25 février 2009
Révélation.

J’appelais Don et lui ordonnais de passer me prendre ici et maintenant tout de suite, sans quoi je me suicidais et l’autre vieille sangsue n’aurait alors qu’à se trouver un autre couillon à ballotter, et merde j’avais compris, je me réveillais après un trop long cauchemar de réalité. Don arriva, m’embarqua sans mot dire, et je me retrouvais dans le jardin en face de Ny.
- Je devrais demander à Don de te couper un orteil ou de t’arracher une couille.
Le jardin resplendissait et Vinh s’était déjà lové sur mes genoux.
- Vous y prendriez votre pied j’en suis certain.
- Sais-tu que certains ministres doivent passer par mes secrétaires et attendre plusieurs jours pour obtenir un rendez-vous?
- Oui, mais vous l’avez dit vous-même, si vous êtes un peu comme ma mère, je suis un peu comme votre fils, et ne saurais souffrir des mêmes désagréments et des mêmes humiliations que vos enfoirés de ministres.
- Que veux-tu?
- Prendre des vacances comme vous me l’avez conseillé, proposé, imposé.
- Eh bien voilà qui est parfait. Mais tu n’es pas venu pour me demander un ticket de bus, je ne suis pas guichetière pour la Sorya Compagnie. Alors?
- Alors la donne change, les mises ne sont plus les mêmes, et si vous voulez que je vous sois plus utile vivant que mort, ce qui est le cas, vous allez devoir arrêter votre petit jeu de faux-semblants et de menaces. Je vous laisse tout loisir de me prendre pour un con, un valet, mais j’ai là une liste de demandes à laquelle vous allez non seulement porter attention, mais à laquelle vous allez répondre par la positive, si vous ne voulez pas que votre putain de Plante magique de mes deux crève, fane, dépérisse, agonise, je vous laisse compléter la liste...
-…
- Vous allez m’écouter.
- Don, ce petit me plait autant qu’il me porte sur les nerfs. Va nous chercher une bouteille de Jameson, je suis fatiguée. Et mets un peu de musique bordel!
Je me sentais des forces venues de je ne sais où. Du fondoc de mes entrailles, du velouté de Lester Young. Je comprenais qu’Elle, sirène des malheurs, synopsis de mes déveines, synonyme de toutes les ordures langagières possibles, ne pouvait finalement se passer de moi. Pourquoi tant de temps et de temps à le comprendre? Pourquoi cette évidence ne m’avait-elle pas mangé le cerveau avant. Trop d’un coup voilà pourquoi, trop d’un coup et je retrouvais un peu de mon intelligence, un peu de ma lucidité, un peu de ma vie qu’elle me suçait à langue fourchue et bouche gourmande depuis mon arrivée ici et même un an avant. Mon esprit se recomposait, mon corps se régénérait, mes rêves se cohéraient entre eux, je retrouvais les liens qui me faisait Entier, non parcelles de son bon-vouloir.
- Pour commencer et pour finir en même temps, je ne vais pas vous tuer, je le pourrais malgré vos protections, vos Savoirs, vos connexions, vos ministres, Don, tout ce bordel qui sert de carapace à votre vie minable de Puissante. Ou du moins je ne vais pas vous tuer pour l’instant.
-…
Pour la première fois et la dernière, j’entendis le tonnerre d’un éclat de rire de Don, dont j’ignorais jusqu’à présent qu’il comprenait lui aussi le français.
- Je ne vais pas vous tuer pour l’instant, c'est-à-dire que je ne vais pas détruire la Plante, et avec moi la Plante.
-…
Don s’arrêta de rire plus vite que l’éclair foudroie le malheureux qui se promène une tige de fer sur un chapeau haut de forme parce qu’il veut une mort originale un soir d’orage.
- Eh oui, tous les rêves du monde, réels ou artificiels, toutes les voyances, les blablablas avec les esprits, ne peuvent permettre de tout prévoir, entre autre que j’ai compris vos artifices. Vous mourrez et ne voulez pas mourir, et seuls les bienfaits de cette plante peuvent vous sauver, et cette plante je suis le seul à pouvoir la mener à terme comme on mène à terme un enfant, et vous avez besoin de moi pour qu’elle accouche, je suis comme une mère porteuse, et c’est à pleurer ou à mourir de rire que je ne l’ai pas compris avant. Vos théories sur cette plante, d’influence sur le temps, c’est broutille de petits vents, car c’est de votre temps qu’il s’agit, de votre temps à rester sur terre à profiter des agapes de toutes vos saloperies, de toutes vos saloperies et non de votre philosophie du moindre mal derrière laquelle vous vous réfugiez pour tuer, vicieuse sophiste.
