20 décembre 2008

La terrasse et le jardin.

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La littérature ce n’est pas les petits plats dans les grands,

C’est une marmite à gros bouillons. 

 

   A mon réveil Veng n’était plus là. Le jardin, lui, semblait avoir doublé de volume et d’intensité, mais ce n’était qu’une révélation due au fait que toute ma concentration, toute mon énergie vitale, avait été absorbée par La Plante.

   Mon livre de titre était ouvert, griffonné, ses pages ressemblants à celles, manuscrites et brouillonnes, de Céline. Le talent en moins.

   Un calme de toute éternité régnait. Mon téléphone affichait cinq heures du matin, le soleil ne pointait pas encore le bout de son nez, mais ne saurait tarder.

   Je descendis prendre une douche, me préparer un expresso, me rouler un petit pétard et prendre quelques disques, il me fallait faire le point, profiter d’être seul en mon royaume, délivré de toute pression il me fallait faire le point, profiter d’être enfin chez moi et non plus chez Elle.

   Je remontais sur ma terrasse. Dansent les ondes au rythme de Fela. Je commençais à en faire le tour en marchant lentement. Dansent les ondes fêlées de mon âme. Les plans de Stéphane se portaient comme des fleurs. Je me dépotais des semaines passées. Leurs noms, le nom de chacune me revenaient et je les nommais, comme pour m’excuser de les avoir délaissé je les arrosais et je les nommais.

 

   Mélusine, une coquine toute en courbes.

   Lucette, aux allures de danseuse étoile, les pointes dressées vers le miroir du ciel.

   Lady Day, une noiraude suintant un blues d’autre monde.

   Galinette, ses premiers pétales d’un jaune de Provence.

   D.A.F, une tête d’un seul pied, phallique et insolente protubérance lançant au ciel une invitation à pénétrer les voies du Seigneur.

   Zazie, appelée ainsi pour me rappeler le septième cercle de l’enfer, le métro parisien, et sa copine

   Béatrice, dantesque et fluctuante aux fragrances de Styx.

   Bacchus d’Anjou, aux branches tordues comme des ceps de vignes mais d’Or.

   Gabegie, toute en trompe l’œil, en ruban de moebus, en verts et en leurres, magique et improbable.

   La Renarde, respirant la sagesse, masculine Petit Prince et ses nuances serpentines.              

   Gourmantine, obèse et insatiable, déjà la taille d’un arbre, ayant fêlé son pot d’origine de toute part, ses racines attaquant le carrelage, semblant grossir et grossir encore à vue d’œil.   

   Lucienne, pareille à son nom, vieille avant l’âge, la silhouette austère, revêche et sentant déjà la naphtaline.

   Et enfin Roselyne, rose THC parmi les roses, verdoyante et puissante, dégageant ses parfums d’orange et de cannelle, aux harmonies divines, ma préférée, Roselyne que je choyais plus que toute autre.

  

   Mes douze travelos, boutures manipulées par mes bons soins, se donnant à moi sans retenue, généreuses malgré mon absence d’affection, malgré l’égoïsme auquel Elle m’avait obligé. Mes douze chéries sans rancune.

   Les larmes montèrent et je pleurais à genoux au milieu de ma jungle artificielle, à mon sommet du monde. Le soleil se levait et des questions me germaient dedans.

 

   Que faisait Antonin en ce moment? Lui aussi avait pleuré à genoux en lisant ma lettre! J’en étais sûr. Mais il avait repris sa vie. Quelle vie? Celle qu’il passait à s’occuper des autres. Quels autres? Autistes et orphelins, « les dingues et les paumés », rebus de la société, âmes envolées et cœurs en lambeaux. L’Enfer des damnés, à qui il offrait la rédemption, la rémission par l’art, par la lucidité, son obsession de donner, de se donner, de se perdre pour qu’Ils se retrouvent. Mais aurait-il à me donner encore, et qu’aurait-il à me donner, car moi aussi je m’étais envolé, Icare dans le ciel, nulle part échoué, ici ou là qui saurait le dire?

