25 février 2009

Révélation.

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   J’appelais Don et lui ordonnais de passer me prendre ici et maintenant tout de suite, sans quoi je me suicidais et l’autre vieille sangsue n’aurait alors qu’à se trouver un autre couillon à ballotter, et merde j’avais compris, je me réveillais après un trop long cauchemar de réalité. Don arriva, m’embarqua sans mot dire, et je me retrouvais dans le jardin en face de Ny.

 

- Je devrais demander à Don de te couper un orteil ou de t’arracher une couille.   

 

Le jardin resplendissait et Vinh s’était déjà lové sur mes genoux.

 

- Vous y prendriez votre pied j’en suis certain.

- Sais-tu que certains ministres doivent passer par mes secrétaires et attendre plusieurs jours pour obtenir un rendez-vous?

- Oui, mais vous l’avez dit vous-même, si vous êtes un peu comme ma mère, je suis un peu comme votre fils, et ne saurais souffrir des mêmes désagréments et des mêmes humiliations que vos enfoirés de ministres.

- Que veux-tu?

- Prendre des vacances comme vous me l’avez conseillé, proposé, imposé.

- Eh bien voilà qui est parfait. Mais tu n’es pas venu pour me demander un ticket de bus, je ne suis pas guichetière pour la Sorya Compagnie. Alors?

- Alors la donne change, les mises ne sont plus les mêmes, et si vous voulez que je vous sois plus utile vivant que mort, ce qui est le cas, vous allez devoir arrêter votre petit jeu de faux-semblants et de menaces. Je vous laisse tout loisir de me prendre pour un con, un valet, mais j’ai là une liste de demandes à laquelle vous allez non seulement porter attention, mais à laquelle vous allez répondre par la positive, si vous ne voulez pas que votre putain de Plante magique de mes deux crève, fane, dépérisse, agonise, je vous laisse compléter la liste...

-…

- Vous allez m’écouter.

- Don, ce petit me plait autant qu’il me porte sur les nerfs. Va nous chercher une bouteille de Jameson, je suis fatiguée. Et mets un peu de musique bordel!

 

   Je me sentais des forces venues de je ne sais où. Du fondoc de mes entrailles, du velouté de Lester Young. Je comprenais qu’Elle, sirène des malheurs, synopsis de mes déveines, synonyme de toutes les ordures langagières possibles, ne pouvait finalement se passer de moi. Pourquoi tant de temps et de temps à le comprendre? Pourquoi cette évidence ne m’avait-elle pas mangé le cerveau avant. Trop d’un coup voilà pourquoi, trop d’un coup et je retrouvais un peu de mon intelligence, un peu de ma lucidité, un peu de ma vie qu’elle me suçait à langue fourchue et bouche gourmande depuis mon arrivée ici et même un an avant. Mon esprit se recomposait, mon corps se régénérait, mes rêves se cohéraient entre eux, je retrouvais les liens qui me faisait Entier, non parcelles de son bon-vouloir.

 

- Pour commencer et pour finir en même temps, je ne vais pas vous tuer, je le pourrais malgré vos protections, vos Savoirs, vos connexions, vos ministres, Don, tout ce bordel qui sert de carapace à votre vie minable de Puissante. Ou du moins je ne vais pas vous tuer pour l’instant.

-…

 

   Pour la première fois et la dernière, j’entendis le tonnerre d’un éclat de rire de Don, dont j’ignorais jusqu’à présent qu’il comprenait lui aussi le français.

 

- Je ne vais pas vous tuer pour l’instant, c'est-à-dire que je ne vais pas détruire la Plante, et avec moi la Plante.

-…

 

   Don s’arrêta de rire plus vite que l’éclair foudroie le malheureux qui se promène une tige de fer sur un chapeau haut de forme parce qu’il veut une mort originale un soir d’orage.

 

- Eh oui, tous les rêves du monde, réels ou artificiels, toutes les voyances, les blablablas avec les esprits, ne peuvent permettre de tout prévoir, entre autre que j’ai compris vos artifices. Vous mourrez et ne voulez pas mourir, et seuls les bienfaits de cette plante peuvent vous sauver, et cette plante je suis le seul à pouvoir la mener à terme comme on mène à terme un enfant, et vous avez besoin de moi pour qu’elle accouche, je suis comme une mère porteuse, et c’est à pleurer ou à mourir de rire que je ne l’ai pas compris avant. Vos théories sur cette plante, d’influence sur le temps, c’est broutille de petits vents, car c’est de votre temps qu’il s’agit, de votre temps à rester sur terre à profiter des agapes de toutes vos saloperies, de toutes vos saloperies et non de votre philosophie du moindre mal derrière laquelle vous vous réfugiez pour tuer, vicieuse sophiste.

- …

 

   Le coucher de soleil avait ce soir ses allures de céleste incendie. Brasero! Foutre Dieu que je me sentais bien, d’un bien-être de puceau qu’on dépucéle. Je m’imaginais flap emmener Veng au bord de la mer et dans les temples avec l’esprit libéré des angoisses mais flap aussitôt la réalité reprenait le dessus et il apparaissait évident à nouveau que je jouais gros et ne pouvais alors parler petit. Il fallait la jouer au culot mais avec moult prudences, y aller fort et sûr de moi mais savoir-garder un soupçon de craintes. Et j’aimais cette inversion des silences.

 

- D’abord je veux tout savoir du petit que vous avez fait étrangler. Tout. Et je ne veux pas que vous m’en parliez avec votre français de livre, mais sans mentir et sans cynisme, comme si c’était vôtre enfant, oui le vôtre que vous aviez étranglé de vos mains.

- …

 

   Elle avait changé de couleur et restait coite et bouche bée. Perdue cette assurance de Matriarche putain des corruptions et des sales affaires. Perdu ce halo de Pouvoir, cette Aura de Madame Je-sais-tout. Et Don était du même vert que le vert de la trouille et que le vert des rizières. Je n’en menais pas plus large mais sans savoir ni comment ni pourquoi ne laissais rien transparaître ni filtrer de mes angoisses, attendant le possible d’une balle dans la tête ou d’une main coupée, mais ni balle ne m’aéra l’esprit ni machette ne me soulagea d’un bras, la Vieille Rombière obtempéra.

 

- Un Samnang parmi tant d’autres. Recueilli via une ONG à laquelle je graisse la patte avec un gros chèque toutes les pleines lunes. Mais comme d’autres j’aurais pu l’acheter directement à une famille, il y a autant d’offres que de demandes. Mais Lui était particulier, je l’aimais comme un fils, je l’ai tué de la même manière, il n’était pas né sur terre pour vivre de toute façon.

- Sale pourriture, défection de rat mort-vivant!

- A quatorze ans il sniffait de la colle et cirait des godasses, j’aurais pu lui payer l’école ou lui acheter un touk-touk mais il ne serait pas allé à l’école, aurait revendu le touk-touk et m’aurait planté là, et puis il aimait les garçons, les hommes, l’argent, la vie facile, il aimait l’alcool et la mort.

- Pas autant que vous.

- Il gagnait avec moi en une passe ce qu’un professeur d’université ne gagne pas en un an! Tu te crois où petit connard de blanc?

- Je me crois sur terre, pas au paradis des maquerelles ni me branlant dans l’Eden du dollar. Tu connaissais ses parents?

- Père sans jambes et mère sans autres talents que de confectionner des sandwich au pâté. Ils l’avaient abandonné devant la porte de l’ONG, elle-même brasseuse de millions pour payer des 4/4 rutilants neufs à ses bonhommes aux tignasses nickels chromes et bonnes dames à chignons se prévalant des droits de l’homme.

- Et toi Mère du Monde tu n’en as pas autant que les ONG, des millions, avec tes ministres qui doivent passer par des secrétaires pour un rendez-vous et te demander des faveurs, tes maisons qui brillent, tes Jaguars custom et tes domestiques en Armani mais pas de contrefaçon, vieille pourriture?  

- Don, s’il te plaît, tue-le…

 

  Mais Don ne fit pas un geste, et il savait pourquoi, et la Vieille Matrone savait qu’il savait, pour la première fois de sa vie elle était fatiguée. Mais surtout me tuer s’était aussi la tuer. Il fallait qu’elle me parle encore du petit.

 

- Alors ce Samnang parmi tant de Samnang, il vous a plu de lui ôter son dernier souffle de vie? Sa jeunesse comme une éternité contre quelques vieilles années de votre sombre décrépitude?

- Je vous l’ai déjà dit mais vous ne pouvez pas comprendre, j’équilibre ici des douleurs anciennes et des espoirs nouveaux, vous voulez jouer dans la cour des grands, vous ne comprenez rien.

- Je n’ai rien à comprendre car je ne suis en rien impliqué dans tout ça, et j’ai tout à comprendre car vous m’avez impliqué dans tout ça.

- Je vous libérerai si c’est cela qui vous inquiète.

- Je ne suis pas inquiet, je veux connaître l’histoire d’un jeune garçon que vous avez assassiné comme vous assassinez n’importe qui, mon père ou un pauvre psychiatre obèse, en mon nom.

- Vous me fatiguez.

- Mais vous crèverez avant moi, ou avec moi.

- Pars en vacances!

- Quinze jours je ne sais pas où mais loin de vous et près de la mer, et peut-être une troisième semaine.

- C’est deux semaines de plus que ce que je t’avais dit.

- Vous y voyez un inconvénient?

- Aucun ou presque, j’ai besoin de repos, de ne plus réfléchir au tutoiement ou au vouvoiement, de m’occuper de mon jardin, de m’occuper à savoir comment je vais te détruire ou te faire entendre raison, car si tu tiens ma fin entre tes mains, n’oublie jamais que je tiens la tienne entre les miennes. Deux semaines, la Plante ne tiendra pas trois, ou nous nous entretuons maintenant si tu préfères.

- Bonne maman toute mauvaise, sale vipère à l’agonie. Deux semaines, d’accord…

- …

- …

- Ce Samnang, tu ne veux pas le croire mais je l’aimais, il fallait juste qu’il meure, et que les éléphants pleurent, je ne suis pas la coulée de sang que tu penses ni le serpent-mauvais que tu crois, les morts vont aux morts et la vie à la vie.

- Putain maquerelle et rien d’autre. Je pars et reviens, en finir avec tout ça et avec tout-toi, sous-salope des bas-fonds de l’enfer et rien d’autre.

- Don, raccompagne-le maintenant. Et toi, profite et oublie tout, nous allons nous retrouver bien assez tôt.

- Je ne vais pas y manquer. Ah, je voulais vous dire aussi, que vous n’étiez pas très intelligente, et que vous ne serez jamais heureuse car il est impossible de vivre sans conscience de sa mort. Pourrissez, les vers vous attendent, et à bientôt.

 

 

 Peintures, île-amour et délivrance.

 

    J’écrivais des poèmes qui allaient vivre dés maintenant

                  Un peu différemment

 

   Je n’avais plus à réfléchir. Il fallait juste aller vite. J’avais expliqué à Veng que nous allions partir tous les deux et partir vite, qu’il fallait que nous partions vite. En fait non, je n’avais rien expliqué, je lui avais dit que. Et il avait dit oui. Alors nous avons fait les bagages. Ou plutôt non, j’ai fait mes bagages car il n’emportait que le minimum, moi un sac et une valise. Un gros sac et une grosse valise ; ma peur de manquer de quelque chose d’essentiel, un livre, un bilboquet: c’était une habitude qui s’ancrait en moi, me charger comme un mulet. Un mulet allant hennissant vers Kep, province de Kampot, où m’attendait Stéphane que j’avais appelé la veille, ce qui avait à peu près donné ça:

 

- Ben putain, le Manou’che! Je pensais que tu avais pris racine dans ton jardin, que tu t’étais plantifié, enraciné, enfeuillé, engraissé c'est-à-dire transformé en engrais! Ben mon /

- Salut Stéphane…

- Ok ok ok pas de questions, à part ça comment ça va et qu’est-ce que tu fais?

