06 juillet 2009
Synthèse TKR

Mardi 07 mars 2009
Ce journal va prendre une tournure particulière pendant deux jours. En effet, mon programme de vacances s’est vu tourneboulé par ma décision d’aller assister à deux séances du procès en cours de Kaing Guek Eav, alias Duch, chef des camps M 13 et S 21 durant la terreur des Khmers Rouges, cela dans le cadre du très contreversé Procès International des Khmers Rouges, mis en place par l’ONU et l’Etat du Cambodge, principalement financé par la France et le Japon.
J’ai considéré que vivant dans ce pays, il était pour moi indispensable, pour mieux le comprendre, de m’intéresser à sa langue et à son histoire. Histoire d’autant plus importante qu’elle fût récemment bouleversée par une des plus horribles guerres du 20ème siècle. En effet la plupart des historiens s’accordent à dire que les quatre grands dérapages de ce siècle furent le génocide des juifs et celui des Arméniens (pas encore reconnu par la Turquie), et les massacres intercommunautaires des Tutsie par les Hutus et des Cambodgiens par les Cambodgiens Khmers Rouges. Je tiens à signaler tout de suite que je ne suis pas historien, que bien d’autres massacres eurent lieux que ce soit au cours de guerres où tous les civils furent touchés (Kosovo/Bosnie, Darfour, Chine/Tibet, etc.), d’autres où l’on s’en prie à des communautés particulières (Homosexuels, gens du voyage) sans parler de celles, moins médiatisées, en Afrique tout particulièrement. Et puis ceci n’est pas une chronique des ignominies perpétrées par tous les fous de tous les pays, par tous les tarés du monde entier, mais juste le récit de mon incursion dans un Tribunal au cours de laquelle j’ai pu voir et entendre un de ces « monstres », à la fois se justifier, mais aussi, accepter ses responsabilités et demander pardon, à la différence des quatre autres accusés, pour l’instant. Voici donc un récit purement subjectif, entre impression et paroles dites, n’ayant bien sûr comme valeur que celle d’un néophyte.
***
Le premier jour où j’arrive voit l’audience reprendre sur les questions du juge français Lavergne sur les conditions de détention, la vie au quotidien et les mesures de sécurité pour empêcher les évasions, à M13, le centre dont s’occupait Duch avant d’être nommé responsable de S 21, plus connu sous le nom de Tuol Sleng. Tout ce que j’écris entre guillemet est la retranscription des dialogues entre l’accusation et l’accusé, et sera sujet à être contredit, affirmé ou répété au fil des audiences par ce dernier. Et ponctué « d’anecdotes »… N’ayant pas pu tout noter, je séparerai par un saut de lignes les phrases que j’ai écrite car m’ayant particulièrement marquées, sans avoir pris soin de noter la question précise. Ces phrases resteront tout de même liées au contexte, ou alors je le resituerai. Précision importante, Duch n’est pas jugé sur ses responsabilités durant cette période, l’accusation portant de 1975 à 1979, c'est-à-dire sur S 21. Mais M 13 ayant été, en quelque sorte, le camp où Duch s’est « fait la main », il a été considéré comme important d’en parler.
« Juge Lavergne : Pouvez-vous nous préciser les conditions de détentions à M 13 ?
Duch : Il y avait des mesures de sécurités pour empêcher les évasions. (…) La journée les prisonniers travaillaient, pour l’agriculture, les femmes par exemple plantaient des aubergines, le soir les prisonniers étaient enchaînés par les pieds. (…) Il y avait la construction de digues, on les emmenaient liés ensemble par le cou, attachés par des cordes de hamacs. (…) Les évasions étaient presque impossibles. Je vois très bien, j’observe. Les prisonniers qui s’évadaient étaient rattrapés puis exécutés. (…) Les prisonniers étaient enfermés dans des baraquements et des fosses, d’environ deux mètres de long sur trois mètres de large et deux mètres de profondeur. (…)
Juge Lavergne : Comment se passaient les interrogatoires, quelles méthodes utilisiez-vous?
Duch : Il s’agissait principalement de tabassage, de coup de fouet. (…) Je me souviens de… alias P, qui écrivait des poèmes. Je l’ai torturé pendant presque un mois, pour expérimenter, puis j’ai appris aux autres à torturer, « je suis responsable ». (…) J’ai aussi essayé sur une femme une méthode nouvelle. Je lui ai dit d’aller se laver dans la rivière, puis en sortant je lui ai dit de rester nue dans le vent et le froid car il faisait froid à cette époque. Mais l’expérience ne s’est pas avérée efficace et j’ai abandonné cette méthode. (…) Dans les centres de détentions des Khmers Rouges et dans les postes de police la torture était systématique.