 

   D’un éclat de rire désespéré je répète en imitant la voix de Michel Simon : « Mes mimosas, mes chers petits mimosas! »

 

   Puis je ferme les yeux et les rouvrent aussitôt. Bougonne est là qui de son petit museau mignon furète dans le jardin, curieuse elle analyse les fragrances de chaque plante et je ressens une joie intense, de la savoir ici avec moi, et qu’elle revienne ce jour alors qu’enfin Elle m’a libéré, offert des vacances. Ma Bougonne. Elle se fraye un chemin dans la jungle de ma terrasse resplendissante. Il y a dans ses immenses yeux jaunes une joie Somalienne. Son ronron résonne et je ne regrette plus d’avoir perdu la raison.

 

   Mais ai-je perdu la raison?

 

   Antonin voudrait-il m’interner lui aussi? Non, si je lui disais de venir pour me serrer dans ses bras il viendrait me serrer dans ses bras, et Veng aussi il le serrerait dans ses bras. Et dans ses mêmes bras encore il prendrait Bougonne et lui siffloterait une berceuse en l’appelant grosse vache, et elle beuglerait de contentement car je me souviens, oui je me souviens maintenant que Bougonne avait le sens de l’humour, au point que même son suicide aurait été marrant si un jour elle avait décidé de se suicider. Et alors j’aurais fait ce qu’elle m’aurait demandé pour son enterrement, quelque chose de marrant, un cercueil en forme de souris par exemple, une crémation à froid, une injection de mort aux rats, avec un nez de clown pour faire pression sur le système d’injection de la seringue, quelque chose de très drôle, qui sorte de l’ordinaire, comme se pendre à une branche pourrie, mais au-dessus d’un ravin sans fond, alors quand la branche casse on croit que le suicide est raté mais que nenni, on tombe et on tombe et on s’écrase au fond du ravin sans fond que personne n’avait vu grâce à l’angle habile de la caméra qui n‘aurait pas manqué de filmer ce dernier gag.

 

    Non, je peux dire que je n’ai pas perdu la raison, ou alors il y a longtemps, et je la recouvre, petit à petit.

    Je laisse Bougonne vagabonder et Antonin travailler, il a toujours aimé travailler, pas comme moi.

    Moi ce que j’aime c’est le jardinage, et écouter de la musique en écrivant les titres des livres que je vais écrire demain, et aussi pour les siècles et les siècles à venir, dans quelques années.

 

                                                                                            ***

 

    J’ai installé mon bureau sur le toit du monde, entre deux fleurs et quelques milliers d’épines, pile en face de la lune quand elle est pleine

   mais même quand elle ne l’est pas, petit croissant timide ou gibbeuse aux allures de tenancière, elle passe comme ça, juste pour dire bonjour, lumignon de réel dans ma démence exponentielle, petit clin d’œil à l’immensité, petite crotte de lumière pleine de soleil.

   J’ai planté diverses de mes raisons de ne plus être, dans des pots au Cambodge, sur une terrasse un peu trop grande pour moi, un peu trop petite pour le monde, un pot aux roses car un « galetas dans un pays de contes » peu s’avérer un palais improbable, où manger la poussière relève de la gastronomie.

   Quelques palmiers font office de décor, un ventilateur ventile automatique, pareil à un moustique ne pouvant faire autrement que de lorgner Bon-Dieu un bon sang il se ferre à la seule chose qu’il sache faire, bon ouvrier et fidèle. 

 

                                                                                                 ***

  

   Un garçon vient de rentrer en silence et vient de disparaître sous le lin, au prétexte de la météo agité de mon esprit, de mon haleine de bière et de mes yeux dans le mitan d’un monde qui me glisse entre les mains, se faufile en chatouillant mes paumes :

 

   J’écoute un morceau qui me rappelle un rêve, Olé de John Coltrane. Je suis dans un aéroport derrière un guichet avec un bilboquet vert et un bilboquet rouge, j’offre des voyages gratuits à qui réussit une masturbation, un tapin ou un bigot, figures imposées à effectuer dans la grâce et la bonne humeur au guichet D14 du terminal 2 à Roissy. Mais une grand-mère vicieuse m’attire dans une valise et m’expédie destination inconnue. Olé. De Coltrane. La plante me laisse rêver éveillé, je peux enfin, non plus écouter mais entendre La Musique, et pour fêter l’événement m’offrir un Jameson on the rock

   m’offrir un Jameson on the rock et laisser Veng me raconter en silence des histoires que j’aurais pu vivre

   s’il m’avait été offert un jour de Vivre.

 

                                                                                                  ***

 

   « L’ascension des bas-fonds. » Je titre sans sous-­titres des livres pas encore en vie. Des livres en jachère dans une langue étrangère, celle qui fait que battre-cœur est un combat plausible, une aventure qui n’a rien à justifier, une langue claquant à un autre mistral.