- …
Le coucher de soleil avait ce soir ses allures de céleste incendie. Brasero! Foutre Dieu que je me sentais bien, d’un bien-être de puceau qu’on dépucéle. Je m’imaginais flap emmener Veng au bord de la mer et dans les temples avec l’esprit libéré des angoisses mais flap aussitôt la réalité reprenait le dessus et il apparaissait évident à nouveau que je jouais gros et ne pouvais alors parler petit. Il fallait la jouer au culot mais avec moult prudences, y aller fort et sûr de moi mais savoir-garder un soupçon de craintes. Et j’aimais cette inversion des silences.
- D’abord je veux tout savoir du petit que vous avez fait étrangler. Tout. Et je ne veux pas que vous m’en parliez avec votre français de livre, mais sans mentir et sans cynisme, comme si c’était vôtre enfant, oui le vôtre que vous aviez étranglé de vos mains.
- …
Elle avait changé de couleur et restait coite et bouche bée. Perdue cette assurance de Matriarche putain des corruptions et des sales affaires. Perdu ce halo de Pouvoir, cette Aura de Madame Je-sais-tout. Et Don était du même vert que le vert de la trouille et que le vert des rizières. Je n’en menais pas plus large mais sans savoir ni comment ni pourquoi ne laissais rien transparaître ni filtrer de mes angoisses, attendant le possible d’une balle dans la tête ou d’une main coupée, mais ni balle ne m’aéra l’esprit ni machette ne me soulagea d’un bras, la Vieille Rombière obtempéra.
- Un Samnang parmi tant d’autres. Recueilli via une ONG à laquelle je graisse la patte avec un gros chèque toutes les pleines lunes. Mais comme d’autres j’aurais pu l’acheter directement à une famille, il y a autant d’offres que de demandes. Mais Lui était particulier, je l’aimais comme un fils, je l’ai tué de la même manière, il n’était pas né sur terre pour vivre de toute façon.
- Sale pourriture, défection de rat mort-vivant!
- A quatorze ans il sniffait de la colle et cirait des godasses, j’aurais pu lui payer l’école ou lui acheter un touk-touk mais il ne serait pas allé à l’école, aurait revendu le touk-touk et m’aurait planté là, et puis il aimait les garçons, les hommes, l’argent, la vie facile, il aimait l’alcool et la mort.
- Pas autant que vous.
- Il gagnait avec moi en une passe ce qu’un professeur d’université ne gagne pas en un an! Tu te crois où petit connard de blanc?
- Je me crois sur terre, pas au paradis des maquerelles ni me branlant dans l’Eden du dollar. Tu connaissais ses parents?
- Père sans jambes et mère sans autres talents que de confectionner des sandwich au pâté. Ils l’avaient abandonné devant la porte de l’ONG, elle-même brasseuse de millions pour payer des 4/4 rutilants neufs à ses bonhommes aux tignasses nickels chromes et bonnes dames à chignons se prévalant des droits de l’homme.
- Et toi Mère du Monde tu n’en as pas autant que les ONG, des millions, avec tes ministres qui doivent passer par des secrétaires pour un rendez-vous et te demander des faveurs, tes maisons qui brillent, tes Jaguars custom et tes domestiques en Armani mais pas de contrefaçon, vieille pourriture?
- Don, s’il te plaît, tue-le…
Mais Don ne fit pas un geste, et il savait pourquoi, et la Vieille Matrone savait qu’il savait, pour la première fois de sa vie elle était fatiguée. Mais surtout me tuer s’était aussi la tuer. Il fallait qu’elle me parle encore du petit.
- Alors ce Samnang parmi tant de Samnang, il vous a plu de lui ôter son dernier souffle de vie? Sa jeunesse comme une éternité contre quelques vieilles années de votre sombre décrépitude?
- Je vous l’ai déjà dit mais vous ne pouvez pas comprendre, j’équilibre ici des douleurs anciennes et des espoirs nouveaux, vous voulez jouer dans la cour des grands, vous ne comprenez rien.
- Je n’ai rien à comprendre car je ne suis en rien impliqué dans tout ça, et j’ai tout à comprendre car vous m’avez impliqué dans tout ça.
- Je vous libérerai si c’est cela qui vous inquiète.
- Je ne suis pas inquiet, je veux connaître l’histoire d’un jeune garçon que vous avez assassiné comme vous assassinez n’importe qui, mon père ou un pauvre psychiatre obèse, en mon nom.
- Vous me fatiguez.
- Mais vous crèverez avant moi, ou avec moi.