- Je vais bien, je suis avec Veng, nous partons prendre un peu le large, j’avais pensé le prendre au sens propre du terme, c'est-à-dire prendre un bateau, d’abord un bus puis un bateau pour prendre le large, le prendre vraiment, genre Robinson et là j’appelle comme on lance une bouteille car à l’Andromède on m’a dit que /

- J’avais pris le large aussi!

- Voilà, à Kep, mais je ne connais pas Kep…

- Ah Kep! Le paradis sur terre mon ami! J’y suis pour prendre des photos d’un jeune peintre génial qui vit sur une île, puis au passage, à deux bières de là en bateau j’aide un pote qui monte un bar roots, et le reste du temps j’m’enfume de sunset en sunside en comptant les étoiles et en palpant le pouls des vagues et des marées, d’autant que là c’est une grosse full moon qui nous éclaire la nuit, alors la marée je te laisse imaginer!

- On prépare nos affaires et on arrive… mais on arrive comment, où et vers quelle heure?

- Vous prenez le bus de sept heures trente, demain matin au marché central, direction Kampot, via la Sorya compagnie. Une putain de belle route, mais bien défoncée. Puis tu m’appelles quand vous arrivez, toi, Veng, le bus et les autres passagers déjà bien secoués, sur une piste complètement déglinguée. Avant tu auras dit au chauffeur que vous descendez à Pshar Kep. Je vous attendrai sur le bord de la route pour faire signe au chauffeur, mais tu vas voir, l’arrivée c’est Bagdad Café!

- Besoin qu’on te ramène quelque chose?

- Oh que oui, et plutôt trois fois que deux et deux fois qu’une seule, une bouteille de Sambuca et le concerto à Köln de Keith Jarret pour écouter sur l’île!

- ça c’est dans mes cordes!

 

   Partir ce n’est pas s’en aller et rester ce n’est pas s’enfouir. Je reprenais goût au Jameson des départs. Fourrager dans les affaires, fouiller dans les placards, trier sur les étagères, accumuler sans oublier l’Essentiel à pétards, plus de livres que j’en aurais le temps de lire, les bilboquets et le jeu d’échec, une lampe de poche aux piles usées dégageant une lumière fripée, un ordinateur acheté hier, Asus trop petit pour être vrai. Ranger dans la valise par ordre de fragilité le flacon de parfum sans intérêt, les disques primordiaux, d’Alice Coltrane à Zawinul, le BaBA de A à Z, la bouteille de Sambuca et un masque de plongée, du papier-cul et quelques poudres ou cachets magiques contre les lendemains difficiles et les angoisses stomacales.

   Veng, lui, avait mis dans un petit « sac à dos »* trois slips, deux pantalons et trois t-shirts, une brosse à dent et quelques crèmes incompréhensibles, un kroma et une chemise, quelques cassettes et disques de musiques traditionnelles ou de pseudo hip-hop khmer moderne. Rien d’autres, rien de rien alors que j’en rajoutais encore et encore.

   Mes carnets, le Bibliographe et le Carné depuis trop longtemps laissés de côté, ainsi que mon cahier de rêves et plusieurs stylos, un crayon et une gomme, des pochettes pleines de feuillets. Quelques briquets de rechange et quelques simagrées de symboles : le première page retranscrite de ma première séance enregistrée en loucedé dans le cabinet du docteur Fardesque, un croquis de paume de canne en ivoire à tête de grenouille, un jeté de mots choisis au hasard : je me suis accroché aux pupilles des ténèbres pour ne pas avoir à regarder les soleils malveillants droit dans les yeux.

 

   Mais la première séance enregistrée en loucedé et dans le texte, ça c’était quelque chose!

 

   « Bon, il s’agit donc de parler tout seul alors, de déblatérer, de dire des choses, de parler de soi, des détails qui pourraient être importants comme on dit dans les enquêtes de flics, vous êtes un peu le flic de ma conscience et c’est pour ça qu’on vous file les tunes qu’on vous file, et pas de petites sommes, donc allons-y puisque de toute façon mon père est le tiroir-caisse et vous l’actionnaire de sa tranquillité, puisque vous êtes là pour que je vous déverse des logorrhées que je ne déverserais pas sur lui : en fait vous êtes le petit cochon tirelire et je dois y mettre dedans mes petits centimes de pensées et mes grosses coupures de mal-être. Vous êtes le berger et moi le mouton égaré et vous voulez que je bêle avec le chœur, et non plus que je rue dans le troupeau. Vous êtes là pour stopper ma transhumance de travers, pour que je rentre dans le rang et le bon sens et vos séances seront des séances de bienséance existentielle, ou comment bien réussir la courbette aux normes et l’à-genoux du bien-vivre.        

   « Vous parler pour vous dire quoi Monsieur gros bide? Qu’attendez vous de moi si ce n’est le fric que mon père me donne pour assouvir sa quiétude, quant à ses saloperies de commerces et son inaptitude à l’intelligence qu’avec moi et Antonin il n’assume pas?

   « Vous parler je vous préviens va vite me fatiguer, alors pour commencer je vais me servir un petit Jameson au bouchon, j’ai apporté ce qu’il fallait, et je vais mettre fin à cette séance dans les règles de l’art de la femme qui « menstrue » à grand océan en clarifiant les points sur les i :

   « J’ai lu Freud et il m’emmerde, et Jung, et Lacan m’emmerdent aussi, ils sont fort bons charlatans de grands talents mais je n’aime pas les systématismes, les généralités, et surtout pas les écoles, comme je n’aime pas qu’on me chie dans la bouche ou qu’on m’oblige à dire que la voie lactée c’est magnifique, et qu’en plus on est dedans. C’est très beau et très vrai mais tirez la chasse, les lieux communs m’exaspèrent! J’aime les gens qui pensent en silence, vivent sans bruit et jouissent tout le temps. La jouissance et la mort n’ont pas besoin de vos analyses, pas plus que la vie et la souffrance. Je pense que vous seriez beaucoup mieux sur un âne à traverser les steppes infinies de vos propres emmerdes psychologiques. Ceci-dit, je jouerai le jeu, justement par jeu, puisque haut perché sur votre piédestal institutionnel vous pensez pouvoir vous dire que vous aurez raison un jour ou l’autre quant à mes soi-disant dérèglements mentaux.  

   « Je vous trouve gros et très laid. Ou laid et très gros si vous préférez. Mais vous le savez déjà, vous n’êtes pas né du dernier chou-fleur pourri. Vous transpirez vite, au moindre effort, à la moindre tension, à peine on vous chatouille le gland vous êtes déjà en sueur. Vous aimez le cuir qui recouvre les sièges de votre grosse bagnole, dans laquelle vous vous réfugiez pour rentrer dans votre maison de campagne après avoir entendu se vomir des esprits comme les miens, que vous êtes là pour soigner, hypocrite Hippocrate qui pue de la bite qui pue de la rate. Pardon mais je vous chierai de plus beaux poèmes versifiés à la prochaine séance, chaque chose en son temps.

   « Tout ce que je vais vous baver sur ma sexualité va être pour vous une cascade de bonheur analytique. Vous allez vivre mes rêves au-delà de moi et mieux me connaître que Dieu qui me connaît pourtant pas mal, vu ce que je lui mets régulièrement dans la gueule en blasphèmes, verlan antéchristique, onomatopées sataniques, uppercuts d’athéien féerique. Car de Dieu je fais une fête comme de vous une défaite, à mots couverts et à coup d’éclairs d’insolence car je ne vous respecte pas, je me revêts seulement du masque de la Parole. Si je déduisais tous mes orgasmes du prix de vos séances, vous seriez envers moi aussi endetté que Judas envers le Christ et le Christ envers Tex Avery et les Marx Brothers.

   « J’aimerais connaître le prix que vous a coûté votre cabinet de cuir et de bois soyeux, dans ce bel immeuble en pierre de taille aux balcons en fer forgé. Quelque part je suis flatté d’être en votre compagnie. Je n’ose imaginer votre carnet d’adresse, les noms connus de vos autres clients fortunés. J’ai eu l’écho de quelques noms, dont un secrétaire d’Etat à l’immigration et un célèbre maquereau des assurances, un fils d’une grande entreprise de boucherie chevaline et une fille d’animateur télé. Mon père a l’alcool vantard et aime se targuer de ses petits secrets, et depuis que vous avez mortifié ma mère de concert, on peut dire qu’une certaine intimité vous lie, d’où ces renseignements, qu’il m’a morvé un soir où prenant sur moi j’ai bu avec lui.

   « Donc je vous connais bien, et la réciproque est valable. Je vous ai combattu et me voilà entre vos gros et gras doigts sales et crasses. Mais si ma mère a perdu le combat, je vais vous écraser et vous envoyer à la morgue ou à l’asile, pour l’ironie du sort, car j’aime les ironies du sort.

   « Et se sera tout pour aujourd’hui, voilà vos trois cents euro.

 

   La relire m’est un enchantement et un martyre. La relire encore et encore, mais je décide de la brûler, non pas de l’emporter mais de la brûler. J’emporterai plutôt quelques pages manuscrites de mes brouillons d’enfant et de mes pamphlets adolescents, quelques bribes de poèmes jamais relus et plus vieux que mes souvenirs.

 

   Veng ne comprend rien à mon cirque. Ses yeux en perle parlent pour tout dire. Pour dire qu’il a raison et que je suis fou parfois. Ils parlent avec des points d’interrogations : de ce que je lise à haute voix. De ce que je passe dix minutes dans dix livres pour n’en emporter que cinq. De ce que je mette un bilboquet vert plutôt que rouge après un long silence d’interrogation. Ils parlent en clignant, en papillonnant ils questionnent. Pourquoi j’emporte des objets n’ayant aucune utilité pratique. Pourquoi une bouteille de Sambuca et pourquoi je charge de longs silences cérémonieux  le temps immémorial. Enfin pourquoi d’un coup d’un seul je charge mon visage d’un tombé de sourires et lui tombe doucement dans les bras sans rien lui dire d’autres que le parler du corps en infini tendresse?

 

                                                                       ***

 

   Et un lendemain, nous prîmes le bus. Il était au-delà de l’imaginaire et tout le monde souriait, sauf un enfant en pleur peut-être malade. La climatisation était en panne, le chauffeur avoisinait les soixante-dix ans, il n’y avait plus de place dans les soutes à bagages, les rideaux étaient en flanelles de toute pitié, la chaleur déjà lourde bien qu’il ne soit que huit heures. Je m’installais et Veng appuya sa tête sur l’os de mon épaule pour s’endormir presto. Je le suivais illico, sans ne rien attendre m’endormais plus rapide que l’ombre du dôme du Marché Central juste là sur… pas très loin… juste là… ailleurs…

09 janvier 2009

Plantureux délirium.

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   Car que peut bien vouloir La Vieille Dame, d’autre que ma mort, quand elle m’aura essoré, vidé de toute ressource. Je regarde à l’emplacement de La Plante et je me dis que j’en étais le père, et que La Vieille, qui ne mérite plus d’être dites Dame, que la vieille Morue en était la mère et dam! un coulis de frisson me mange du dedans, toutes mes tripes à la sauce Diable. Elle me tient par les couilles mais c’est la semence de mon âme dont elle se sert, en plus de celle que Don a prélevé, la semence de mes jouissances plus que privées... Je regarde Veng, déchiré d’impuissance à ne rien pouvoir lui dire car il n’entraverait que couic à cette histoire, déjà que moi...