   « La perspective des ombres sur un carrelage ocre à dix-sept heures trente, quai du Tonle Sap ».

 

   Je griffonne à tâtons des synopsis de phrases, des ébauches de tornades et des liés de signes qui cohérent et s’amalgament jusqu’à faire un livre comme un beau bordel, une anarchie pleine d’harmonie, un joli tohu-bohu cohérent jusqu’à en être déroutant, troublant peut-être mais la liberté ne saurait souffrir d’aucunes critiques, même de votre part Messieurs Dames aux perruques pelliculées, ne saurait souffrir d’aucune entrave ni d’un sourire faussé, ne saurait se laisser menotter par quelques crapauds littéromanes, critiques pétomanes et autres mauvaises âmes aussi jalouses que mal dégrossies.    

 

   « Le crapaud coupé et le castrat enchanté » : fable humide aux ombres De Fontaine, racontant qu’une ombre croissante avait doublé, au cent mètres des cœurs, une voix offerte au monde des anges.

 

   Je tisse des titres comme on tisse une toile, en peignant les ivresses de l’âme, les exposant à l’encre sur des châssis d’incompréhension dans la galerie minable où s’expose ma vie d’arrièrè chronique, de mélancolique hébété.

 

« Trou de balle Oedipien en Somalie. » Je me le répète en boucle, me le psalmodie à qui mieux mieux que moi, en même temps que résonne « Le Commissaire Principal Adekoi aurait été chargé de l’affaire » pour résoudre un meurtre parmi tant d’autres meurtres, le meurtre d’une pute de sexe masculin au corps de nacre et d’un vieux catin de la mort au corps amputé d’âme.

 

                                                                                                    ***

 

   Je regarde Veng comme on regarde les rives d’une terre esseulée après un trop-de-mois en mer, comme on rêve d’un verre d’eau après la traversé trop longue d’un désert de sèche ivresse, de morne solitude. Je le regarde comme on demande à quelqu’un de nous sauver d’une mort trop  proche et trop complice.

Floraison, et Commissaire Principal. (suite)

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   Veng dormait profondément et la Plante avait disparu. Les lampions rouges et verts dansaient dans un vent léger. Une tasse de café et un verre de Jameson étaient posés sur la table basse.

   Je me levais pour aller observer le début de la nuit au bout de la terrasse, regrettant de ne pas avoir de quoi écrire.

   « De l’art de regarder la mort du bon œil. » de ce titre je ferais un deuil. Où étaient mes livres? Mes titres? Mes notes? Ce qui était censé faire la genèse, le résumé, l’écartèlement public sur la place du Design poétique? Où la profusion?! Quel degré de confusion avais-je atteint?

   « Maudit Bic et Moby Dick sont sur une baleine » pourquoi n’étais-­je pas en train d’écrire des calembours sur les stylos plutôt que de me retrouver à faire le planton pour la plante d’une vieille folle dans un pays que je ne comprenais pas encore en l’aimant déjà trop ?! Et puis, et puis si Ny n’était qu’une déesse perverse, n’ayant de la Mante Religieuse que le goût de menthe de ses visions délicieuse, ma silhouette dans l’angle mort de la Faucheuse ?

   « Plantes en pots et potes en plans, de l’amitié de terroir dans le milieu agricole des bistrots de l’Avenue Principale de Morne-en-chtouille ». Je songeais sérieusement à me réattaquer à une thèse.

   Mais mon livre de titres me manquait trop, j’avais trop de livres à écrire qui n’auraient jamais de titre. Quelle biographie de mon père de quelques pages se terminant par « Le Commissaire Principal Adekoi aurait été chargé de suivre cette affaire » pourrait trouver un titre autonome? « Trou de balle Oedipien en Somalie. » ?

   Et pourquoi un livre ne serait-il pas qu’une succession de titres comme la Kabbale n’est qu’une succession de chiffres, de signes, emmerdant tout le monde depuis trop de centaines d’années?!

   « Je tournais en rond » et ce n’était pas un Titre, même de noblesse.

   « Rédemption d’un Cochon ». Je pataugeais dans la morne et profonde fange de la confusion chronique, dans la boue des équations improbables, dans la lourde merde épaisse du Doute.

