25 mars 2009
Première semaine.

« - Bonjour!
- Bonjour.
- ça va ?
- ça va tranquille. »
Voilà le dialogue par lequel ma journée commence, entre sept heures quinze et huit heures, du lundi au vendredi.
Vous êtes en train de vous dire que beaucoup de journées commencent ainsi, qu’il n’y a rien d’extraordinaire dans tout ça, pas de quoi en chier une pendule ou en faire des points de dentelles, encore moins de quoi commencer un texte dont on sait d’avance où il ne nous mènera pas. Ce à quoi je vous rétorque « qu’il ne faut pas se fier aux appâts rances, qui n’attirent que du poisson défraîchi. » C’est un proverbe de mon cru dont je ne suis pas peu fier, et que j’apprendrais peut-être à mes élèves un jour, dans dix ans, en disant qu’il a été pensé par un grand esprit du vingtième siècle.
Non, ce qui fait tout le sel de ce dialogue d’introduction, tout le piment de cette entrée en matière, ce qui poivre et sucre et épice ce simple échange, c’est qu’il a lieu entre moi, un encore jeune français de trente et un ans, et un enfant cambodgien de tout juste deux ans ; qu’il a lieu dans le bouiboui d’un village paumé du Cambodge où je prends mon café et ma soupe « Mi » tous les matins ; et que ce même enfant est l’arrière petit fils d’un arrière grand-père que j’appelle « Grand Papa Une Dent » pour une raison que vous devinerez aisément.
Mais je dois avouer que cette introduction qui manque un peu de piment se doit d’amener un développement plus corsé, une continuité au rythme plus enlevé, et surtout aucune explication.
Car en fait ce que j’aime dans ce dialogue, qui est le signalement qu’une belle journée commence, c’est une certaine innocence dans la simplicité. Dans le monde et au Cambodge plus qu’ailleurs - de manière démesurée et puissance dix - depuis les siècles et les siècles (je suis presque de Marseille…) l’idée de rumeur, dans le petit monde des expatriés, a guidé leurs ego dans le labyrinthe obscur de la méchanceté gratuite ou intéressée, du mépris voilé par politesse, dévoilant de leurs protagonistes toute la misère qui les ronge petit à petit : la conscience de leur propre non importance, le vide intellectuel ou sensible qui les habite, leur histoire et leur vie qu’ils ne s’expliquent plus dans un pays qu’ils ne connaissent plus que par habitude ; leur velléité envers la différence ; les œillères qui les étouffent autant qu’elles les aveuglent ; leur crasse ignorance. Pour certain qui en sont au stade critique, ce n’est plus que l’aigreur et le venin qui alimentent leurs batteries, leurs permettent de supporter la petitesse de leur esprit et de se cacher de leurs propres échecs et hypocrisie. En bref, inapte au bonheur ils bavassent, croassent, blablatent, et pondent leurs caguasses. Heureusement je les crois, je les sais encore minoritaires, et c’est la bonne nouvelle du jour et de ce texte qui commençait un peu trop à se prendre au sérieux, d’autant que si je n’ai jamais participé à un jeu de dupe, je me suis parfois dupé moi-même.
Mais revenons-en à l’essentiel, à ce que j’aime dans ce dialogue matutinal et rituel. A ce café que je prends dans ce qui n’est pas un Café, mais une table en fer avec des chaises en plastique autour et un vague toit de tôle au-dessus, toit dont l’absence d’étanchéité ne reste plus à prouver, mais qui par ce matin au soleil imperturbable me laisse écrire mes brouillons sans que l’encre ne soit subliminale, sans que l’eau de pluie n’efface ce que j’écris au fur et à mesure que je l’écris. Revenons-en à ce gamin haut comme trois pommes qui, au milieu de toute la famille qui n’a jamais prononcée un mot de français, vous lance un « ça va tranquille » et tout sourire « Je m’appelle Nek ». Revenons-en à l’essentiel, à ce qui nous a fait venir au Cambodge, à ce qui nous a fait y rester, pour certains trop longtemps. Et imaginons l’insupportable pour beaucoup de vieux de la vieille, dire du bien du pays dans lequel on vit depuis un an, cinq ans, quinze ans! Mais ça sera pour le prochain texte, car il sera beaucoup plus long et poétique que celui-ci!
Alors en attendant et pour finir sur une touche de légèreté Kepoise,
« Au temps qui passe je préfère celui qui se laisse dépasser » qui se laisse prendre au jeu par un excès de lenteur primordiale, non la lenteur selon Kundera mais une lenteur qui serait plus une langueur, une lenteur efficace.
La mer efface tout terre-à-terre mais rythme l’esprit. On pense en roulis, on réfléchit en roue libre, on suit le fil des marées sur une barque qui ne serait qu’une planche du Yacht de Desmaret ; on écrit des numéros de téléphone sur des billets de cent riels et on fixe le ciel en s’offrant le luxe de ne plus penser jusqu’à ce que le soleil ait fini sa descente, une dizaine de minutes, le temps d’une turlutte anti-neuronale, le temps de la fixation, sur son faciès, d’un air à la fois béat et absent, évoluant au rythme d’une vache qui traverserait une autoroute cambodgienne, s’il y avait des autoroutes au Cambodge. Puis, tranquillement, pour finir la journée, nous rions des philistins en écoutant Brassens.
P.S. : Ce texte sera publié dans l’Echo du Cambodge, mensuel francophone dans lequel je me remets à sévir tous les mois.
P.S. bis : Photo de la maison à côté du Caméléon, au petit matin.
06:32 Publié dans Journal d'un Kepois | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

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