 

   Des vagues d’images transitent par ma mémoire. Mon père écoutant Duke Ellington en souriant à ma mère avec qui je danse dans le salon. Ce même père et un de ses comparse, renvoyés à leur Poussière Originelle dans un désert aussi sec que ce qu’étaient devenues leurs âmes. Le docteur Fardesque se servant un cognac pour écouter mes silences danser avec Freud et mes sarcasmes avec Lacan, ce même Fardesque ayant rejoint toutes les vieilles barbes psychanalytiques sur leurs divans en nuages, blablatant de Moi et de Soi, de conscience et de lapsus, de rêves et de trauma, analysant peut-être le deuil de leur propre personne dans une hilarante ironie du sort. Ma mère, muse des poètes, déesse des caves de jazz enfumés dans le Paris des années folles, aujourd’hui planté-légume dans la cellule capitonnée d’un asile innommable. Des images et des sons comme le rire d’Antonin ou les miaulements rauques de félin affamé d’une Bougonne réclamant sa part de nourriture terrestre, une pâtée au thon.

   Des images… Le portrait d’un jeune ange déchu que je pourrais décrire comme-ci comme-ça, si j’écrivais non la réalité mais un livre à ne pas mettre entre toutes les mains : sa peau était de cuivre et d’une douceur d’enfant pas sage. Il savait de ses mains fines et de ses doigts malins tous les usages du vice. On pouvait lire dans certains de ses regards la détresse d’avoir vieilli trop vite et l’innocence perdue, mais parfois, si le soleil avait l’idée de se coucher du bon côté de la nuit, des relents de rire d’enfant cachés derrière le roc de sa destiné laissaient éclater un semblant d’espoir : qu’une passe effaçait rapidement, disparaissant derrière la concentration qu’il mettait à compter ses billets, il devenait une ombre. Son cul tellement donné-vendu n’en était pas moins si mignon qu’il portait facilement aux panacées les désirs libidineux des clients plus ou moins salauds. D’une nature priapique il n’avait pas même besoin de fermer les yeux ou d’imaginer un garçon comme on en imagine en Amour pour bander raide et satisfaire à toutes les envies. Mais rituel, alors que la porte de la chambre se fermait, il ouvrait une autre porte, plus petite, plus étroite, qui ne laissait toujours passer qu’une seule larme. Il avait gravé sur le torse un tatouage de protection qui ne l’avait jamais protégé que des moustiques et des gales, une litanie qui avait oublié d’officier, un poème désoeuvré, pareil à un mirage qui ne disparaissait jamais mais n’en restait pas moins un mirage. Il promenait la petite ombre de sa petite silhouette dans les marigots où se noyaient les catins gays sans Marie à prier ni parents à faire rire ou pleurer. Il ne valait ni la corde pour se pendre ni la sueur du charpentier qui aurait pu lui faire une poutre assez solide pour ne pas craquer sous le poids d’une tristesse enfouie si profonde en lui que la déloger relevait d’une plongée que personne n’aurait voulu tenter. Et il n’eut pas même le loisir de choisir sa mort. Il avait pourtant ce truc de beauté indicible, à faire taire le roulis du temps et stopper net le tourneboulé de l’univers, mais Beauté n’est pas Vie et il mourrait d’une maladie plus laide et infâme que la plus laide et la plus infâme des geôles cambodgiennes. Dans laquelle je finirais pour ne pas l’avoir tué et ne pas l’avoir aimé non plus, pour ne pas l’avoir connu mais pour avoir croisé sa morue maquerelle, Mère salope et bornée.

   Qui aura-t-elle seulement payé pour son enterrement? Et qui aura-t-elle seulement fait mander pour graver une épitaphe sur son urne : « Mort pour une Plante sans vieillesse. ».

 

   Epuisé par toutes ces questions, pour la première fois je coupais une tête à Gourmantine, huileuse et suintante, et roulait un cône immense que je fumais comme pour mourir mais mourir doucement, et l’en-sommeil me gagna à demi, l’en-rêve à moitié, je délirais accroupi entre trois palmiers.

 

Premier texte du premier test, inspiré par Gourmantine, maîtresse parmi d’autres de mes détresses en prose épanouie et gratuite au Monde :

 

   « At Home! La ripaille est festive : grandes joies aux massacres. Simples repas gourmandées par mille et mille mandibules. Fourmis à repaître, araignées à collerettes se bouffent des lichettes de pains, grignotent par les reins d’absurdes petits nains de jardins, sandwichs miniatures en miettes,  et des demis restes de nourriture terrestre. Tout avance rien ne recule, si ce n’est moi à l’approche de ce gros rat ici-là, ou prenant mon envol devant une farandole de cafards de cauchemars, devant une faribole de bestioles aimant le vieux lard : d’émois fuyant à tire d’ailes devant les assauts des insectes barbares! Errant Errant Petit Peter Pan flottant parmi les moustiques, je bats la retraite en excès de zèle, nonobstant de faire fi de ces vampires aux acharnements flap! Mais les pléiades de ces affamés zozotent en vices à mes oreilles et d’effroi je tombe, tel un Icare en fin de parcours dans les sombres poussières d’une rue trop étroite, atterrissant dans un foutu tintamarre, un nid de vipères qui s’ensoleillent à la chaleur des pierres. 

 

   « Bruissants, serpentent de lascifs lézards mais lézardent aussi de biens sombres couleuvres. Langues fourchues me chatouillent le cul, venins pervers s’amusent et m’abusent de par-dedans, autour et au-dessus, ils infectent mon épiderme de céruse de touches en crocs qui me font des rougeurs de plaies ocres. Mais babilles! Vétilles! Je suis une force et je vous renie et je vous conchie! Je vous hurle mais rien n’y fait et je dois fuir, malhabile je fuis poursuivi maintenant par de petits roquets aux pelages mités me coursant les chevilles, écumants d’aigreur, sur moi aboyants d’une voix de déraille à faire peur! Je m’accule en refuge dans un troquet d’allure aussi douteuse que les fumets qui émanent des marmites semblants faites pour m’offrir, posthumes une dernière fête. 

 

   « Ô mes insectes aux pattes croquées qui restent entre les dents, aux bruissements qui infiltrent les rêves! Ballerines à carapaces, sales bestioles loquaces jusque dans les sommeils! Viles harpies perçantes et dardées! Tourbillons et carmagnoles! Dam! vous dansez au rythme du Siam, et des chauves-souris qui acclament à tout va d’un claquement de dents aiguisées, rendent hommage au sang volé en s’envolant alors que je moque l’occident qui gratte ses croûtes blêmes! Vous dessinez dans la nuit suante les emblèmes de vos ironies graciles! Sans problèmes d’inconsciences et avec vos instincts tactiles, criards et riants, vous tissez votre drapeau textile et le plantez pirate à la proue du poème trop facile, dans le crâne du bohême trop futile, que vous laissez à ses teintes blafardes, votre humble serviteur. 

 

   « Sorti pour un repas et un repas bien saoul et sans le sou! Le bouiboui grouille de monde dans la chaleur épaisse de langueurs qui n’ont rien d’océanes. Je sue de toute ma carcasse diaphane, brûle et coule, écoule des frayeurs qui défrayent mes chroniques intimes, mes coliques courtisanes, mes sueurs pas vraiment bucoliques. Des araignées, des grillons, des cafards qu’ils disent marins, grillent sur un barbecue improvisé à deux doigts coupés des égouts de plein air où un triste drille flottait encore hier aussi mort que nos rois. Encore un repas et un repas sous tout! Une mixture entre alchimie et tour de magie que j’avale les yeux ouverts aux étoiles, que je fais disparaître tout de go d’un tour d’intestins en vrac, de vessie en fuite sous une lanterne qui bégaye sa lumière, voile d’un halo, d’une aura mon vomi magistral, qui d’une lumière breloque montre la loque tel que je suis à l’étal.

    Encore un repas! Vite pris et bien rendu. 

 

   « De retour At Home! L’orgie est presque finie. Les araignées et les fourmis mènent le dernier combat pour un os à l’agonie. Bataille arachnéenne entre soldats et reines, ouvriers/ouvrières et mandibules/mâchoires. Cris macabres que je perçois en tendant l’oreille que je me suis coupé pour en faire un sonotone à l’affût : et j’entends dans la bulle de mon espace douteux le brouhaha des sabres et des boucliers, le tohu-bohu cliquetant des pinces qui tenaillent, le choc des membranes et les dentitions féeriques qui mastiquent. Mes orbites sont en flottaisons, elles lorgnent des abstractions pourtant bien réelles : comme des envoûtements sur la sphère planétaire de mon carrelage sur lequel tout ce petit monde est en plein carnage. Rien ne les arrête et moi non plus! 

 

   « Puis je ressors faire face à mille misères à la fois miennes et d’autre-part. Qui sont pires mais en quoi? Je ne donne rien à leurs moignons car j’ai les miens et leurs prothèses sont plus sophistiquées que mes angoisses Et je leur parle plein d’une insolence que rien ne justifie : rien de rien je ne donne rien à tes plaintes de bras-fantômes et de pieds-sans-pieds! Fou oui fou! Je suis amputé d’âme et je marche avec des rêves sans soupçon de réel et sans vie-propre.

Handicapés ou pas nous avons la larme qui a trop coulé car on a eu maldonne! Vois-tu cette trace qui claudique sur et sous ma peau, c’est le dessin empoisonné de nos destins. Il y est marqué et épitaphe et subliminal que l’appeau du chasseur a guigné sa proie et que tout en crasse il gagne un verre de vin de plus et que douze vers en formes d’alexandrins sur parchemin lui seront remis, ainsi qu’au perdant car en guerre comme en paix il n’y a jamais ni perdant ni gagnant. Alors coupons court par le ciel et fier de nos œillères courrons sourd par le fiel! 

 

   « Nous avons, oui festins, l’écho de nos morts en communs, seulement ils n’ont pas pris les mêmes chemins. Alors pourquoi Oui ?! Pourquoi non?! Offres-moi, toi, une goulée de fée verte, et comme la mousse qui recouvre les yeux et les seins des danseuses Apsaras d’Angkor, les mains sciées des déesses violées et des statues pillées, recouvre mon passé de soie et de sourires chantés. Encore! Offre l’eau de feu! De vie! Buvons! A tes moignons et à tes mignons! A l’ironie des sorts, aux insomnies des morts! Trinquons aux fous affolés, aux cous coupés des coqs enchantés pendons la corde des Visions! Offre l’eau de vie et de feu! Laissons libre-écho aux chants des corps et aux folles années passées aux cœurs des ténèbres quand se chantaient dans ces décors ad-vitam nos liturgies funèbres. Buvons mordicus! Soyons anges et démons car des démiurges viendront bien assez tôt nous égorger comme des moutons de Panurges! » 

 

   «  Je me promène avec mon gibet pliant – jouet de bois jouet d’enfant – ma corde une ficelle, toute prête enroulée dans ma poche. Je me promène en entendant sonner des cloches, des résonances de tambours, des cordes pincées de guitares et des hordes de sons pleins des mélodies des steppes et des rues, des déserts et des clubs. Je m’emmène en des jardins qui ne sont pas statiques loin des épiphanies bibliques. La terre me tourne et dans la tête des paysages me claquent ad mémorandum. Valse des Garuda dans mon crâne comme échos vibrionnants des fous et des Chamans! La ville en bas, beauté médisante et noire est un tabernacle sans fonds et sans fins de rires et de désespoirs où mes esprits ahanent du cœur des catafalques : des musiques qui babillent aux entournures du soir, galopent à l’encolure du temps, où les esprits, les autres, font de mon âme un calque copié sur ma silhouette décérébrée.