 

   « Mais Veng dormait profondément. »

 

   Et la plante avait disparu. Un petit bout de néant dans un grand vide, je m’étais évanoui. Et j’avais fouaillié dans la nuit avec des cris de joie et de cauchemar. 

18 décembre 2008

Floraison, et Commissaire Principal.

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Floraison et Commissaire Principal.

 

   La fleur est magnifique. Veng et moi la regardons éberlués. Des reflets arc-en-ciel sur les pétales, un parfum de rose et de cannelle. Une aura

   qui se dégage. Comme une absence de pesanteur dans le périmètre around. Une sérénité flotte sur la terrasse, nos visages resplendissent

   sous un soleil lourd et lent, œil flamboyant et calme

 

   Troublé seulement par la sonnerie de mon téléphone.

 

- Bonjour Emmanuel.

- Bonjour Monsieur Adekoi.

- Ny est très contente de votre travail, elle s’est réveillée l’humeur guillerette et vous est très reconnaissant.

- Et une voiture m’attend en bas, je n’ai plus qu’à prendre une douche et m’habiller, on verra plus tard pour les questions, je suppose ?

- Oui, seul ça va de soi, dans 10 minutes.

 

   La Jaguar roulait silencieuse dans le fatras des klaxons, comme si une voie royale s’ouvrait naturellement. Fatras que je devinais sans l’entendre, bercé sur les sièges en cuir par le concerto solo de Keith Jarret à Köln. Nous passâmes devant la tour inachevée qui fait l’angle du boulevard Sihanouk et de celui de Monivong. Inachevée car les entrepreneurs, des Malaisiens, au dire des rumeurs, avaient joué un quart de l’investissement opaque dans un Casino à Poipet, à la frontière de la Thaïlande, haut lieu de trafics en tout genre. Songeant au dépit causé par cet acte de folie et de négligence, au premier ministre, qui cumulait l’exquise double casquette de premier acteur de la lutte contre la corruption et de personnage le plus corrompu de toute l’Asie du sud-est, et donc de la somme d’argent substantielle qu’il avait perdu, je voyais les corps bleus et gonflés de ces inconscients entrepreneurs flotter sur le Mékong, quelque part entre ailleurs et nulle part. Nous prîmes ensuite le boulevard Norodom que nous remontâmes, et je jetais un coup d’œil nostalgique à l’Ambassade de France, magnifique et sobre bâtiment blanc, cubique et aéré, où j’imaginais un jour me livrer, préférant être transféré pour vingt ans à la Santé plutôt que de passer six mois dans les geôles cambodgiennes. Mais les sombres pensées ne faisaient que me traverser de façon éphémère, l’image et les fragrances de la fleur transformant tout pessimisme en rayonnements à venir. Les oppressions ne faisaient que passer. Puis nous nous arrêtâmes au Vat Phnom. La vitre pare-balle me séparant du chauffeur s’abaissa et l’on me tendit une pilule et un verre d’eau. Je m’exécutais et sombrais dans une douce torpeur, puis dans un profond sommeil.

 

   Monsieur Fardesque, amputé de ses deux jambes et de ses deux bras, mais pas de son ventre énorme, est posé sur un fauteuil roulant en or et discute avec Ny, sur un bateau dont la poupe est orné d’une tête de pirate, et d’un crâne dont un rapide coup d’œil permet de déduire qu’il est celui d’un être humain, non d’une biche ou d’un raton laveur. Un nain sur un escabeau porte en alternance à la bouche du docteur Fardesque un cigare et un verre de Jameson alors qu’un groupe de black joue une version épurée jusqu’au recueillement de « My Funny Valentine ». Monsieur Adekoi, affublé d’une perruque, nu, le corps peinturluré d’idiomes en sanscrit, assis en tailleur dans la position d’un Bouddha en pleine méditation, lévite à quelques centimètres du sol, les yeux cavés mais le visage serein. De son crâne sort une plante aux fleurs immenses et multicolores. Il est en outre affublé d’une toge orange pareille à celle des bonzes, et nanti d’un sexe proéminent que l’on peut deviner à travers la dite toge. Preuve je suppose qu’il a atteint le Nirvana, et qu’il est le symbole du désintéressement des choses terrestres, qu’il est, en quelque sorte, le gardien et la conscience de ce qui se trame entre le docteur Fardesque et Ny. Trame dont il semble, attendu ma position, que je sois l’objet. En effet, les pieds coulés dans du béton, j’observe la scène ligoté comme un rôti et suspendu par un crochet à moins d’un mètre de l’eau boueuse du Fleuve majestueux. Des poissons semblent effectuer une sorte de danse, s’affairent en dessous de moi, attendant sûrement de se repaître de mon corps engourdi. De leurs gros yeux ils m’observent, impatients. Un soleil puissant me grille alors que mes jambes me tirent sous le poids du béton. Les pieds me grattent et je sens une bosse importante sur mon front.     

