01 avril 2009

Troisième semaine. (2)

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   Les étagères sont enfin posées et mon univers recréé, me voilà avec un vrai bureau! Murs peints en blanc, touche de vert pour les volets, deux grands rectangles de soie, rouge/bordeaux et noire, poteau et dessus du « mur de césure » noir. Mes livres, mes masques, mes petits objets importants : toujours de moins en moins nombreux mais fidèles depuis tant et tant d’années! Un bureau en bois qui fait l’angle avec une étagère à niveau, quelques cartes et photos. Le bonheur! J’ai réussi à préserver cet espace des velléités décoratives de Veng, expatriant entre autre les photos kitch de soi-disant beaux mecs asiatiques de l’autre côté du « mur de séparation ». L’imprimante, la musique, et bientôt Internet, un bel espace de travail, serein, propice à l’écriture, un monde dans un monde dans un monde : Dehors le village et la campagne, puis le Caméléon, espace déjà irréel en soi dans ce coin là de Kep, puis la chambre pour Veng et moi, et « Chez Moi », dernier retranchement où évoluer en paix, en écoutant Monk ou Billie, en lisant Nicolas Bouvier ou Murakami, une cachette en quelque sorte où préparer mes cours, faire mes corrigés, tenir ce journal, travailler mes photos, écrire les textes pour l’Echo, ne rien faire, reprendre La Plante, le plus vite possible j’espère. Quelques mètres carrés qui me rappellent étrangement mon premier studio parisien, lorsque nous vivions avec mon frère et mon chat dans un dix-sept mètres carrés rue de Meaux… Que de chemin parcouru depuis cet « exil » salvateur à Paris! Sept ans de réflexions, passé à traverser des miroirs, à regarder mon reflet déformé dans la galerie des glaces intimes de mon Versailles versatile, à prendre des chemins de traverse, à me perdre dans les déviations, mes choix incongrus, comme celui de m’enfermer presque six ans dans mon refuge à la bibliothèque de la Sorbonne, entrecoupé heureusement de tous ces voyages dans ce Cambodge où je vis maintenant. J’expliquais ou tentais d’expliquer dernièrement à une amie en quoi la France me paraissait comme une terre étrangère, en quoi je ne me sentais plus concerné par ce qui s’y passait bien que je suive de temps à autres les informations, via Internet ou Le Canard Enchaîné. En quoi les manifestations, les rentrées littéraires, les déboires politiques, la « misère » artistique, philosophique, culturelle, me laissait de marbre. Je trouvais alors un exemple, un seul, à même d’éclairer ce sombre gouffre entre mon Moi actuel et ma patrie (pour l’instant reconnaissante…) : Noël! Oui, prenez Noël au Cambodge, plus précisément à Psar Kep (Psar : marché). Imaginez vivre au Cambodge depuis un certains temps, quelques mois… Imaginez ensuite que vous avez quitté Phnom Penh, l’Ogresse Capitale, ses bars à putes, ses clubs, sa circulation de dingue, son bruit et sa poussière, ses soi-disant Centre Cultureux, pour le coin le plus perdu d’une petite cité balnéaire où les principales activités observables alentours sont les concours de sieste, la sortie ou la rentrée des vaches, la baignade, la télévision (ou plutôt le karaoké et les films de castagne) les enfants qui jouent et les flics qui passent récupérer un peu partout leur dîme journalière. Rajoutez-y pour la touche d’exotisme deux blancs, à pied, à vélo ou en moto, qui tous les jours vont faire répéter ABCDEFGHIJKLMNOPQRSTUVWXYZ à environ soixante-dix / quatre-vingts gamins que les suscitées deux touches d’exotismes ramènent ensuite parfois chez eux, à pied, à vélo ou en moto, et ensuite dites-vous qu’il fait un temps magnifique, environ trente degrés, et que nous sommes le vingt-quatre décembre… Et bien je vous assure que lorsque vous vous réveillez ce vingt-quatre décembre, ce n’est pas à Noël que vous pensez, car vous avez complètement oublié que c’était Noël! Où le froid, la neige, les trois semaines de reportage à la télévision sur les derniers jouets à la mode, les guirlandes, les vitrines illuminées, les promotions dans les grands magasins, les sapins, toute cette « logorrhée » épuisante de symboles, cette clique de vendeurs, de commerciaux, de journaleux ne jurant plus qu’en barbes rouges et blanches et consoles de jeu dernier cri? Nulle part! Et bien voilà, il en est de même pour la France et son quotidien. La déconnexion est opérée, totale. De plus, un certain recul pousse à la caricature, aiguise une certaine forme d’observation. Ô sainte distance! Nous regardons la France s’effondrer, telle qu’elle s’effondrait, et le monde avec, avant qu’on la quitte. Ce n’est pas une prétention d’ascète, de sage, de pseudo Diogène en son tonneau, juste un éloignement physique qui fait qu’on ne ressent plus tous ces événements, qu’ils semblent participer à une grande farce universelle dont nous ne sommes plus les dindons. Pour ce qui est de l’image du dindon, je dis ça avec un certains cynisme évidemment puisque pour l’instant je me nourris sur le dos de la bête, mais ayant nourris la bête un certain temps, je prends ça comme un juste retour des choses, d’autant que je me sens bien mieux utile ici qu’inutile là-bas. Bref, la France ici c’est un peu Noël et Pâques, des souvenirs par habitude, des traditions obsolètes, un état d’esprit duquel on se détache pour se rattacher à autre chose, heureux de ne plus y être enfermé, de vivre une autre vie que celle à laquelle on serait resté voué si l’on avait jamais au grand jamais bougé notre charmant séant…