   « Je me promène dans des ensembles de bas-reliefs fastueux, m’arrêtant pour me soulager dans des latrines où rois et reines soulagèrent aussi leurs estomacs recouverts de l’or des lépreux et dés lors les preux ne sont plus ceux que je crois et je me torche avec un papier de dentelle sans âge, j’hurle que je suis un gueux me déprenant de toute logique, me dégageant de tout fers, mais l’immonde monde tourne et me détourne : des éléphants copulent sur d’immenses terrasses et me piétinent dans ces mêmes latrines, latrines des palais anciens aux parquets et aux sols léchés d’argent briqué.

 

   « D’un ciel qui perd la face au petit matin, quand le sperme des monstres gicle dans l’été, des Nâgas à sept têtes s’enroulent et s’entêtent face à l’ire d’une foule sotte qui ne sait plus lire et n’a plus rien à faire de ses comptes et légendes, délétères les oubliant comme ailleurs le furent les Cabires. »

   « Je me promène dans une vasque brisée en cercles concentriques discontinus, en cercles tantriques dans une vaste porcelaine aux faïences élimées je tourne en rond. Florissant à la lune, me déterminant au soleil, presque noyé dans l’eau des moussons et dans le métal du ciel, pataugeant détrempé dans des flaques boueuses, le squelette hérissé de bourgeons je m’érige en floraison. Mais je manque d’assurance en tout! Mes racines, mes radicelles laiteuses, me sont des membres ruinés! Maigre Aztèque, vieux steak trop cuit au dur soleil pastèque, flasque viande ramollie par la pluie, ruminante plante carnivore high-tech au feuillage sinistré et au vert cramoisi, je me perds oisif les pieds dans mes récifs avec comme seule compagnie ce genre de vers qui rongent en miasmes mes récits.

 

   « Je me promène ivre dans les saccades des tam-tams, dans les moiteurs sourdes de larmes divines et sauvages, sous des torrents d’eaux qui cinglent et ravinent la partition trop lourde d’un Requiem à écrire et à porter. Des iconostases sans églises épèlent d’improbables prières, pèlent et muent en icônes émues mais défraîchies sous mes yeux rougis. Dans les rus qui débordent, d’un cri de Munch j’appelle à me rejoindre Bélial et tous mes amants, et dans les rues qui les bordent des cohortes d’anges gris et blancs agréent et se joignent au bal des manants :

   « Délirant, un des anges, d’une voix brisée, gueule à la gueule des grammaires et des syntaxes qu’il n’existe aucun Orient et aucun Occident dès lors que le Poème va de l’avant et culbute Monsieur Larousse et Papa Dieu en dansant avec Miles et Maman Ella.

 

   « Je me promène, très lent dans le jardin bleu, caressé par deux mains agiles d’argile opiacé. Elles chatouillent mes deux beaux pieds-bots bottés de sept lieux qui m’envolent de mon lit comme une dépouille de fantôme. Je vais à dos de dragon au dessus des dictatures et des démocraties. Des visages de chefs d’Etat me sourient sans dents ou de cents dents plantés sur des tridents dans le vaste champ dévasté des espoirs. Des visages de Chefs, en l’état? de simples épouvantails dans les rizières vertes où a coulé un sang trop rouge, dans des villages autour de feux de pailles où trop de tueries sont partis en mémoire de cendres. Des bâtons d’encens plantés dans mes narines m’enfument et embrument mes yeux décillés, je suis à l’autel, Phnom Chiso, je flotte dans l’orbe mâtine de l’aube qui dessine mes aïeux décimés.

 

   « Je me promène et chantonne allongé dans une charrette branlante, dans une caisse faites en bois de caissettes brocantées dans un vieux marché, une sorte de cercueil d’antiquité soudé en glaise, et crevez pionniers et autres colons. Puis finalement plein d’entrain je saute dans un train! Ça chahute et ça cahote, des putes gentilles veulent m’épouser et piaffent entre elles, ça cahute et les macs chapeautent en riant bien jaune aux seins de leurs anciennes pucelles, comme au bon vieux temps où ils étaient khmers rouges, alors oui! Oui bien sûr et merci! Merci et pas de quoi, je vais y aller, je m’en vais regarder mon ongle re-incarné, les nuages infinis, mon oncle danser, le temps dans les dattes et la vie dans les palmiers, ça ira merci.

 

  « Je déambule, je suis arrivé là où! les berges et les verges ont d’autres clartés, où les vergers donnent d’autres fruits, où chiens fous et chats maigres ne s’ignorent pas, frères damnés affamés.

   «  Je me promène entre les huttes, les cabanes, les taudis, les maisons hautes sur pilotis! Charbons ardents dans les jardins et igloos dans les glacières! On m’hello et je viens et on palabre. Je célèbre un dîner de con dont je suis l’hôte! Chaises musicales au rythme des verres trinqués, ou jeu de genoux sur la table basse où on se passe les mets et les vins ; rires dingues entre deux dengues! Pauvres qui offrent sans compter ou si peu de quoi vous faire chanter pour l’éternité des vers qui quoique boiteux garderont du coffre et l’allure fière, bondieu! L’allure fière comme cette vieille dame édentée, lèvres levées qui me marmonnent une stance d’autre-temps, striant son squelette musclé, corps presque violet, de côtes saillantes et de vieux ossements. Ses quatre-vingt dix annuités, comme une éclipse à l’inverse qui éclaire mes vingt-quatre années boréales d’une lumière pleine d’ellipses.

 

   « Sous mes kromas usés j’extrais moi aussi parfois, de la boue un peu de poème pour mes compagnons de Karma. »*

 

   «  Puis je me promène au petit matin dans le réveil des sens, abandonnant ad vitam pour quelques séances intemporelles la bienséance clown des alexandrins en clones. Khiom tchkourt barang? Je ne sais pas, peut-être. You know toi? On sait quoi d’ailleurs quand on boit un café au laid froid, à six heures du matin au pied du Vat Phnom? Adang? Moi non plus je ne comprends rien à tout ça. Je me contente d’écouter mes alarmes tout en sachant qu’ils disent, qu’il ne faut pas. Qui? Ce n’est pas la peine d’en parler maintenant. Ce n’est pas si important, d’ailleurs, ce qui est important, ce qui ne l’est pas? Qu’est-ce qu’on en a à foutre que les oiseaux qu’ici on libère en payant un dollar, au sifflet de l’appeau retournent dans leurs cages? Ils ont volés, ne serait-ce que cinq minutes... Alors same same envolons-nous aussi, avec des buts différents faisons-nous la malle, une maille à l’endroit et une autre à l’envers ; même pour quelques semaines, quelques jours, quelques minutes, en crescendo et decrescendo promenons-nous et profitons des festins!     

 

   Gourmantine m’avait gourmandé la comprenette, et quelle promenade!

 

   Mais je rouvrais les yeux à un monde un peu plus concret, et comme éclairé me saisissais du téléphone encore hagard, mais fort comme l’est le degré assassin du vin local Hercule !    

20 décembre 2008

La terrasse et le jardin.

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La littérature ce n’est pas les petits plats dans les grands,

C’est une marmite à gros bouillons. 

 

   A mon réveil Veng n’était plus là. Le jardin, lui, semblait avoir doublé de volume et d’intensité, mais ce n’était qu’une révélation due au fait que toute ma concentration, toute mon énergie vitale, avait été absorbée par La Plante.

   Mon livre de titre était ouvert, griffonné, ses pages ressemblants à celles, manuscrites et brouillonnes, de Céline. Le talent en moins.

   Un calme de toute éternité régnait. Mon téléphone affichait cinq heures du matin, le soleil ne pointait pas encore le bout de son nez, mais ne saurait tarder.

   Je descendis prendre une douche, me préparer un expresso, me rouler un petit pétard et prendre quelques disques, il me fallait faire le point, profiter d’être seul en mon royaume, délivré de toute pression il me fallait faire le point, profiter d’être enfin chez moi et non plus chez Elle.

   Je remontais sur ma terrasse. Dansent les ondes au rythme de Fela. Je commençais à en faire le tour en marchant lentement. Dansent les ondes fêlées de mon âme. Les plans de Stéphane se portaient comme des fleurs. Je me dépotais des semaines passées. Leurs noms, le nom de chacune me revenaient et je les nommais, comme pour m’excuser de les avoir délaissé je les arrosais et je les nommais.

 

   Mélusine, une coquine toute en courbes.

   Lucette, aux allures de danseuse étoile, les pointes dressées vers le miroir du ciel.

   Lady Day, une noiraude suintant un blues d’autre monde.

   Galinette, ses premiers pétales d’un jaune de Provence.

   D.A.F, une tête d’un seul pied, phallique et insolente protubérance lançant au ciel une invitation à pénétrer les voies du Seigneur.

   Zazie, appelée ainsi pour me rappeler le septième cercle de l’enfer, le métro parisien, et sa copine

   Béatrice, dantesque et fluctuante aux fragrances de Styx.

   Bacchus d’Anjou, aux branches tordues comme des ceps de vignes mais d’Or.

   Gabegie, toute en trompe l’œil, en ruban de moebus, en verts et en leurres, magique et improbable.

   La Renarde, respirant la sagesse, masculine Petit Prince et ses nuances serpentines.              

   Gourmantine, obèse et insatiable, déjà la taille d’un arbre, ayant fêlé son pot d’origine de toute part, ses racines attaquant le carrelage, semblant grossir et grossir encore à vue d’œil.   

   Lucienne, pareille à son nom, vieille avant l’âge, la silhouette austère, revêche et sentant déjà la naphtaline.

   Et enfin Roselyne, rose THC parmi les roses, verdoyante et puissante, dégageant ses parfums d’orange et de cannelle, aux harmonies divines, ma préférée, Roselyne que je choyais plus que toute autre.

  

   Mes douze travelos, boutures manipulées par mes bons soins, se donnant à moi sans retenue, généreuses malgré mon absence d’affection, malgré l’égoïsme auquel Elle m’avait obligé. Mes douze chéries sans rancune.

   Les larmes montèrent et je pleurais à genoux au milieu de ma jungle artificielle, à mon sommet du monde. Le soleil se levait et des questions me germaient dedans.

 

   Que faisait Antonin en ce moment? Lui aussi avait pleuré à genoux en lisant ma lettre! J’en étais sûr. Mais il avait repris sa vie. Quelle vie? Celle qu’il passait à s’occuper des autres. Quels autres? Autistes et orphelins, « les dingues et les paumés », rebus de la société, âmes envolées et cœurs en lambeaux. L’Enfer des damnés, à qui il offrait la rédemption, la rémission par l’art, par la lucidité, son obsession de donner, de se donner, de se perdre pour qu’Ils se retrouvent. Mais aurait-il à me donner encore, et qu’aurait-il à me donner, car moi aussi je m’étais envolé, Icare dans le ciel, nulle part échoué, ici ou là qui saurait le dire?