Puis il semblerait qu’une décision soit prise me concernant car le nain, sautant de son escabeau comme un cabri d’une roche à une autre roche, se retrouve en deux trois mouvements à actionner une manivelle servant à faire monter, descendre, tourner la grue à laquelle je suis suspendu, et je me mets à monter, descendre et tourner, de plus en plus vite, sans aucune cohérence, de plus en plus vite survolant Ny et le docteur Fardesque, le bateau et les poissons, de plus en plus vite au point que je vois plus rien, ne sens plus rien que le bloc de béton coulé à mes pieds fracassant les mats, s’empêtrant dans les voiles jusqu’à ce qu’il se détache et vienne s’écraser sur Monsieur Adekoi, stoppant tout de go sa lévitation et le coulant par le fond, provoquant un trou béant par lequel l’eau se met à pénétrer, à envahir les soutes, à atteindre le pont, à entraîner le docteur Fardesque et son fauteuil roulant et Ny et ses milles visages à rejoindre Monsieur Adekoi, ainsi que le nain et alors la vitesse augmente jusqu’à ce que la corde rompe et que je sois éjecté par les cieux et atterrisse assis sur un confortable fauteuil dans un jardin luxuriant où…

 

- Bonjour Emmanuel.

- …

- Remettez-vous, buvez ce jus de papaye bien frais, vous venez de faire un mauvais rêve, rien de plus qu’un mauvais rêve…

- Un mauvais rêve… Un mauvais rêve. Non, pas si mauvais, à la fin vous sombriez et vous vous noyiez au fond des flots alors que je m’envolais, alors non, pas un si mauvais rêve Madame Ny.

- Allons, buvez, cela vous fera le plus grand bien, et puis arrêtez un peu de m’en vouloir. Avouez que les transes diverses de ces derniers jours, et que votre aventure ici est pour le moins originale! Pensez donc à l’ennui que pourrez être votre vie, en France comme ici!

- Je commence à la regretter…

- Plus pour longtemps mon cher ami, plus pour longtemps.

- …

- Votre père est mort.

- …

- Une balle dans la nuque en Somalie.

- …

- Un de ses assistants a eu moins de chance. Il a été découpé à la tronçonneuse, puis selon un vieux rite, ses membres ont été envoyé à d’autres membres, ceux là bien reliés entre eux, ceux de sa famille.

- Pourrais-je avoir /

 

   Un Jameson on the rock me fut servi. La réalité, les rêves, une confusion toute entière se mit à m’envahir de la tête aux pieds. Je me sentais pareil à un professeur de piano qui devrait apprendre à ses élèves à en jouer, avec une batterie comme seul instrument. Je pataugeais dans un tel pataquès inside que le sol se dérobait sous mes jambes. N’étais-je qu’un personnage échappé d’un livre, dont l’auteur avait décidé de renouer avec le mouvement des Surréalistes, avais-je franchi un miroir d’Alice, et jusque où devrais-je boire le calice? Madame Ny resplendissait. Elle était accoutrée comme une vieille dame des champs, un kroma noué au-dessus de la tête, les ongles des mains et des pieds pleins de terre. Elle venait sûrement d’œuvrer en son jardin, jardin toujours aussi flamboyant. Don était vautré de toute sa masse dans un hamac multicolore et Vinh ronronnait comme un bienheureux à l’ombre d’un palétuvier. J’ai l’impression de me retrouver ici comme au premier jour, comme si les trois semaines passées s’effaçaient doucement de mon esprit. Il ne reste que des bribes et pourtant dans mon crâne flottent encore les images de mes délires, mais elles semblent lointaines, les images d’un rêve quelques heures après le réveil. Mais mon père, la Somalie, quelque chose/

 

- ne tourne pas rond. (Ny et sa sale manie de finir mes phrases.)