- Pars en vacances!
- Quinze jours je ne sais pas où mais loin de vous et près de la mer, et peut-être une troisième semaine.
- C’est deux semaines de plus que ce que je t’avais dit.
- Vous y voyez un inconvénient?
- Aucun ou presque, j’ai besoin de repos, de ne plus réfléchir au tutoiement ou au vouvoiement, de m’occuper de mon jardin, de m’occuper à savoir comment je vais te détruire ou te faire entendre raison, car si tu tiens ma fin entre tes mains, n’oublie jamais que je tiens la tienne entre les miennes. Deux semaines, la Plante ne tiendra pas trois, ou nous nous entretuons maintenant si tu préfères.
- Bonne maman toute mauvaise, sale vipère à l’agonie. Deux semaines, d’accord…
- …
- …
- Ce Samnang, tu ne veux pas le croire mais je l’aimais, il fallait juste qu’il meure, et que les éléphants pleurent, je ne suis pas la coulée de sang que tu penses ni le serpent-mauvais que tu crois, les morts vont aux morts et la vie à la vie.
- Putain maquerelle et rien d’autre. Je pars et reviens, en finir avec tout ça et avec tout-toi, sous-salope des bas-fonds de l’enfer et rien d’autre.
- Don, raccompagne-le maintenant. Et toi, profite et oublie tout, nous allons nous retrouver bien assez tôt.
- Je ne vais pas y manquer. Ah, je voulais vous dire aussi, que vous n’étiez pas très intelligente, et que vous ne serez jamais heureuse car il est impossible de vivre sans conscience de sa mort. Pourrissez, les vers vous attendent, et à bientôt.
Peintures, île-amour et délivrance.
J’écrivais des poèmes qui allaient vivre dés maintenant
Un peu différemment
Je n’avais plus à réfléchir. Il fallait juste aller vite. J’avais expliqué à Veng que nous allions partir tous les deux et partir vite, qu’il fallait que nous partions vite. En fait non, je n’avais rien expliqué, je lui avais dit que. Et il avait dit oui. Alors nous avons fait les bagages. Ou plutôt non, j’ai fait mes bagages car il n’emportait que le minimum, moi un sac et une valise. Un gros sac et une grosse valise ; ma peur de manquer de quelque chose d’essentiel, un livre, un bilboquet: c’était une habitude qui s’ancrait en moi, me charger comme un mulet. Un mulet allant hennissant vers Kep, province de Kampot, où m’attendait Stéphane que j’avais appelé la veille, ce qui avait à peu près donné ça:
- Ben putain, le Manou’che! Je pensais que tu avais pris racine dans ton jardin, que tu t’étais plantifié, enraciné, enfeuillé, engraissé c'est-à-dire transformé en engrais! Ben mon /
- Salut Stéphane…
- Ok ok ok pas de questions, à part ça comment ça va et qu’est-ce que tu fais?
- Je vais bien, je suis avec Veng, nous partons prendre un peu le large, j’avais pensé le prendre au sens propre du terme, c'est-à-dire prendre un bateau, d’abord un bus puis un bateau pour prendre le large, le prendre vraiment, genre Robinson et là j’appelle comme on lance une bouteille car à l’Andromède on m’a dit que /
- J’avais pris le large aussi!
- Voilà, à Kep, mais je ne connais pas Kep…
- Ah Kep! Le paradis sur terre mon ami! J’y suis pour prendre des photos d’un jeune peintre génial qui vit sur une île, puis au passage, à deux bières de là en bateau j’aide un pote qui monte un bar roots, et le reste du temps j’m’enfume de sunset en sunside en comptant les étoiles et en palpant le pouls des vagues et des marées, d’autant que là c’est une grosse full moon qui nous éclaire la nuit, alors la marée je te laisse imaginer!
- On prépare nos affaires et on arrive… mais on arrive comment, où et vers quelle heure?
- Vous prenez le bus de sept heures trente, demain matin au marché central, direction Kampot, via la Sorya compagnie. Une putain de belle route, mais bien défoncée. Puis tu m’appelles quand vous arrivez, toi, Veng, le bus et les autres passagers déjà bien secoués, sur une piste complètement déglinguée. Avant tu auras dit au chauffeur que vous descendez à Pshar Kep. Je vous attendrai sur le bord de la route pour faire signe au chauffeur, mais tu vas voir, l’arrivée c’est Bagdad Café!
- Besoin qu’on te ramène quelque chose?
- Oh que oui, et plutôt trois fois que deux et deux fois qu’une seule, une bouteille de Sambuca et le concerto à Köln de Keith Jarret pour écouter sur l’île!