 

   D’un éclat de rire désespéré je répète en imitant la voix de Michel Simon : « Mes mimosas, mes chers petits mimosas! »

 

   Puis je ferme les yeux et les rouvrent aussitôt. Bougonne est là qui de son petit museau mignon furète dans le jardin, curieuse elle analyse les fragrances de chaque plante et je ressens une joie intense, de la savoir ici avec moi, et qu’elle revienne ce jour alors qu’enfin Elle m’a libéré, offert des vacances. Ma Bougonne. Elle se fraye un chemin dans la jungle de ma terrasse resplendissante. Il y a dans ses immenses yeux jaunes une joie Somalienne. Son ronron résonne et je ne regrette plus d’avoir perdu la raison.

 

   Mais ai-je perdu la raison?

 

   Antonin voudrait-il m’interner lui aussi? Non, si je lui disais de venir pour me serrer dans ses bras il viendrait me serrer dans ses bras, et Veng aussi il le serrerait dans ses bras. Et dans ses mêmes bras encore il prendrait Bougonne et lui siffloterait une berceuse en l’appelant grosse vache, et elle beuglerait de contentement car je me souviens, oui je me souviens maintenant que Bougonne avait le sens de l’humour, au point que même son suicide aurait été marrant si un jour elle avait décidé de se suicider. Et alors j’aurais fait ce qu’elle m’aurait demandé pour son enterrement, quelque chose de marrant, un cercueil en forme de souris par exemple, une crémation à froid, une injection de mort aux rats, avec un nez de clown pour faire pression sur le système d’injection de la seringue, quelque chose de très drôle, qui sorte de l’ordinaire, comme se pendre à une branche pourrie, mais au-dessus d’un ravin sans fond, alors quand la branche casse on croit que le suicide est raté mais que nenni, on tombe et on tombe et on s’écrase au fond du ravin sans fond que personne n’avait vu grâce à l’angle habile de la caméra qui n‘aurait pas manqué de filmer ce dernier gag.

 

    Non, je peux dire que je n’ai pas perdu la raison, ou alors il y a longtemps, et je la recouvre, petit à petit.

    Je laisse Bougonne vagabonder et Antonin travailler, il a toujours aimé travailler, pas comme moi.

    Moi ce que j’aime c’est le jardinage, et écouter de la musique en écrivant les titres des livres que je vais écrire demain, et aussi pour les siècles et les siècles à venir, dans quelques années.

 

                                                                                            ***

 

    J’ai installé mon bureau sur le toit du monde, entre deux fleurs et quelques milliers d’épines, pile en face de la lune quand elle est pleine

   mais même quand elle ne l’est pas, petit croissant timide ou gibbeuse aux allures de tenancière, elle passe comme ça, juste pour dire bonjour, lumignon de réel dans ma démence exponentielle, petit clin d’œil à l’immensité, petite crotte de lumière pleine de soleil.

   J’ai planté diverses de mes raisons de ne plus être, dans des pots au Cambodge, sur une terrasse un peu trop grande pour moi, un peu trop petite pour le monde, un pot aux roses car un « galetas dans un pays de contes » peu s’avérer un palais improbable, où manger la poussière relève de la gastronomie.

   Quelques palmiers font office de décor, un ventilateur ventile automatique, pareil à un moustique ne pouvant faire autrement que de lorgner Bon-Dieu un bon sang il se ferre à la seule chose qu’il sache faire, bon ouvrier et fidèle. 

 

                                                                                                 ***

  

   Un garçon vient de rentrer en silence et vient de disparaître sous le lin, au prétexte de la météo agité de mon esprit, de mon haleine de bière et de mes yeux dans le mitan d’un monde qui me glisse entre les mains, se faufile en chatouillant mes paumes :

 

   J’écoute un morceau qui me rappelle un rêve, Olé de John Coltrane. Je suis dans un aéroport derrière un guichet avec un bilboquet vert et un bilboquet rouge, j’offre des voyages gratuits à qui réussit une masturbation, un tapin ou un bigot, figures imposées à effectuer dans la grâce et la bonne humeur au guichet D14 du terminal 2 à Roissy. Mais une grand-mère vicieuse m’attire dans une valise et m’expédie destination inconnue. Olé. De Coltrane. La plante me laisse rêver éveillé, je peux enfin, non plus écouter mais entendre La Musique, et pour fêter l’événement m’offrir un Jameson on the rock

   m’offrir un Jameson on the rock et laisser Veng me raconter en silence des histoires que j’aurais pu vivre

   s’il m’avait été offert un jour de Vivre.

 

                                                                                                  ***

 

   « L’ascension des bas-fonds. » Je titre sans sous-­titres des livres pas encore en vie. Des livres en jachère dans une langue étrangère, celle qui fait que battre-cœur est un combat plausible, une aventure qui n’a rien à justifier, une langue claquant à un autre mistral.

   « La perspective des ombres sur un carrelage ocre à dix-sept heures trente, quai du Tonle Sap ».

 

   Je griffonne à tâtons des synopsis de phrases, des ébauches de tornades et des liés de signes qui cohérent et s’amalgament jusqu’à faire un livre comme un beau bordel, une anarchie pleine d’harmonie, un joli tohu-bohu cohérent jusqu’à en être déroutant, troublant peut-être mais la liberté ne saurait souffrir d’aucunes critiques, même de votre part Messieurs Dames aux perruques pelliculées, ne saurait souffrir d’aucune entrave ni d’un sourire faussé, ne saurait se laisser menotter par quelques crapauds littéromanes, critiques pétomanes et autres mauvaises âmes aussi jalouses que mal dégrossies.    

 

   « Le crapaud coupé et le castrat enchanté » : fable humide aux ombres De Fontaine, racontant qu’une ombre croissante avait doublé, au cent mètres des cœurs, une voix offerte au monde des anges.

 

   Je tisse des titres comme on tisse une toile, en peignant les ivresses de l’âme, les exposant à l’encre sur des châssis d’incompréhension dans la galerie minable où s’expose ma vie d’arrièrè chronique, de mélancolique hébété.

 

« Trou de balle Oedipien en Somalie. » Je me le répète en boucle, me le psalmodie à qui mieux mieux que moi, en même temps que résonne « Le Commissaire Principal Adekoi aurait été chargé de l’affaire » pour résoudre un meurtre parmi tant d’autres meurtres, le meurtre d’une pute de sexe masculin au corps de nacre et d’un vieux catin de la mort au corps amputé d’âme.

 

                                                                                                    ***

 

   Je regarde Veng comme on regarde les rives d’une terre esseulée après un trop-de-mois en mer, comme on rêve d’un verre d’eau après la traversé trop longue d’un désert de sèche ivresse, de morne solitude. Je le regarde comme on demande à quelqu’un de nous sauver d’une mort trop  proche et trop complice.

Floraison, et Commissaire Principal. (suite)

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   Veng dormait profondément et la Plante avait disparu. Les lampions rouges et verts dansaient dans un vent léger. Une tasse de café et un verre de Jameson étaient posés sur la table basse.

   Je me levais pour aller observer le début de la nuit au bout de la terrasse, regrettant de ne pas avoir de quoi écrire.

   « De l’art de regarder la mort du bon œil. » de ce titre je ferais un deuil. Où étaient mes livres? Mes titres? Mes notes? Ce qui était censé faire la genèse, le résumé, l’écartèlement public sur la place du Design poétique? Où la profusion?! Quel degré de confusion avais-je atteint?

   « Maudit Bic et Moby Dick sont sur une baleine » pourquoi n’étais-­je pas en train d’écrire des calembours sur les stylos plutôt que de me retrouver à faire le planton pour la plante d’une vieille folle dans un pays que je ne comprenais pas encore en l’aimant déjà trop ?! Et puis, et puis si Ny n’était qu’une déesse perverse, n’ayant de la Mante Religieuse que le goût de menthe de ses visions délicieuse, ma silhouette dans l’angle mort de la Faucheuse ?

   « Plantes en pots et potes en plans, de l’amitié de terroir dans le milieu agricole des bistrots de l’Avenue Principale de Morne-en-chtouille ». Je songeais sérieusement à me réattaquer à une thèse.

   Mais mon livre de titres me manquait trop, j’avais trop de livres à écrire qui n’auraient jamais de titre. Quelle biographie de mon père de quelques pages se terminant par « Le Commissaire Principal Adekoi aurait été chargé de suivre cette affaire » pourrait trouver un titre autonome? « Trou de balle Oedipien en Somalie. » ?

   Et pourquoi un livre ne serait-il pas qu’une succession de titres comme la Kabbale n’est qu’une succession de chiffres, de signes, emmerdant tout le monde depuis trop de centaines d’années?!

   « Je tournais en rond » et ce n’était pas un Titre, même de noblesse.

   « Rédemption d’un Cochon ». Je pataugeais dans la morne et profonde fange de la confusion chronique, dans la boue des équations improbables, dans la lourde merde épaisse du Doute.

 

   « Mais Veng dormait profondément. »

 

   Et la plante avait disparu. Un petit bout de néant dans un grand vide, je m’étais évanoui. Et j’avais fouaillié dans la nuit avec des cris de joie et de cauchemar. 

18 décembre 2008

Quatrième partie!

C'est le pied! .jpg

Première Fleur

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   Je suis allongé dans une barque les yeux ouverts sur un ciel de nacre. La tête surélevée, confortablement posée sur un coussin. Je vois de dos un garçon qui rame avec ses pieds. De sa main droite il fume une cigarette, de sa main gauche il boit une bière. Nous avançons calmement. Je suis calme, il est calme. Je sais que nous ne voguons pas sur la mer, trop de végétation. Ce n’est pas non plus une rivière, car il n’y a pas de rives. Je pense à un lac. Je pense à un mirage dans un désert d’eau. Des arbres engloutis semblent des îlots, des prairies de plantes flottent sur l’horizon. Des vagues par dix que je ne compte pas, je divague sur un conte maritime. Des mots s’enchaînent. Conques, voiles, pêche, Barracudas. Des verbes s’accumulent. Voguer, croire, laisser-aller, choir. Ils dessinent leurs lettres avec un alphabet que je déchiffre sans le savoir. Des lunettes de linguiste me poussent aux yeux, des oiseaux passent devant en chantant. Il y a un moteur mais silencieux. Barracudas. « Un moteur inutile » est une phrase sans verbe qui me vient à l’esprit. Je la note par inadvertance dans ma mémoire. Nous avançons calmement. Les mêmes oiseaux paraphent des nuages ou plongent se repaître de poissons qui grouillent en masse. Des racines s’exfolient, exsudent de l’eau brunâtre. Je le sais par les sons, je le devine par mes sens car je suis toujours couché face au ciel, et je ne veux pas bouger. Je respire lentement. Mon cœur semble vouloir être au diapason de ce microclimat, ne pas déranger l’unité de cette atmosphère à-réel. Au fur et à mesure que nous avançons mon corps s’engourdit, se laisse aller à flotter. Il renie toute pesanteur. Il rigole des règles savantes. Il sourit de son indépendance aux poncifs. Il s’allège comme on allège un lieu commun en s’en moquant : il s’amuse de sa situation. Mon corps me parle et le garçon qui rame l’écoute et s’adapte comme la flore s’adapte, comme la faune se calque : mon corps dirige les géographies, l’écosystème tout entier alors que l’histoire se perpétue, inadéquate sur le fil de l’équilibre. Je flirte avec des fleurs aux couleurs qui appellent plus de précisions. Des ocres teintés de Sunset, des verts en appelant d’autres, des rouges qui ne sont pas de sang et des bleus qui ne sont pas de ciel. Le ciel aussi fait des siennes et dessine la conscience de ce jour ; des formes arabesques, des courbes fantasques, des perspectives frauduleuses, des sans-fonds improbables et des trompe-l’œil qui en disent long. Mais les fourmis gagnent mes jambes et je me relève d’un coup d’un seul. Un simple kroma couvre mon corps qui est un corps sans perspectives... Une glacière orange sort de l’eau dans un brouhaha de bulles. Je descends de la barque sur le lac et  lui marche dessus. Elle s’ouvre et cachée sous la glace dans laquelle je plonge mon bras se dessine la forme d’un serpent grillé. Je le saisi comme si c’était une bière fraîche et il s’avère que c’en est une. Je décapsule la cannette mais un serpent, bien vivant celui-là, pointe le bout fourchu de sa langue et mord la mienne. Mienne pas assez grillée. Je crie mais je n’émets aucun son. Ma langue se débat mais les crocs du serpent ne veulent rien savoir et s’enfoncent toujours plus. Une multitude d’oiseaux inconnus se mettent à rire dans un ciel qui devient de plus en plus sombre. Une tempête se lève et les vagues décuplent leur force de persuasion, accélèrent l’infini obsessionnel de leurs flux divergents. Le vent et l’eau me délient et me fouettent. Cinglent ma carcasse apeurée. Je hurle des borborygmes insignifiants. Je crie « Maman » et Maman vient, apaise les cieux, calme les ténèbres, me recouche dans la barque, où je me retrouve allongé, les yeux ouverts sur un ciel de nacre…

 

   Je me réveille en nage.