   De manière plus concrète les bonnes nouvelles affluent. Nous avons touché les mille trois cent dollars de l’association Enfants du Sourire Khmer qui vont nous permettre de faire les travaux d’étanchéisation de l’école et du Caméléon, en prévision de l’arrivée de la saison des pluies, et s’il reste de l’argent nous pourrons mettre en place la bibliothèque. Nous avons rencontré il y a quinze jours la fée de l’école, Mme Sambath, une Cambodgienne qui a vécu longtemps en France, parle couramment le français, et tiens d’une main verte et artistique la guest-house « Le bout du Monde » ou moi et Veng donnons des cours, d’anglais et de français. Grâce à sa gentillesse, à la confiance qu’elle nous porte, et à ses réseaux, nous avons pu obtenir l’aval de la Vice-gouverneur et du gouverneur pour créer l’association Cheul Rean Taing Os Knea qui officialise l’existence de l’Ecole de Français à Kep, et nous offre par la même une protection contre les « petits cochons » qui pullulent à Kep. Bref, du pain bénit! Nassoun, une Cambodgienne de Belgique nous a rejoint pour trois semaines, adorable, déjantée ce qu’il faut, rastas et trente-quatre ans. Elle donne quelques cours de danse, nous assiste moi et Sarah, et apporte une touche de gaîté et de folie toujours bienvenue.

   J’ai préparé ma première évaluation pour la tranche d’âge 16-19 ans, et corrigé les copies ainsi qu’imprimé un corrigé! Un vrai boulot de prof’ : je n’y crois toujours pas! Mais il y a du travail. Je constate qu’avec Sok nous avons voulu aller trop vite! Et donc je reprends tout depuis le début. Il faut poser le socle avant de construire l’édifice complexe de la langue française, soit l’alphabet à l’endroit, à l’envers et dans tous les sens : le BaBA. A travers ce premier mois d’enseignement je me rends compte de la difficulté de la langue française, de toutes ses règles faites d’exceptions. D’autant que les différences entre le Cambodgien et le français ne se comptent pas sur les doigts d’une paire de main mutante. En Cambodgien pas de conjugaison, une grammaire limitée, des longues phrases pour ne pas dire grand-chose, une syntaxe « petit nègre », pas d’accords, un système différent pour compter, et d’une manière plus générale, un esprit très fermé sur lui-même. Hier par exemple nous avons ouvert une carte du monde avec Nassoun, et la plupart des élèves ne savaient même pas où se situait le Cambodge! Alors la France… Mais quelque part tout ça est d’autant plus motivant. Plus que leur apprendre le français, c’est « apprendre » qu’il faut leur apprendre. Non pas répéter, répéter, apprendre par cœur, répéter, copier, répéter, comme cela se passe dans le système éducatif cambodgien, mais réfléchir, arriver à développer une certaine logique, faire des liens, Comprendre. Et c’est là que va se situer toute la difficulté, là qu’est le défi.

 

   L’impression répétée d’être ici comme à la maison. Des habitudes mais pas de routine, l’imprévu qui guette à chaque coin de pistes, à chaque instant, alors que se confirme mon inaptitude à l’ennui. Ici encore, plus pour longtemps je l’espère, le manque de temps, et pourtant! Retrouver aussi l’art de la sieste, l’art d’écouter le silence, l’art de l’instant, l’art savoureux de l’art de vivre, loin des vaines agitations superfétatoires du mode de vie Occidental, loin des grandes capitales, loin de l’individualité comme un arbre cachant l’immense forêt des solitudes rassemblées dans les mégalopoles tarées. 

P.S. Photo d'un élève de Sarah!

Commentaires

Bravo et encore bravo pour tout votre parcours.

Ecrit par : fred | 17 avril 2009

Merci! En espèrant que ce ne soit qu'un "début" :-)

Ecrit par : Emmanuel | 28 avril 2009

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