- ça c’est dans mes cordes!
Partir ce n’est pas s’en aller et rester ce n’est pas s’enfouir. Je reprenais goût au Jameson des départs. Fourrager dans les affaires, fouiller dans les placards, trier sur les étagères, accumuler sans oublier l’Essentiel à pétards, plus de livres que j’en aurais le temps de lire, les bilboquets et le jeu d’échec, une lampe de poche aux piles usées dégageant une lumière fripée, un ordinateur acheté hier, Asus trop petit pour être vrai. Ranger dans la valise par ordre de fragilité le flacon de parfum sans intérêt, les disques primordiaux, d’Alice Coltrane à Zawinul, le BaBA de A à Z, la bouteille de Sambuca et un masque de plongée, du papier-cul et quelques poudres ou cachets magiques contre les lendemains difficiles et les angoisses stomacales.
Veng, lui, avait mis dans un petit « sac à dos »* trois slips, deux pantalons et trois t-shirts, une brosse à dent et quelques crèmes incompréhensibles, un kroma et une chemise, quelques cassettes et disques de musiques traditionnelles ou de pseudo hip-hop khmer moderne. Rien d’autres, rien de rien alors que j’en rajoutais encore et encore.
Mes carnets, le Bibliographe et le Carné depuis trop longtemps laissés de côté, ainsi que mon cahier de rêves et plusieurs stylos, un crayon et une gomme, des pochettes pleines de feuillets. Quelques briquets de rechange et quelques simagrées de symboles : le première page retranscrite de ma première séance enregistrée en loucedé dans le cabinet du docteur Fardesque, un croquis de paume de canne en ivoire à tête de grenouille, un jeté de mots choisis au hasard : je me suis accroché aux pupilles des ténèbres pour ne pas avoir à regarder les soleils malveillants droit dans les yeux.
Mais la première séance enregistrée en loucedé et dans le texte, ça c’était quelque chose!
« Bon, il s’agit donc de parler tout seul alors, de déblatérer, de dire des choses, de parler de soi, des détails qui pourraient être importants comme on dit dans les enquêtes de flics, vous êtes un peu le flic de ma conscience et c’est pour ça qu’on vous file les tunes qu’on vous file, et pas de petites sommes, donc allons-y puisque de toute façon mon père est le tiroir-caisse et vous l’actionnaire de sa tranquillité, puisque vous êtes là pour que je vous déverse des logorrhées que je ne déverserais pas sur lui : en fait vous êtes le petit cochon tirelire et je dois y mettre dedans mes petits centimes de pensées et mes grosses coupures de mal-être. Vous êtes le berger et moi le mouton égaré et vous voulez que je bêle avec le chœur, et non plus que je rue dans le troupeau. Vous êtes là pour stopper ma transhumance de travers, pour que je rentre dans le rang et le bon sens et vos séances seront des séances de bienséance existentielle, ou comment bien réussir la courbette aux normes et l’à-genoux du bien-vivre.
« Vous parler pour vous dire quoi Monsieur gros bide? Qu’attendez vous de moi si ce n’est le fric que mon père me donne pour assouvir sa quiétude, quant à ses saloperies de commerces et son inaptitude à l’intelligence qu’avec moi et Antonin il n’assume pas?
« Vous parler je vous préviens va vite me fatiguer, alors pour commencer je vais me servir un petit Jameson au bouchon, j’ai apporté ce qu’il fallait, et je vais mettre fin à cette séance dans les règles de l’art de la femme qui « menstrue » à grand océan en clarifiant les points sur les i :
« J’ai lu Freud et il m’emmerde, et Jung, et Lacan m’emmerdent aussi, ils sont fort bons charlatans de grands talents mais je n’aime pas les systématismes, les généralités, et surtout pas les écoles, comme je n’aime pas qu’on me chie dans la bouche ou qu’on m’oblige à dire que la voie lactée c’est magnifique, et qu’en plus on est dedans. C’est très beau et très vrai mais tirez la chasse, les lieux communs m’exaspèrent! J’aime les gens qui pensent en silence, vivent sans bruit et jouissent tout le temps. La jouissance et la mort n’ont pas besoin de vos analyses, pas plus que la vie et la souffrance. Je pense que vous seriez beaucoup mieux sur un âne à traverser les steppes infinies de vos propres emmerdes psychologiques. Ceci-dit, je jouerai le jeu, justement par jeu, puisque haut perché sur votre piédestal institutionnel vous pensez pouvoir vous dire que vous aurez raison un jour ou l’autre quant à mes soi-disant dérèglements mentaux.