- Oui, pourquoi l’avoir/

- fait disparaître? (sa sale manie...) Il fallait un sacrifice… Rien n’est donné sur cette planète. Et j’ai pensé, que votre père, vous avez tellement souhaité sa mort. Cela ne vous fait donc pas plaisir ?

- Vous n’êtes qu’une perverse, un animal à sang froid, une monstruosité, une erreur de la nature.

- Je rééquilibre certaines choses, à ma petite mesure. Votre père devait mourir bientôt. Il allait signer un contrat pour un lot de bombes à fragmentation avec des troupes rebelles en Somalie. Combien d’enfants, d’innocents, ai-je sauvé de la mort, d’amputations, de douleurs atroces?

- Vous vous prenez pour Dieu, vous n’êtes qu’une vieille sorcière.

- Vous me faîtes rire Emmanuel! Votre vision rabougrie et manichéenne du bien et du mal est vraiment touchante.

- Je vous emmerde.

- Calmez-vous donc, j’ai une bonne nouvelle pour vous, je vous offre quelques jours de vacances, pour vous remettre de vos émotions et vous remercier de votre efficacité dans le travail que je vous avais confié. Vous avez réussi là où mes amies et moi-même avions échoué. Remarquable, tout à fait remarquable. Vous êtes vraiment doué, un jeune sorcier!

- Je ne suis pour rien dans tout ça!

- Détrompez-vous. Des prédispositions, votre âme gentille peut-être, un vrai don en tous cas! Nous allons faire des merveilles ensemble!    

- Pardon? Je croyais que/

- j’allais vous lâcher comme ça dans la nature? Votre travail n’est pas fini.

- C’est ce que vous croyez. Je vais me rendre à l’ambassade de France et tout avouer.

- Je m’attendais à cet éclat du cœur! (Riant à en faire frémir les démons…)

- …

- Regardez donc l’édition de ce matin du journal des expatriés de France.

 

   Et je pris le journal qu’elle me montrait sur la table basse qui nous séparait. Un article y était entouré de rouge.

 

   « Un jeune travesti, prostitué notoire et habitué du bar Le Piment Rouge, a été retrouvé mort dans une des suites de l’hôtel Cambodino hier à midi. Attaché aux barreaux du lit par des menottes, toute une kyrielle d’instrument sado-maso dispersés dans la chambre laissent à penser qu’il a été étranglé suite à une séance pour laquelle il avait été dûment rémunéré, 500$ ayant était retrouvé sur la table de chevet. Il ne s’agirait donc pas d’un crime crapuleux. Les autorités pencheraient plutôt pour un accident suite à des pratiques extrêmes. D’après les premiers éléments de l’enquête et après avoir recueilli les premiers témoignages du personnel de l’hôtel, le suspect serait un jeune homme de race blanche, d’environ 25 ans, dont un portrait robot sera bientôt distribué aux journaux, aux télévisions et dans toute la ville. Le Commissaire Principal Adekoi aurait été chargé de suivre cette affaire. »

 

   Le Commissaire Principal Adekoi aurait été chargé de suivre cette affaire…

 

- Vous ne pourrez jamais prouver quoique ce soit!

- Vos empreintes digitales ont été retrouvé sur les lieux du crime, ainsi que votre, comment dire… semence.

- …

- Vous avez beaucoup fait l’amour avec Veng, Don s’est contenté de passer par là. Vous avez le sommeil lourd.

 

Je me retournais mais Don n’était plus dans le hamac. Je voyais par contre son ombre à côté de moi et sentais sa respiration dans mon dos.

 

- Ne faîtes pas de bêtises. Vous n’auriez pas le temps de bouger le moindre orteil sans que Don vous le brise.

- Je vous tuerai.

- J’aimais bien ce petit du Piment Rouge, mais il avait le Sida. Il serait bientôt mort, et aurait contaminé bien des clients d’ici là.

- Je vais vous tuer.

- Non, vous allez prendre quelques jours de vacances. Allez visiter les temples, prenez une chambre dans un bel hôtel à Siem Reap, ou partez vous détendre à la plage avec Veng, écrivez, buvez des cocktails en grignotant des langoustines grillées. Si vous êtes bien sage, Monsieur Adekoi se fera un plaisir d’étouffer cette sordide histoire. Vous avez du sang sur les mains cher Emmanuel. N’oubliez pas ce que je vous avais dit sur les prisons au Cambodge. Vous êtes fragile, vous ne tiendrez pas bien longtemps… Et oubliez ce projet d’ambassade, vous serez jugé ici pour ce meurtre, vous n’obtiendrez jamais de faveur, ni de notre gouvernement, ni du votre.