 

   Veng ronfle à mes côtés, innocent de mes frayeurs, coupable en son sommeil que j’observe agité. Il se débat mais je ne peux pas savoir contre quoi. J’imagine ses rêves et cauchemars aussi agités que les miens, imagine son monde, fantasme ses allégories oniriques, sa symbolique nocturne.

 

   Ne voulant pas le déranger je m’extirpe de mon après-midi en allant prendre une douche glacée. Le froid me fouette et je me branle par orgueil éjaculant dans les toilettes. Je remonte sur la terrasse comme happé et m’accroupi devant la plante, l’observe, regarde cette mutante comme j’imagine une mère honnête regarde béat l’enfant qu’elle n‘a jamais voulu. Ou qu’elle a voulu mais seulement une minute, une minute vite moulue dans le temps! Des insultes me serrent la gorge! Matrone vieille conne! Fleur d’Anus! Cafard de pleine lune! Florissant cadavre! Et plus je l’insulte, plus à vue d’œil je la voie évoluer, se farder de couleurs plus vives, s’extirper plus rigolarde de la terre alors que je lui hurle qu’elle n’est que blafarde, simples pétales bientôt flétris, éphémère petite inconséquence végétale. Mais elle n’en a que foutre et se décuple encore. Insidieusement récupère mes forces, récupère ma hargne, avale ma bile, suce l’inconséquence de mes réflexes vindicatifs pour les transformer en engrais dont mon âme est l’addictif : la Servante de ses desideratas! Epuisé je m’endors sur la cuisse de Veng.

 

   Bromure de néant, sulfate de circonvolutions, je syntaxe comme à la radio, je monologue sur les ondes fantasmagoriques du sommeil. Des mots prennent leurs pieds sans faire de la démo. Pas fier je déglutis mes réflexes sans grammaire. Un micro danse devant mes arythmies insensées. L’électricité n’est statique que par mon bon-vouloir. J’avance des théories de l’absurde qui sont dépassées à peine énoncées. J’énonce des grandes vérités que taclent des mensonges plus joliment formulés. Je peigne des rhétoriques sur le crâne chauve des vieilles carnes universitaires. Je me régale en solo, masturbe des clichés pour en éjaculer des nouveautés dans des amphis bondés. Coiffé d’une toque en plastique made in Sorbonne je déblatère sur l’anthropologie et la civilisation, sur la théologie et la sexologie des moutons : caressant mon nez de clown honoris causa j’assomme des élèves bouchés et bouches bées sous les ors du Savoir Français.

      

   Je me réveille en pleine forme, comme délivré bien qu’en sueur. Veng ouvre un œil je laisse mon second se refermer et me rendors.

 

   Avides de théorèmes sur le vide je me remplis de rien, me baudruche, m’hélium dans des rires aigus qui branlent le monde. Mon ironie devient tactile et habile m’ensommeille pour dialoguer avec mon inconscient. Je suppute des tactiques malignes qui veulent décontenancer l’absurdité de mon fonctionnement interne. Je rêve dans mon rêve, je parle en question en grimpant un escalier de réponses qui ne mène nulle part, qui ne mène que dans des no man’s land désaffectés où seuls les rats se repaissent et où les cafards règnent. Un Monde d’insectes, un infini de mandibules où je bulle PD en images de BD : Voyez les délabres et les décombres des syntaxes contemporaines : Radeaux de Méduses insignifiantes! Je cherche des images, des vraies, d’encres, de sangs et de spermes ; de soleils en implosions et de lunes bavardes!   

 

   Je me rendors en pleine forme dans mes draps qui suintent, le corps tracé de drapés à même la chair, de voilures comme des stigmates.

 

   Mon rêve n’est qu’une page qui s’écrit dans le réel. Je trace des phrases aux conséquences qui me dépassent. Ramassis de rhum je m’assois et assis je m’embaume : auto taxidermie comme un suicide à petit feu je brûle mes dernières cartes dans le foin sec, fouaillant les chairs je me fouille et transforme la moindre chtouille en paradisiaque épopée : je rêve plantigrade absous de toute inconséquence car en mon cœur onirique je sais que demain sera un jour de délivrance, le dernier pétale de ma plante s’est enfin ouvert, je le sais et je peux enfin me réveiller…

15 août 2008

La plante (suite)

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Qui se réveille et s’endort à nouveau. Par monts et par vaux du sommeil à l’éveil. Pute d’une plante, d’une plante maquerelle qui me met sur le trottoir de l’irréel et me vend à ses vents de folie, et me vend à ses délires et m’endort à nouveau, dans la lie et la boue.

Je suis assis sur une chaise de vieux bois mais qui n’a pas de pieds. Apesanteur sourde des sons qui m’entourent sans m’atteindre. Autour, des plantes jumelles, des fleurs carnivores, des cactus omnivores aux pointes acérées comme aiguisées au fusil de la démence. Acupuncture torture. Piqué de toute part je ne peux pas me mouvoir, je crie de douleur sans m’émouvoir, sans me voir dans un miroir en faux teint je m’imagine grimaçant tordu de rictus. La chaise n’a pas de pieds car je ne prends pas mon pied. La souffrance m’avale jusqu’au tréfonds des glottes végétales. Fellation piquante. Sodomie hoquetante. Orgasme néologique, néo logique je fredonne des fredaines dolorifères. Je chante un alléluia lamentable, les sons se brisent dans du verre brisé, les échos me reviennent pleine face et je perds la face, le combat est illégal et irrégulier, je suis perdu d’avance mais je ne recule pas, déploie une énergie venu d’un au-delà que je ne maîtrise pas, me bats quand même, frappe le vide, cogne le néant, m’acharne sur l’impalpable, ignore la peur qui pourtant cherche à me figer mais la peur est une chienne et je suis un chien aussi alors j’aboie plus fort. Puis je suis un chat et je crache. Moustaches à l’affût le ring change de face. Je gagne du terrain et rogne et grogne. Je deviens plus brutal. La fringale est comme une gale je grignote sous les oripeaux la chair et les veines et chante les chants guerriers et des antiennes qui me servent d’antennes, de radars pour gagner, je suis un chacal, une hyène, un monstre insatiable, je vais me taper ce râble et en finir avec cette fable! J’envoie la Mort dans les cordes, j’envie la vie qui me déborde, je suinte de rage et d’amour, d’un coup d’un seul dandy et Lord c’est à coup de savates que je mets l’ogre à terre et atterre jusqu’au désordre universel. Voilà qu’enfin tout me dépasse et que je trépasse les petits démons mesquins, je reprends le dessus, la chaise a quatre pieds et je m’y assoie pour écrire que j’ai gagné, quoi je ne le sais pas. La chaise a quatre pieds. Mais c’est un socle vide et je tombe tête à l’envers dans un jardin étrange, aux plantes venimeuses, aux plantes amoureuses, aux plantes sinueuses, aux plantes qui grimpent et gravitent et évoluent trop vite pour moi, m’enserrent, m’insèrent, m’enlacent, m’agacent alors je m’en défais et me refais une virginité, d’un pied de nez : Je me coupe les jambes et les voilà sans emprise. Je rampe libre. Je frôle le sol en le griffant de mes ongles que je n’ai peut-être jamais coupé. Je rampe comme un vers, alexandrins amputés de ses pieds je rampe comme un tronc, comme un chien tronc, comme un chaton, comme un chat tronc, châtré de toute volonté je rampe dans mon rêve mon corps en crampes, mon corps démantibulé. Puis le gong sonne et le combat doit reprendre, le combat doit reprendre mais je l’arrête, et alors me lève et je rêve dans mon rêve. Je bourgeonne et j’éclos de fleurs et de fruits inconnus, de couleurs qui n’existent pas et de parfums qui s’inventent. Des mots de nulle part arrivent d’ailleurs. Je caresse des matières qui pourraient ressembler à des pelures de lune ou de lave, d’une chaleur nouvelle. Je marche dans un désert riche de poussières à inventer. Je succombe sous les frôlements d’anges étranges. J’abdique sous les coups tendres de tempêtes pleines d’insolences et de fiertés. Je résiste à des tentations qui refusent de dire leurs noms. J’avance avec la canne blanche du hasard, à l’aveugle, retrouve encore mes instincts de chiens. Mes instincts de chats. Mes instincts de singes. Je grimpe aux branches d’arbres qui n’existaient pas quelques secondes avant. Tout est intemporel. Je mange des fruits aux amertumes délicates et je bois des alcools qui se mettent à exister au fur et à mesure que je m’évente, que mes démons s’éventrent et que mes anges s’inventent des univers pervers.

Faux espoir j’ai cru me réveiller, mais ce n’était que pour pire retomber sous l’emprise de son empire.

Je me vois maigrir à vu d’œil, d’œil cavé par les corbeaux qui sur ma volonté déposent des linceuls et je me sens seul, si seul que je me démultiplie pour me tenir compagnie.

La plante devient hystérique et m’invite à ses fêtes. Chacune de ses feuilles qui vient me dévie un peu plus, me vide. La Salope est avide. Elle veut tout et surtout me veut Rien, Objet, Pantin, Marionnette, Crevure, Balbutiement de ses échos elle me vide de toute substance ne me laissant vivre que dans des rêves aux mandibules oniriques qui m’enferrent dans son enfer ou me laisse entrevoir des paradis de pacotilles comme hier où,

Des garçons par dizaines venaient à tour de rôles me sauter. Des flots de foutres, des mots de spermes m’étouffaient. Parfois les rôles s’inversaient, pour mieux me retourner. Baiser. Baisé. Baisés. Baisons. Baisâmes Ô Sésame. Conjuguer le sexe à toutes les sauces. Syntaxe du Cul. Grammaire en partouze où se jouer des pluriels, où s’amuser des inversions, où valser avec les positions, prostitutions aussi, où danser avec les anus volubilis une danse sans nuances, un tango sans concessions, sans récessions de cons car pas de vulves, pas de valves, des bouches et des culs à profusions, clowns blancs d’un céruse tout sourire, volupté de voir le plaisir sur un visage qui ne se contrôle plus, et réussir à en sourire. J’inventais une pornographie nouvelle grâce à elle, après Sade, après Guyotat, Genet, les Bataille et consorts, consoeurs, aux petits jours, immense monstre de gentillesse je me promenais ailleurs dans mes rêves érectiles, iguane tactile, à la fois objet et maître de circonférences dans les amphithéâtres intimes des sodomites exaltés. Périodes de soldes, j’étais au supermarché, cambré à souhait, écarté dignement à toutes les voluptés. Nains, monstres, beautés, nous dansions nos carmagnoles, chevelus, folles, requins, au bal des salopes j’étais le lumignon de mes mignons et j’éclairais leurs ombres de mes voluptés souriantes. Quel rêve!