« Je vous trouve gros et très laid. Ou laid et très gros si vous préférez. Mais vous le savez déjà, vous n’êtes pas né du dernier chou-fleur pourri. Vous transpirez vite, au moindre effort, à la moindre tension, à peine on vous chatouille le gland vous êtes déjà en sueur. Vous aimez le cuir qui recouvre les sièges de votre grosse bagnole, dans laquelle vous vous réfugiez pour rentrer dans votre maison de campagne après avoir entendu se vomir des esprits comme les miens, que vous êtes là pour soigner, hypocrite Hippocrate qui pue de la bite qui pue de la rate. Pardon mais je vous chierai de plus beaux poèmes versifiés à la prochaine séance, chaque chose en son temps.
« Tout ce que je vais vous baver sur ma sexualité va être pour vous une cascade de bonheur analytique. Vous allez vivre mes rêves au-delà de moi et mieux me connaître que Dieu qui me connaît pourtant pas mal, vu ce que je lui mets régulièrement dans la gueule en blasphèmes, verlan antéchristique, onomatopées sataniques, uppercuts d’athéien féerique. Car de Dieu je fais une fête comme de vous une défaite, à mots couverts et à coup d’éclairs d’insolence car je ne vous respecte pas, je me revêts seulement du masque de la Parole. Si je déduisais tous mes orgasmes du prix de vos séances, vous seriez envers moi aussi endetté que Judas envers le Christ et le Christ envers Tex Avery et les Marx Brothers.
« J’aimerais connaître le prix que vous a coûté votre cabinet de cuir et de bois soyeux, dans ce bel immeuble en pierre de taille aux balcons en fer forgé. Quelque part je suis flatté d’être en votre compagnie. Je n’ose imaginer votre carnet d’adresse, les noms connus de vos autres clients fortunés. J’ai eu l’écho de quelques noms, dont un secrétaire d’Etat à l’immigration et un célèbre maquereau des assurances, un fils d’une grande entreprise de boucherie chevaline et une fille d’animateur télé. Mon père a l’alcool vantard et aime se targuer de ses petits secrets, et depuis que vous avez mortifié ma mère de concert, on peut dire qu’une certaine intimité vous lie, d’où ces renseignements, qu’il m’a morvé un soir où prenant sur moi j’ai bu avec lui.
« Donc je vous connais bien, et la réciproque est valable. Je vous ai combattu et me voilà entre vos gros et gras doigts sales et crasses. Mais si ma mère a perdu le combat, je vais vous écraser et vous envoyer à la morgue ou à l’asile, pour l’ironie du sort, car j’aime les ironies du sort.
« Et se sera tout pour aujourd’hui, voilà vos trois cents euro.
La relire m’est un enchantement et un martyre. La relire encore et encore, mais je décide de la brûler, non pas de l’emporter mais de la brûler. J’emporterai plutôt quelques pages manuscrites de mes brouillons d’enfant et de mes pamphlets adolescents, quelques bribes de poèmes jamais relus et plus vieux que mes souvenirs.
Veng ne comprend rien à mon cirque. Ses yeux en perle parlent pour tout dire. Pour dire qu’il a raison et que je suis fou parfois. Ils parlent avec des points d’interrogations : de ce que je lise à haute voix. De ce que je passe dix minutes dans dix livres pour n’en emporter que cinq. De ce que je mette un bilboquet vert plutôt que rouge après un long silence d’interrogation. Ils parlent en clignant, en papillonnant ils questionnent. Pourquoi j’emporte des objets n’ayant aucune utilité pratique. Pourquoi une bouteille de Sambuca et pourquoi je charge de longs silences cérémonieux le temps immémorial. Enfin pourquoi d’un coup d’un seul je charge mon visage d’un tombé de sourires et lui tombe doucement dans les bras sans rien lui dire d’autres que le parler du corps en infini tendresse?
***
Et un lendemain, nous prîmes le bus. Il était au-delà de l’imaginaire et tout le monde souriait, sauf un enfant en pleur peut-être malade. La climatisation était en panne, le chauffeur avoisinait les soixante-dix ans, il n’y avait plus de place dans les soutes à bagages, les rideaux étaient en flanelles de toute pitié, la chaleur déjà lourde bien qu’il ne soit que huit heures. Je m’installais et Veng appuya sa tête sur l’os de mon épaule pour s’endormir presto. Je le suivais illico, sans ne rien attendre m’endormais plus rapide que l’ombre du dôme du Marché Central juste là sur… pas très loin… juste là… ailleurs…
20:35 Publié dans Extraits (de récits en cours) | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

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