait le dire?

 

   D’un éclat de rire désespéré je répète en imitant la voix de Michel Simon : « Mes mimosas, mes chers petits mimosas! »

 

   Puis je ferme les yeux et les rouvrent aussitôt. Bougonne est là qui de son petit museau mignon furète dans le jardin, curieuse elle analyse les fragrances de chaque plante et je ressens une joie intense, de la savoir ici avec moi, et qu’elle revienne ce jour alors qu’enfin Elle m’a libéré, offert des vacances. Ma Bougonne. Elle se fraye un chemin dans la jungle de ma terrasse resplendissante. Il y a dans ses immenses yeux jaunes une joie Somalienne. Son ronron résonne et je ne regrette plus d’avoir perdu la raison.

 

   Mais ai-je perdu la raison?

 

   Antonin voudrait-il m’interner lui aussi? Non, si je lui disais de venir pour me serrer dans ses bras il viendrait me serrer dans ses bras, et Veng aussi il le serrerait dans ses bras. Et dans ses mêmes bras encore il prendrait Bougonne et lui siffloterait une berceuse en l’appelant grosse vache, et elle beuglerait de contentement car je me souviens, oui je me souviens maintenant que Bougonne avait le sens de l’humour, au point que même son suicide aurait été marrant si un jour elle avait décidé de se suicider. Et alors j’aurais fait ce qu’elle m’aurait demandé pour son enterrement, quelque chose de marrant, un cercueil en forme de souris par exemple, une crémation à froid, une injection de mort aux rats, avec un nez de clown pour faire pression sur le système d’injection de la seringue, quelque chose de très drôle, qui sorte de l’ordinaire, comme se pendre à une branche pourrie, mais au-dessus d’un ravin sans fond, alors quand la branche casse on croit que le suicide est raté mais que nenni, on tombe et on tombe et on s’écrase au fond du ravin sans fond que personne n’avait vu grâce à l’angle habile de la caméra qui n‘aurait pas manqué de filmer ce dernier gag.

 

    Non, je peux dire que je n’ai pas perdu la raison, ou alors il y a longtemps, et je la recouvre, petit à petit.

    Je laisse Bougonne vagabonder et Antonin travailler, il a toujours aimé travailler, pas comme moi.

    Moi ce que j’aime c’est le jardinage, et écouter de la musique en écrivant les titres des livres que je vais écrire demain, et aussi pour les siècles et les siècles à venir, dans quelques années.

 

                                                                                            ***

 

    J’ai installé mon bureau sur le toit du monde, entre deux fleurs et quelques milliers d’épines, pile en face de la lune quand elle est pleine

   mais même quand elle ne l’est pas, petit croissant timide ou gibbeuse aux allures de tenancière, elle passe comme ça, juste pour dire bonjour, lumignon de réel dans ma démence exponentielle, petit clin d’œil à l’immensité, petite crotte de lumière pleine de soleil.

   J’ai planté diverses de mes raisons de ne plus être, dans des pots au Cambodge, sur une terrasse un peu trop grande pour moi, un peu trop petite pour le monde, un pot aux roses car un « galetas dans un pays de contes » peu s’avérer un palais improbable, où manger la poussière relève de la gastronomie.

   Quelques palmiers font office de décor, un ventilateur ventile automatique, pareil à un moustique ne pouvant faire autrement que de lorgner Bon-Dieu un bon sang il se ferre à la seule chose qu’il sache faire, bon ouvrier et fidèle. 

 

                                                                                                 ***

  

   Un garçon vient de rentrer en silence et vient de disparaître sous le lin, au prétexte de la météo agité de mon esprit, de mon haleine de bière et de mes yeux dans le mitan d’un monde qui me glisse entre les mains, se faufile en chatouillant mes paumes :

 

   J’écoute un morceau qui me rappelle un rêve, Olé de John Coltrane. Je suis dans un aéroport derrière un guichet avec un bilboquet vert et un bilboquet rouge, j’offre des voyages gratuits à qui réussit une masturbation, un tapin ou un bigot, figures imposées à effectuer dans la grâce et la bonne humeur au guichet D14 du terminal 2 à Roissy. Mais une grand-mère vicieuse m’attire dans une valise et m’expédie destination inconnue. Olé. De Coltrane. La plante me laisse rêver éveillé, je peux enfin, non plus écouter mais entendre La Musique, et pour fêter l’événement m’offrir un Jameson on the rock

   m’offrir un Jameson on the rock et laisser Veng me raconter en silence des histoires que j’aurais pu vivre

   s’il m’avait été offert un jour de Vivre.

 

                                                                                                  ***

 

   « L’ascension des bas-fonds. » Je titre sans sous-­titres des livres pas encore en vie. Des livres en jachère dans une langue étrangère, celle qui fait que battre-cœur est un combat plausible, une aventure qui n’a rien à justifier, une langue claquant à un autre mistral.

   « La perspective des ombres sur un carrelage ocre à dix-sept heures trente, quai du Tonle Sap ».

 

   Je griffonne à tâtons des synopsis de phrases, des ébauches de tornades et des liés de signes qui cohérent et s’amalgament jusqu’à faire un livre comme un beau bordel, une anarchie pleine d’harmonie, un joli tohu-bohu cohérent jusqu’à en être déroutant, troublant peut-être mais la liberté ne saurait souffrir d’aucunes critiques, même de votre part Messieurs Dames aux perruques pelliculées, ne saurait souffrir d’aucune entrave ni d’un sourire faussé, ne saurait se laisser menotter par quelques crapauds littéromanes, critiques pétomanes et autres mauvaises âmes aussi jalouses que mal dégrossies.    

 

   « Le crapaud coupé et le castrat enchanté » : fable humide aux ombres De Fontaine, racontant qu’une ombre croissante avait doublé, au cent mètres des cœurs, une voix offerte au monde des anges.

 

   Je tisse des titres comme on tisse une toile, en peignant les ivresses de l’âme, les exposant à l’encre sur des châssis d’incompréhension dans la galerie minable où s’expose ma vie d’arrièrè chronique, de mélancolique hébété.

 

« Trou de balle Oedipien en Somalie. » Je me le répète en boucle, me le psalmodie à qui mieux mieux que moi, en même temps que résonne « Le Commissaire Principal Adekoi aurait été chargé de l’affaire » pour résoudre un meurtre parmi tant d’autres meurtres, le meurtre d’une pute de sexe masculin au corps de nacre et d’un vieux catin de la mort au corps amputé d’âme.

 

                                                                                                    ***

 

   Je regarde Veng comme on regarde les rives d’une terre esseulée après un trop-de-mois en mer, comme on rêve d’un verre d’eau après la traversé trop longue d’un désert de sèche ivresse, de morne solitude. Je le regarde comme on demande à quelqu’un de nous sauver d’une mort trop  proche et trop complice.

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