Juge Lavergne : Quelle forme de violence pendant les interrogatoires ?
Duch : Il y avait trois types, trois niveaux je dirais. D’abord la méthode douce, basée sur la communication orale, la menace avec un marteau ou un bâton, il fallait faire monter la peur, être convaincant. (…) Puis il fallait passer aux actes, les frapper, les étouffer avec un sac plastique sur la tête mais nous n’avions pas toujours de sacs plastiques. Et enfin la méthode plus brutale, c’est Ta Mok (supérieur direct) qui me l’avait apprise. Nous avions monté des poteaux, et on les attachait à ces poteaux pendant quatre ou cinq jours, avec les mains liées derrière le dos (Il se lève pour montrer comment) en séparant les détenus pour qu’ils ne puissent pas se parler. »
Il y a eu aussi une première série de questions, questions qui seront régulièrement répétées, sur les méthodes de tortures. C’est à ce moment que j’ai eu envie de pleurer, la gorge serrée, je regardais aussi le visage de Veng, très fermé sur lui-même. Enoncé de ces méthodes, dont Duch nie qu’elles aient eu lieu à M 13, mais qui furent pratiquées à S 21. Enfonçage d’aiguilles sous les ongles et ongles arrachés, suspension des prisonniers à des poteaux, noyades. Pénétrations anales avec divers objets, parfois des tisons brûlants. Etouffements, bris d’os à l’aide de marteaux. Pendaisons publiques. Tétons ou seins coupés, arrachés… Et d’autres encore mais j’ai arrêté de noter. Une question suite à cette énumération, qui sera développée plus tard, mais qui rend toutes ces pratiques encore plus ignobles, concernant la véracité des aveux obtenus sous la torture : 20% peut-être des réponses étaient « conformes à la réalité. ».
Les questions reprennent sur les exécutions.
« Duch : L’interrogatoire terminée, il fallait exécuter, effectuer l’exécution le plus rapidement possible. (…) Ta Mok le disait donc il fallait le faire, c’était acceptable. (…) Il fallait procéder à l’écrasement, il fallait écraser. (…) Je ne le faisais pas moi-même, je le faisais faire par des fils de paysans que je recrutais dans les villages avoisinants. (…) L’âge des membres de l’équipe chargée des exécutions était compris entre seize et dix-huit ans. Il y avait aussi deux adolescents. (…) Le plus jeune, âgé de douze ans, je l’utilisais comme messager.
Le juge Lavergne : quel était le processus, la méthode d’exécution?
Duch : (…) Le bâton, l’ordre était donné d’asséner un coup de bâton ou de barre de fer sur la base du coup de la personne. (…) nous utilisions cette méthode car elle ne faisait pas de bruit, pas d’exécution à l’arme à feu.
Le juge Lavergne : Est-ce que les exécutions étaient secrètes, étaient-elles nombreuses?
Duch : Le secret était partout et les exécutions devaient être secrètes. Elles avaient lieu à environ cent mètres du camp. Il n’y en a pas eu moins de deux cent et pas plus de trois cent. (…)
Le juge Lavergne : Est-ce qu’il y a eu des purges, quelle était la nature des prisonniers qu’on vous amenait?
Duch : C’était des espions, ou considérés comme tel. Des espions et des ennemis de classe, des rebelles à la révolution, des traîtres. Il y a aussi eu quatre exécutions de cadres du Kampuchéa Démocratiques. (…) Mais pas d’exécutions de vietnamiens à M 13, ou je ne m’en souviens pas. (…)
Puis le juge Lavergne demande à produire une pièce à conviction, le témoignage écrit et traduit de Han Hin, malheureusement décédé, qui fût un rescapé du camp M 13. La lecture commence. Han Hin dément les propos de Duch, dit que Duch a lui-même participé aux tortures et exécutions, parle de vingt à trente mille exécutions. Duch nie et dit que pour connaître la vérité il suffirait de creuser autour du camp, d’exhumer et de compter les corps. Puis intervention de la défense signifiant que bien que cette pièce à conviction ait été portée au dossier par les juges d’instruction, elle n’est pas recevable et n’a pas de valeur judiciaire car on ne connaît pas ses origines, on ne sait pas qui l’a traduite. L’avocat, François Roux, demande une interruption de séance, l’obtient. Fin de la séance du matin. Pause déjeuner.