- Je vais…

- Don, ramenez Emmanuel chez lui, et veillez à ce qu’il soit au mieux. Emmanuel, vous avez une semaine. Maintenant j’ai à faire, des pucerons ont cru bon de s’attaquer à ma Galinée Rosacée. Et merci encore.

 

   Je me réveillais sur ma terrasse.

Quatrième partie!

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Première Fleur

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   Je suis allongé dans une barque les yeux ouverts sur un ciel de nacre. La tête surélevée, confortablement posée sur un coussin. Je vois de dos un garçon qui rame avec ses pieds. De sa main droite il fume une cigarette, de sa main gauche il boit une bière. Nous avançons calmement. Je suis calme, il est calme. Je sais que nous ne voguons pas sur la mer, trop de végétation. Ce n’est pas non plus une rivière, car il n’y a pas de rives. Je pense à un lac. Je pense à un mirage dans un désert d’eau. Des arbres engloutis semblent des îlots, des prairies de plantes flottent sur l’horizon. Des vagues par dix que je ne compte pas, je divague sur un conte maritime. Des mots s’enchaînent. Conques, voiles, pêche, Barracudas. Des verbes s’accumulent. Voguer, croire, laisser-aller, choir. Ils dessinent leurs lettres avec un alphabet que je déchiffre sans le savoir. Des lunettes de linguiste me poussent aux yeux, des oiseaux passent devant en chantant. Il y a un moteur mais silencieux. Barracudas. « Un moteur inutile » est une phrase sans verbe qui me vient à l’esprit. Je la note par inadvertance dans ma mémoire. Nous avançons calmement. Les mêmes oiseaux paraphent des nuages ou plongent se repaître de poissons qui grouillent en masse. Des racines s’exfolient, exsudent de l’eau brunâtre. Je le sais par les sons, je le devine par mes sens car je suis toujours couché face au ciel, et je ne veux pas bouger. Je respire lentement. Mon cœur semble vouloir être au diapason de ce microclimat, ne pas déranger l’unité de cette atmosphère à-réel. Au fur et à mesure que nous avançons mon corps s’engourdit, se laisse aller à flotter. Il renie toute pesanteur. Il rigole des règles savantes. Il sourit de son indépendance aux poncifs. Il s’allège comme on allège un lieu commun en s’en moquant : il s’amuse de sa situation. Mon corps me parle et le garçon qui rame l’écoute et s’adapte comme la flore s’adapte, comme la faune se calque : mon corps dirige les géographies, l’écosystème tout entier alors que l’histoire se perpétue, inadéquate sur le fil de l’équilibre. Je flirte avec des fleurs aux couleurs qui appellent plus de précisions. Des ocres teintés de Sunset, des verts en appelant d’autres, des rouges qui ne sont pas de sang et des bleus qui ne sont pas de ciel. Le ciel aussi fait des siennes et dessine la conscience de ce jour ; des formes arabesques, des courbes fantasques, des perspectives frauduleuses, des sans-fonds improbables et des trompe-l’œil qui en disent long. Mais les fourmis gagnent mes jambes et je me relève d’un coup d’un seul. Un simple kroma couvre mon corps qui est un corps sans perspectives... Une glacière orange sort de l’eau dans un brouhaha de bulles. Je descends de la barque sur le lac et  lui marche dessus. Elle s’ouvre et cachée sous la glace dans laquelle je plonge mon bras se dessine la forme d’un serpent grillé. Je le saisi comme si c’était une bière fraîche et il s’avère que c’en est une. Je décapsule la cannette mais un serpent, bien vivant celui-là, pointe le bout fourchu de sa langue et mord la mienne. Mienne pas assez grillée. Je crie mais je n’émets aucun son. Ma langue se débat mais les crocs du serpent ne veulent rien savoir et s’enfoncent toujours plus. Une multitude d’oiseaux inconnus se mettent à rire dans un ciel qui devient de plus en plus sombre. Une tempête se lève et les vagues décuplent leur force de persuasion, accélèrent l’infini obsessionnel de leurs flux divergents. Le vent et l’eau me délient et me fouettent. Cinglent ma carcasse apeurée. Je hurle des borborygmes insignifiants. Je crie « Maman » et Maman vient, apaise les cieux, calme les ténèbres, me recouche dans la barque, où je me retrouve allongé, les yeux ouverts sur un ciel de nacre…

 

   Je me réveille en nage.