14 août 2008

La plante (suite)

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La plante me supplante. Rêves désorganisés et cauchemars infantiles, enfantins. Des fantassins fantasques s’attaquent à mes fantasmes. Je deviens une porcherie, mes souvenirs se roulent dans la fange de mon inconscient. Lapidé sur la place pubique de mes erreurs anciennes, de mes abus de pouvoirs sexués. L’âme brûlée dans le vin, le cœur en pièces détachées, ou rubicube insoluble. Je vois double et ma voix se trouble, elle déblatère sans que je ne puisse rien contrôler. Billevesées je lâche mes billes sur le terrain de jeu de son Pouvoir, elle m’abuse et s’amuse et je ne peux rien, subis en soubresauts, saute du coq à l’âne sans aucun contrôle, sorte de délire semi éveillé, élixir où je me noie, alchimie qui me pousse aux abois. Je flotte dans des diaprures, des voilures, des ciels d’exquise perdition, des nuées diaphanes et j’ahane sottises et grandes vérités, pour moi seulement, pour moi et à mon nombril, cette voie lactée à lui seul, étoile de mes égarements, illuminée petite anfractuosité.

Elle déforme mes normes, dissout mes neurones, débloque le réel vers d’autres réels qui ne me regardent pas mais que j’observe. Dans le ciel les étoiles jouent à la marelle et la lune éclaire cette improbable cour de récréation noctambule. Des bulles de vide flottent sans apesanteur définie. Bribes de néant accumulées. Volcans qui calcinent la nuit, éructent et exultent. Des anges comme des petits pompiers s’affairent aux célestes incendies. Mignons pantins impuissants.

Sur le carrelage les ombres dessinent des arabesques qui ne demandent qu’à être définies. Je les observe mais mes pensées sont incontinentes comme Mémé l’était avant son infarctus, et je ne sais pas, et je ne sais plus pourquoi je pense à Mémé. Ne suis-je pas un gniard, et bientôt un Pépé, juste quelques années encore et je pisserai dans mon froc, en riant au soleil de ma mort. Mais l’envie de rire est plus forte alors je ris fort au pays du riz et en crescendo et encore et à la barbe d’Angkor je rigole comme une folle, comme une plante folle.

Je rigole des guerres pépères où l’on perd ici une jambe et là un bras, et comme il est drôle cet instinct de massacre des cons. Comme il est drôle, ce désir de mourir mais surtout de voir et de faire mourir les autres. Plante maudite, mangeuse de désastres! Drôle les scientifiques et les biologistes, drôles les scientistes et les bios logiques, utopistes en poussières oniriques aux triques rêveuses, et moi drôle qui patauge dans les lieux communs et les euphémismes! Plantes qui dépote ma tête en vrac dans le jardin des mauvaises herbes où je la perds!

Saleté de plante qui me détraque et moi qui me traque. Qui me trique, qui trictrac sur le tapis de la jaquette, joue aux dames contre ses flammes dans l’âtre de ses désiratas qui me paument et parfois me semblent jeu d’embaume. Je m’imagine empaillé, statufié, déifié dans le salon de la Faucheuse, petite pute gueuse de la Plante taxidermiste, en Taxi direction l’Enfer, le Paradis, le Purgatoire qu’en ai-je à foutre ?! Ne dois-je pas payer la Gabelle à un Belzébuth en dentelles, folasse d’os tissés et de calcium calciné?!

La plante me supplante. Il n’y a plus rien à faire. Volonté de brindilles. Les idées noires me titillent. Je chatouille la Mort sous les aisselles et cette salope se pique d’un fou rire à éteindre un ciel de grêles, à allumer un feu de Dieu Mort, à rire à la moustache de Nietzsche. Et Sarah toussera son cancer de l’âme philosophale, et crachera sur la pierre improbable. Me voilà sous-homme, soumis à quelques nervures nerveuses, les pieds en terre et l’esprit enterré et atterré de sous-volonté. Que de dessous d’homme saoul, d’ivre garçon, de catin du petit matin.



16 mai 2008

La Plante. (1)

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   Notre première nuit tous les deux. Il me semble que mes pieds sont fixés au sol par des racines. Je puise mon énergie aux pôles opposés, au ciel au-dessus, à la terre en dessous à mille lieux. Je ne fais plus qu’un avec la plante. Je la regarde et nous échangeons nos énergies, je deviens végétatif et elle devient de plus en plus vivante. Un monologue s’installe. Elle me parle. Ses nervures naissantes dissipent mes énervements antédiluviens. Elle s’immisce par tous mes pores, par ma chair et dans mon mental. Elle m’englobe dans un tout où je ne suis rien. Une proie. Elle me dévore et pourtant je résiste, mais je sens que je ne résiste que par son bon vouloir, que je résiste car elle le veut bien, car elle a encore besoin de moi. Il semble que tout le jardin autour est sous son emprise. Elle me viole. Elle me vole mon court passé et je me sens vieux, vieux de plusieurs siècles. Une drôle de bestiole préhistorique. Je suis conscient pourtant. Je lutte entre ma conscience et l’impossibilité de mon état. Je suis comme un drogué qui gère encore l’évolution de la drogue dans son corps, dans son esprit, mais qui sait que ça ne va pas durer, qu’il va sous peu perdre tout contrôle, alors il en profite, il savoure même s’il sait que c’est trop tard, que la bataille est perdue, que ses neurones vont valser et ses membres n’en faire qu’à leurs têtes, pas à la mienne, la mienne en train de se perdre. La sensation d’enracinement s’accentue. Je sens mes ongles pousser, s’ouvrir, je sais que bientôt il vont se déchirer mais je n’en suis pas là, je le sais juste, comme une femme sait quand son enfant va naître, comme certaines personnes savent qu’un être cher est mort, à des milliers de kilomètres, et qu’elles foncent vomir dans les toilettes, vomir la mort, vomir d’amour et de douleur. Mes ongles vont s’ouvrir, mes pieds ne faire qu’un avec le carrelage qui va exploser, mes bras ne faire qu’un avec les murs qui vont s’ouvrir eux aussi, ma tête ne faire qu’une avec le plafond qui va s’effondrer, mon sexe ne faire qu’un avec le ciel qu’il va pénétrer, mes jambes vont souffrir un martyr, gonfler, se tendre comme tous mes muscles. Et pourtant ce n’est que la première feuille qui prend vie en prenant la mienne. En la prenant, en la changeant je ne sais pas ce qu’elle me prend et ce qu’elle me donne, je sais juste qu’elle se sert de moi comme l’enfant ce sert du corps de sa mère pour venir, le déforme, l’apprête aux souffrances, influe sur son esprit. Comme si cette plante était mon bébé, que je l’accouchais, de l’extérieur de moi.

J’arrive encore à penser, un peu. A bouger, un peu. Dans le ciel les étoiles font un carnaval. Confettis épars. Qui tape sur le dos de la grande ourse, casserole un rythme brésilien, cette clave Perdido ? Je crois entendre Dizzy qui mijote dedans, Max Roach triture les claves, Bird brise les enclaves, j’arrive encore à siffler un air de jazz. Je ne peux plus que siffler de toute façon je ne peux émettre aucun autre son, ni tapoter des mains ni claquer des dents ni frapper des pieds ni aller-venir de la tête, je suis de plus en plus figé.

Mes dents commencent à me faire souffrir. Je rêve d’un massage des pieds. Je rêve qu’on délie mes tensions, qu’on relie mon ying et mon yang en une seule entité sereine, qu’un équilibre me maintient et me remette les pieds sur terre, non dedans, non entre deux strates centrales, de purgatoire ou d’enfer. Mon crâne me semble imploser, il se resserre dans sa boîte.

La plante me mange, carnivore elle me dévore, me digère, m’expulse et me mange à nouveau, me dévore à nouveau, me retient comme on retient un orgasme, me lâche dans sa nature, me reprend, m’éloigne et me rapproche de moi, du monde, m’offre une vision nouvelle, m’impose une vision nouvelle, m’ordonne une vision nouvelle.

La lune éclaire le soleil et le vent appelle les nuages. Le tonnerre se fout des éclairs et les chats aboient aux étoiles. Au plus lointain du jardin où elle décide de me laisser libre, elle fait briller de mille éclats les barbelés sur lesquels j’ai envie de me jeter comme un affamé se jetterait sur un bout de bois au reflet d’or, délicatement sublimé au cyanure. 

 

25 mars 2008

Veng (Suite)

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- Mon petit Veng la tête me tourne, des étoiles de je ne sais quelle nébuleuse virevoltent devant mes yeux, on pourrait croire que je suis dans l’espace, que j’y flotte en apesanteur. 

- What ? 

- Oh I m sorry, I m tired, because i don’t sleep the last night. You’r ok? 

- I don’t know, i think i drink so much. 

- Yes, go to home... 

- Hom! Som cut loy*! 

 

- Ôkun. 

- Ôkun schlan.* 

 

   Dans le Touk-touk qui nous ramène, Veng s’endort sur mes genoux en quelques secondes. Je regarde son visage et me rends compte alors qu’il est vraiment très beau, presque irréel. Il respire doucement, comme si les battements de son cœur suivaient le rythme d’un phrasé de Lester Young sur une balade. Je lui passe la main dans les cheveux en regardant Phnom Penh défiler, un prince ramenant son prince dans son château. A son contact un bien-être fou me remplit. Je comprends à quel point me manquait le contact avec un garçon, et sans savoir pourquoi, alors que nous venons à peine de faire connaissance, ou plutôt qu’il vient de voir le fou que je pouvais être,  je m’imagine facilement tomber amoureux, protecteur, comme Antonin savait l’être avec moi. Mais le trajet est trop court et ce soir je suis trop ivre, nous arrivons. Il est impossible de le réveiller, je paye donc la course, le porte dans mon lit et l’y déposant je me dépose avec, le rejoints immédiatement dans le sommeil.