***
Je suis fatigué au bout de ces presque trois heures trente de procès. Physiquement et nerveusement. Bien sûr je connaissais les tenants et aboutissants de cette parenthèse Khmers Rouges, qui a ravagé le Cambodge en moins de quatre ans, faisant dans les deux millions de morts. Je connaissais aussi S 21 et Duch, pour avoir vu « S 21, La Machine de Mort Khmer Rouge », de Rithy Panh. Mais il y a là une confrontation à la réalité qui pousse à poser un regard très différent sur cette époque. En parlant de Rithy Panh, il est présent dans la salle, en tant que « spectateur ». Il y a aussi James Burnet, ancien journaliste pour Libération et Le Monde, qui couvrait cette région de l’Asie du Sud-est avant 1975 et après 1979, qui de plus va au procès et en revient tous les jours avec Bernard, et donc moi, dans sa voiture. Il y aussi la présidente de MIKADO, une association des droits de l’homme basée en France et au Cambodge, femme cambodgienne très intéressante et parfaitement francophone, accompagné de son mari, un ancien général qui s’occupait entre autre de la sécurité de l’ambassade, avant, pendant et après les Khmers Rouges. Bref, une kyrielle de personnages qui ont été « là » et qui pour certains sont encore dans le « secret ». Les discussions sont passionnantes, les avis se confrontent, je reste discret, à l’écoute, intervenant parfois, étonnement de façon assez judicieuse, avec à deux reprises une pointe d’humour qui détend un peu l’atmosphère. Mais je ferais une petite synthèse à la fin de ce récit… A treize heures trente l’audience reprend. Je résume les réponses de Duch au juge Lavergne et aux questions posés par les parties civiles sur M 13 et la fermeture de M 13, audiences de cette après-midi, mais aussi du lendemain matin.
Duch aura dirigé M 13 quatre ans, du vingt janvier 1971 au premier octobre 1975. Il y aura eu en tout trois déménagements du camp durant cette période, le dernier eut lieu en juin 1973. Il y avait environ de dix-sept à vingt « employés » dans le camp. « L’enfant est comme une feuille blanche, on peut y écrire son histoire » et donc la majorité du personnel de M 13 était des jeunes de douze à dix-neuf ans recrutés dans les villages. Ces enfants étaient directement recrutés par Duch qui les formait aux méthodes de tortures et d’exécutions, tâches auxquelles ils étaient affectés. Précision de Duch à ce sujet : « Ils ne sont pas coupables, il ne faut pas juger la main qui tenait le bâton mais celui qui leur a mit le bâton dans la main, et je suis donc le seul responsable. » Il affirme à ce propos n’avoir jamais lui-même exécuté personne, seulement avoir ordonné les exécutions.
« M 13 était un centre d’exécution, un centre criminel, je n’objecte pas cette appellation. »
« Personne ne pouvait s’enfuir, il y a seulement eu un cas d’évasion, un groupe, mais sinon personne ne pouvait s’enfuir. »
« A l’époque il n’y avait pas de cultures privées, seulement des cultures collectives, et les prisonniers participaient à ces cultures. »
« Quand le Parti donnait un ordre, il fallait l’exécuter, nous ne pouvions pas désobéir aux ordres du Parti, aux ordres de nos supérieurs, et dans le cadre de mes responsabilités à M 13, mes subordonnés ne pouvaient pas non plus me désobéir. »
« Je n’ai jamais assisté à une exécution, elles avaient lieux à cent mètres du camp, dans la forêt, je n’y assistais pas. »
« Il fallait écraser, écraser, nous pratiquions l’écrasement. »
07:00 Publié dans Journal d'un Kepois | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note

Commentaires
Merci pour ce témoignage ;
ne loupez surtout pas ces grands moments de l'histoire qui rejoint votre quotidien.
Observez, participez à votre manière, maniez, profitez, racontez-nous,
Je suis curieuse pour la suite.
Cordialement
Ecrit par : fred | 11 juillet 2009
Tu es vraiment un garçon plein de richesses, de sensibilités et de coeur. C'est une belle chose, ton écriture s'en ressent.
Bonne continuation et belle vie au Cambodge
Matthieu
Ecrit par : Matthieu | 24 juillet 2009
manou, je viens seulement de sortir de la préhistoire: j'ai enfin internènète ! pas encore eu le temps de lire tes textes mais je vais le faire évidemment. je suis contente de te voir en photo... et espère te lire, comme tu me l'as promis au téléphone. Toutes mes pensées vont vers toi
Ecrit par : caro | 27 septembre 2009
Ecrire un commentaire
NB : Les commentaires de ce blog sont modérés.