 

   Veng ronfle à mes côtés, innocent de mes frayeurs, coupable en son sommeil que j’observe agité. Il se débat mais je ne peux pas savoir contre quoi. J’imagine ses rêves et cauchemars aussi agités que les miens, imagine son monde, fantasme ses allégories oniriques, sa symbolique nocturne.

 

   Ne voulant pas le déranger je m’extirpe de mon après-midi en allant prendre une douche glacée. Le froid me fouette et je me branle par orgueil éjaculant dans les toilettes. Je remonte sur la terrasse comme happé et m’accroupi devant la plante, l’observe, regarde cette mutante comme j’imagine une mère honnête regarde béat l’enfant qu’elle n‘a jamais voulu. Ou qu’elle a voulu mais seulement une minute, une minute vite moulue dans le temps! Des insultes me serrent la gorge! Matrone vieille conne! Fleur d’Anus! Cafard de pleine lune! Florissant cadavre! Et plus je l’insulte, plus à vue d’œil je la voie évoluer, se farder de couleurs plus vives, s’extirper plus rigolarde de la terre alors que je lui hurle qu’elle n’est que blafarde, simples pétales bientôt flétris, éphémère petite inconséquence végétale. Mais elle n’en a que foutre et se décuple encore. Insidieusement récupère mes forces, récupère ma hargne, avale ma bile, suce l’inconséquence de mes réflexes vindicatifs pour les transformer en engrais dont mon âme est l’addictif : la Servante de ses desideratas! Epuisé je m’endors sur la cuisse de Veng.

 

   Bromure de néant, sulfate de circonvolutions, je syntaxe comme à la radio, je monologue sur les ondes fantasmagoriques du sommeil. Des mots prennent leurs pieds sans faire de la démo. Pas fier je déglutis mes réflexes sans grammaire. Un micro danse devant mes arythmies insensées. L’électricité n’est statique que par mon bon-vouloir. J’avance des théories de l’absurde qui sont dépassées à peine énoncées. J’énonce des grandes vérités que taclent des mensonges plus joliment formulés. Je peigne des rhétoriques sur le crâne chauve des vieilles carnes universitaires. Je me régale en solo, masturbe des clichés pour en éjaculer des nouveautés dans des amphis bondés. Coiffé d’une toque en plastique made in Sorbonne je déblatère sur l’anthropologie et la civilisation, sur la théologie et la sexologie des moutons : caressant mon nez de clown honoris causa j’assomme des élèves bouchés et bouches bées sous les ors du Savoir Français.

      

   Je me réveille en pleine forme, comme délivré bien qu’en sueur. Veng ouvre un œil je laisse mon second se refermer et me rendors.

 

   Avides de théorèmes sur le vide je me remplis de rien, me baudruche, m’hélium dans des rires aigus qui branlent le monde. Mon ironie devient tactile et habile m’ensommeille pour dialoguer avec mon inconscient. Je suppute des tactiques malignes qui veulent décontenancer l’absurdité de mon fonctionnement interne. Je rêve dans mon rêve, je parle en question en grimpant un escalier de réponses qui ne mène nulle part, qui ne mène que dans des no man’s land désaffectés où seuls les rats se repaissent et où les cafards règnent. Un Monde d’insectes, un infini de mandibules où je bulle PD en images de BD : Voyez les délabres et les décombres des syntaxes contemporaines : Radeaux de Méduses insignifiantes! Je cherche des images, des vraies, d’encres, de sangs et de spermes ; de soleils en implosions et de lunes bavardes!   

 

   Je me rendors en pleine forme dans mes draps qui suintent, le corps tracé de drapés à même la chair, de voilures comme des stigmates.

 

   Mon rêve n’est qu’une page qui s’écrit dans le réel. Je trace des phrases aux conséquences qui me dépassent. Ramassis de rhum je m’assois et assis je m’embaume : auto taxidermie comme un suicide à petit feu je brûle mes dernières cartes dans le foin sec, fouaillant les chairs je me fouille et transforme la moindre chtouille en paradisiaque épopée : je rêve plantigrade absous de toute inconséquence car en mon cœur onirique je sais que demain sera un jour de délivrance, le dernier pétale de ma plante s’est enfin ouvert, je le sais et je peux enfin me réveiller…

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