Je me réveille un peu vaseux, ouvre les yeux comme au sortir d’un mauvais rêve, les paupières lourdes comme l’âme. Mais je ne suis pas dans mon lit, je suis allongé par terre et mon dos me fait souffrir. J’entends gémir autour de moi. Je vois des silhouettes mais il fait trop sombre. Il me faut un certain temps pour m’habituer à l’obscurité. Une odeur pestilentielle flotte dans la pièce. Je me lève et m’aperçois que le sol est en terre battue. Petit à petit les silhouettes finissent par prendre forme, par se dessiner avec plus de précision. L’odeur me donne envie de vomir. Les gémissements semblent aller crescendo, j’essaye de faire un pas mais heurte un tas. Un tas de je ne sais quoi. Un tas mou sur lequel je me baisse pour essayer d’en deviner les contours, d’en définir la matière. Mais une lumière brillante s’allume, et je vois clairement que cette matière n’est autre que le cadavre de mon père, complètement disloqué! Relevant la tête vers les gémissements, je l’abaisse aussi tôt et vomi sur mon géniteur toute ma terreur : accroupis, en fœtus, allongés, attachés, cloués, je reconnais en face de moi le docteur Fardesque, Veng, la Vieille Dame, Antonin, ma mère, Mr Indice Adékoi, Alain, Guillaume, et moi. Oui, je suis là mais je me vois. Je suis en train de téter au sein de la Vieille Dame et le lait qui en sort n’est autre que du sang, car ce n’est pas son lait que je tête, non son lait mais son sang à même son sein coupé en deux. Je suis tout nu et je lèche et tête la moitié d’un sein de la Vieille Dame mais pourtant j’ai l’air calme et serein. Dans ma main gauche je tiens un surin, dans la droite un dictionnaire d’anglais que je lis à haute voix. Le docteur Fardesque, pareil à Saint Pierre, est crucifié à l’envers. On sent le sang qui lui monte à la tête et son gros ventre a doublé de volume, à côté de lui des jarres d’eau et un entonnoir laisse deviner pourquoi. Je me recule contre le mur et me voit m’éloigner de la Vieille Dame et me diriger vers Veng, qui tremble comme un petit chat sur lequel un chien en rage aboierait dans un espace clos sans espoir de fuite. Je me vois lui asséner des coups et lui filer des baffes en le traitant de sale gosse et de petit putain, avant de lui enfoncer mon surin dans le ventre. Guillaume est en fœtus mais il semble qu’il lui manque une jambe et un bras et le professeur Adékoi est empalé sur sa canne. Alain lui est pendu, tout simplement pendu à un gibet, fraîchement pendu car une érection comme une équerre lui fait une drôle de géométrie dans l’espace. Quant à ma mère elle est attachée sur une chaise les yeux bandés, une boule de billard dans la bouche lui déformant le visage et faisant gonfler et dégonfler ses narines dans des ultimes efforts de respiration. Je me vois alors m’approcher d’elle et lui pincer le nez quelques secondes, puis m’arrêter et le refaire. Son visage est inondé de larmes. Je me tape la tête contre le mur et enfin arrive à sortir un hurlement de frayeur et de rage. Calmement je me vois me retourner vers moi, m’approcher de moi. Je tends les bras et comme dans un miroir je tends les bras. Mais je n’ai pas de surin et mon reflet en a un qu’il tend vers moi. Il se rapproche, n’est plus qu’à un mètre et alors que je hurle je hurle aussi, seul ce surin ne devrait pas être là car moi est identique à moi. Mais au moment où je ferme les yeux pensant me faire suriner, le reflet disparaît et je me retrouve tout seul dans un fauteuil. Un fauteuil confortable, aux coussins moelleux qui me moule les fesses, avec des accoudoirs matelassés. Derrière un bureau le docteur Fardesque rigole avec mon père, ils sirotent un alcool fort dans des verres à Cognac, pendant que Veng danse tout nu devant la Vieille Dame qui se trémousse du derrière en chantant à capela « Down By The Riverside ». Alain est en train de peindre un portrait de Freud se faisant faire le portrait par Lacan et Guillaume, sur une petite table Louis XVI, pèse de l’herbe qu’il met en sachet en tapant des pieds l’air guilleret. Je suis immobile et bouche bée puis je sens une présence derrière moi. Je veux me retourner mais je ne peux pas. Je sens des mains pleines d’attentions se mettre à me masser très doucement. Une musique venant de nulle part se met à flotter et une voix, une voix, que je connais, que je reconnais, la voix de ma mère! Oui, c’est elle, qui me chante une chanson en me massant : « A Phnom Penh l’on vit sans peine, avec une petite larme, parfois mais on vit sans haines, à Phnom Penh on range les armes. Le petit oiseau s’est envolé, il n’y a plus de photos anciennes, dans le ciel siffle l’oiselet, ses ailes nouvelles tiennent, comme au printemps l’été. A Phnom Penh l’on vit sans peine. » Et le massage me fait tellement de bien, avec cette chanson et cette voix que j’avais oublié, oui tellement de bien que malgré le cirque alentour je sens que je m’endors doucement, mais Veng s’arrête alors de danser et s’approche de moi, me fait un sourire ainsi qu’à ma mère qui part danser avec la Vieille Dame, me fait un sourire et s’assoit sur moi, commence à me/

- Hey Manou ! Manou ?!

- Hein quoi ?! Hein ?! Maman ?!

- Moment ? It’s Veng Manou, you have a dream i think, you’r ok? I can kiss you one more time ?

- Oh! Veng... Sorry, a strange dream...

- No problem, i can kiss you?

- Baby, kiss me every time if you want!

 

   J’ai complètement oublié mon rêve après que nous ayons fait l’amour avec Veng. Dont je confirme que j’en deviens dingue. J’ai du sperme plein le visage, que je déguste avec délectation, le regardant aller à la douche. Puis je le rejoins et nous remettons ça, plus doucement cette fois. Nous nous habillons et je décide d’aller voir Guillaume, qui sans le savoir, n’a été lui aussi qu’une pièce du puzzle que Ny construit dans notre dos.

 

                                                                                             *** 

 

- Hey le Manou’che, et avec Veng !

- Il m’a attrapé hier à la terrasse du Facto’ : Tombé du ciel !

- Sok sabaï Veng ?

 - Yes I m ok, it’s your friend?

- Yes, i want present you, but you don’t have besoin to me! It’s a good boy you’r lucky! Alors les tourtereaux, qu’est-ce que je vous sers pour fêter ça ?

- Vu l’heure, pour moi juste une petite bière.

- Hey Veng, what do you want drink ?

- One orange juice please it’s ok for me.

- Let’s go, and for me one Sambuka! Hey Veng, i can speak whith Emmanuel only to only?

- At Panya* I go to the billard!

- Attends-moi cinq minutes j’arrive, ce couillon de Suvith a encore oublié de changer la musique et j’ai un coup de fil à passer, j’arrive ! Suvith !!!

 

   En même temps que le charmant Suvith et son sourire chaud comme la braise m’amènent ma bière glacée, j’essaye de me tiédir pour me remettre les idées en place. Tout est allé si vite cette semaine ! Depuis mon entretien avec la Vieille Dame, j’ai l’impression que tout se passe comme dans un livre écrit à l’avance. Guillaume a trouvé un manager et m’a laissé son appart, Veng m’est tombé dessus comme une météorite, la Plante a germé, Don m’a filé deux mille dollars pour « m’installer » en plus du premier versement de mille dollars, mon salaire de jardinier. Et si je n’arrive plus à me souvenir de mes rêves, ils me semblent qu’ils équilibrent la folie qui devrait déjà m’avoir gangrené. Pourtant hier soir je me suis retrouvé et rien n’a pu arrêter mon délire monologuale avec Veng, comme si je retrouvais l’Emmanuel de France. Comme quoi Ny ne me maîtrise pas totalement, comme quoi il me reste des espaces de Moi. Mais maintenant, maintenant que la plante a germé, je vais devoir rester trois semaines dans l’appartement sans sortir, sans même venir voir Guillaume pour boire un verre, sans même aller dans un bouiboui manger un bœuf sauté, sans même aller danser ou rire dans des karaokés ou des bars de nuit. Car dés demain tout ça est fini, dés demain je ne dois plus faire qu’un avec mon jardin, avec La Plante, avec Veng qui lui pourra aller et venir. Comment vais-je lui expliquer que je suis bloqué chez moi avec mon anglais et le sien ?! Comment en suis-je arrivé là et à cette heure, qu’est-ce que peut bien faire Antonin ? Pourquoi cette question maintenant ? Pourquoi est-ce qu’il me semble que je rajeuni quand l’alcool et le soleil devrait ternir mon teint et creuser mes rides ? Pourquoi est-ce que je me sens si bien avec Veng, comme si je le connaissais de toute éternité ? Comment vais-je/

- Et voilà, un petit Don Cherry pour débuter la soirée ! Alors, quoi de neuf ? Tu te sens bien chez toi, et le petit Veng ?

- Ben écoute Guillaume… Je ne sais pas trop mais je voudrais te demander… Est-ce que tu as déjà vu, ou plutôt, est-ce que tu connais une Vieille Dame qui s’appelle Ny et qui/

- Ah la vieille Ny ! Une sacrée garce ! Trafiquante, bookmaker, maquerelle, maître chanteuse, elle en tient plus d’un dans sa besace ! Députés, hauts fonctionnaires, c’est la louve blanche ici, tout le monde là connaît mais personne ne s’y attaque ou ne s’y frotte, car comme on dit ici, qui se frotte à Ny se pique au Diable !

- Tu me rassures…

- Pourquoi ? Tu as fait sa connaissance, elle a vu tes dollars à la boxe et t’a proposé de parier gros ?

- Oui voilà c’est ça…

- Surtout ne fais jamais ça avec elle, ne fais jamais rien en général, c’est une vipère de la pire espèce !

- Oh ne t’en fais pas j’ai fait la sourde oreille et lui ai dit que je n’avais pas d’argent.

- Très bien, c’est le meilleur moyen pour qu’elle t’ignore ! Enfin, surtout évite-là à tout prix, elle en a ruiné d’autres !

- Bien sûr bien sûr tu penses bien, je ne suis pas si naïf… Dis-moi, on a déjà beaucoup discuté tous les deux, mais ça fait combien de temps que tu t’es installé au Cambodge ?!

- Ça va faire dix ans dans un mois, je prévois une sacrée fête d’ailleurs, si tu veux en être !

- Of course, par contre je vais rester trois semaines à l’appart, sans vraiment sortir, je vais me lancer dans l’écriture d’un bouquin, et pour ça je dois m’attacher à un rythme très… suivi. Bref, une vie de moine et de travail, je passais ce soir pour te prévenir, que tu ne t’inquiètes pas si tu ne me vois plus…

- Trois semaines sans sortir, mais tu vas virer tchkourt* !

- Tu sais trois semaines dans une vie ce n’est pas grand-chose, et je le faisais souvent en France.

- Oui mais ici tu es au Cambodge, tu est aussi venu pour ne plus vivre comme en France non ?

- Bien sûr, mais je ne vis pas comme en France. J’ai un jardin immense dont il faut que je m’occupe, dans lequel il y a ton herbe et si tu veux de beaux plans, c’est au début que ça demande le plus d’attention. Et puis je suis « enfermé dehors » avec, dans et sur cette terrasse que je veux transformer en forêt suspendue. De toute façon j’ai besoin de faire le point, je voulais juste t’en parler.

- Tu parles de jardiner, tu vas rester au lit avec Veng, tu sais il a une réputation de bombe sexuelle!

- Je te le confirme!...

- Mais surtout, surtout ne tombe jamais amoureux, je les connais ici…

- Bah, tu sais ils ne sont pas tous pareil je pense, et j’ai toujours eu de la chance avec les garçons..

- En France le Manou’che, en France… Excuse-moi je dois monter voir un peu ce qui se passe là-haut, reprends-toi une bière, je reviens.

  

   Je m’en veux de mentir de manière aussi éhontée à la première personne qui m’ai fait confiance ici mais comment lui avouer la vérité. Et ses propos sur la Vieille Dame ne font que me conforter dans mon devoir d’obéissance et de soumission : je suis pris au piège et voilà tout. En attendant je vois Veng jouer au billard avec Sou Mey, un jeune peintre génial qui a son atelier ici et commence à être connu. Je pourrais profiter de ma retraite pour écrire un portrait de lui et de son œuvre, ou lui proposer de venir peindre sur ma terrasse s’il veut... Enfin peu importe… D’ailleurs je n’ai fait que mentir partiellement, j’aurais tout le temps d’écrire, tout le temps d’être avec Veng, tout mon temps pour faire le point, tout ce temps qui me manquait tant avant…     

 

Notes.

 

Som cut loy : L’addition s’il vous plaît.

Ôkun Schlan : Merci beaucoup.

At Panya : Pas de problèmes.

Tchkourt : Fou.

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