21 juin 2009
Quatrième semaine. (3)

Parenthèse.
Je préfère professer mon petit savoir que confesser mes petits péchés. Pourquoi? Car mes élèves acceptent mon petit savoir alors que mes petites confessions, dans les esprits des cons sont transformées en grand drame.
Et dire qu’il y en a encore qui ne peuvent pas parler sans savoir être écouté, et de constater que ce sont les plus bavards…
Je me souviens de ce gamin à Siahnoukville. Il était environ vingt-trois heures, avec mon frère nous étions affalés sur un canapé de l’Eden en train de siroter un verre. Il y avait un boucan infernal, la musique était à fond, les gens ivres pour la plupart et nous l’étions aussi, dansaient et riaient, criaient, bougeaient et participaient à l’agitation du monde. Et c’est dans ce brouhaha, dans ce bordel, dans cette immense n’importe quoi, au cœur même de cette extraordinaire beuverie, que ce gamin, un petit vendeur de bracelet claqué par sa journée, flingué par sa soirée, est arrivé, s’est installé sur le canapé après avoir posé son plateau de broutilles à touriste sur la table, et s’est endormi, avec un sourire à se flinguer de bonheur. Et il a dormi comme on dort avec un D majuscule et sur son visage il y avait une expression de sérénité au-delà de l’imaginable, une sorte de sourire perpétuel complètement irréel. J’étais fasciné et mon frère aussi. Au bout d’un long moment nous avons, cons que nous sommes, essayé de le déranger, mais il n’y avait rien à faire, il souriait en dormant. Et rien, je dis bien Rien, n’aurait pu troubler ce joyeux sommeil, cet incroyable paix sur son Visage. C’était il y a deux ans et c’est encore un mystère, une photo sans papier, un texte que je ne saurais écrire, une toile impossible à peindre, une musique « à part ».
***
Si heureux depuis que je ne suis plus à Phnom Penh, mais parfois le passé ressurgit :
La bassesse de pensée, les flatulences existentielles, la carence d’honnêteté de certains me scient encore les jambes, quand je cherche tant à me protéger de ces mesquins petits joueurs de la pensée. Une spéciale dédicace à Jean-François Périguois, en souplesse et en déception.
Je m’en veux de pouvoir encore être déçu. Je me suis si rarement trompé en France, sur les amitiés ou les copinages. Ici tout est différent, m’y faire!
L’opportunisme, l’arrivisme, l’égoïsme, tous ces isthme d’artistes entre deux terres, le cul entre deux chaises, qui pour une expo renient la vérité, ravalent leur glaire, vendent leur âme, pour être, rester, perdurer, pauvres petits pious-pious en quête de reconnaissance.
Il va falloir que je me calme, car moi qui ne suis jamais rentré dans aucun jeu, je me mets à vouloir avoir des ennemis. Erreur grossière! M’écouter encore et toujours et écouter Madame Sambath : ne se consacrer qu’à mes projets, ne fréquenter que des amis au sens noble du terme, ignorer le reste comme la peste car le temps est trop précieux. Trois règles fondamentales dont ne jamais se détourner pour vivre en paix ici, dans ce pays où les expats virent vite fait bien fait déboulonnés du ciboulot, déconnectés de toute réalité.
Mais quand même se marrer un peu, se faire du bien, ouvrir les vannes, se soulager :
Exercice de chimie : prenez quelqu’un de bien, déposez le ici, et tini tinou observez le résultat de l’alchimie au bout de quelques années folles ou de mois d’ivrogneries : gare aux fioles!
Il faut vraiment que je me fasse au problème universel suivant : les cons sont bien plus audibles et visibles que les gens biens. On rencontre les cons à tous les coins de rue, dans tous les pays, à toutes les époques. C’est la même chose pour les personnes intéressantes mais c’est un parcours semé d’embûches et un combat de longue haleine incomparable, demandant une infinie maîtrise de soi, beaucoup d’humilité et un grand Art de la patience. Je l’appellerais Lucidité.
Je m’en veux de ne pas être un Sage Parfait : celui qui sodomisant le garçon qui l’aime, ou inversement, jouit en criant : sus aux cons, culs aux fions et vive Art Blackey! Il m’arrive parfois d’être trop entier, de craindre l’incommensurable bêtise des troufions de la pensée raccourcie, de l’intelligence rabougrie, du Savoir à la petite semaine, d’être parfois, heureusement parfois seulement, celui qui ne peut rire en baisant sans craindre les jugements des parvenus qui ne savent pas venir, des enculés qui ne savent pas jouir, dont les orgasmes se ramassent à la petite cuillère dans un bol qui ne déborde jamais d’une goutte de sperme joyeux. Je m’en veux de ne pas encore avoir une distance suffisante envers les pisses goutte à goutte, les rétractés du bulbes, les incontinents ne pouvant s’empêcher de lâcher leur flot et leurs pets de conneries à cent kilomètres à l’heure, à l’heure où aimeraient dormir les vaches et en paix chanter les coqs. Je m’en veux d’être trop calme, jamais assez méchant, de ne savoir hurler que par l’entremise de mon encre, de réserver ma salive à des seules fins libertines, gourgandines, câlines, coquines, quant elle pourrait cracher, siffler, envenimer, mettre les points sur les I des petits profiteurs de rien du tout, brocanteurs d’aigre plaisir et fouille-merde pour qui le mot Jouir ne se conjugue qu’à l’imparfait.
***
Cinquième et sixième semaine.
« Grand frère », c’est comme ça qu’on peut appeler son grand frère… En cambodgien, « Bang Pro »! Et en quoi serait-ce original? En ce sens que la plupart du temps ce n’est pas un grand frère, mais un oncle, un cousin, un grand père, voire un ami plus âgé. Sur le ton de la rigolade il peut être une tortue, un amant, un fantôme « tchao bang pro » ou une formule de politesse envers quelqu’un que l’on ne connaît pas mais qui est plus âgé. Je fais cette petite parenthèse car Veng appelle « Bang Pro » le mari de la sœur de sa mère! Et c’est à lui que je voulais en venir, ce beau-fils par alliance, d’environ soixante-dix ans, qui, à chacun de mes passages dans le village natal de Veng, à Phnom Chiso, Province de Takeo, me donne un peu plus de son affection, de son français, et de son alcool. Hier soir, alors que nous avions fini de manger dehors mais dedans, et que l’orage était à son apogée et la pluie avec, le « grand Oncle » débarqua, plus trempé qu’une mousse de Provence plongé dans un abysse de mer de Chine, pour m’offrir une petite bouteille d’eau qui en fait contenait, en guise d’eau, cet horrible vin dont j’ai tant abusé il y a un certains temps : le terrible « prödal sra saö khmer » ou vin blanc traditionnel khmer. Etant malade je n’en bu que quelques gorgées, par politesse, politesse qui m’acheva puisque j’allais directement me coucher, à vingt heures!... et ceci pour dormir onze heures. Onze heures d’un sommeil chaotique, sur la fin, car dès six heures commence la symphonie collective de la musique hurlante, des coqs et des klaxons, des rires et des meuglements, de mes rêves bruyants, de cette vie qui commence à l’aube.
Puis à dix heures, frais comme un gardon, alors que je finissais laborieusement les « Amants du Poutnik » de Haruki Murakami en laissant la Codéine faire son office, après deux cafés noirs vietnamiens, « Bang Pro » débarqua avec une bière fraîche, dégotée de je ne sais où. Si je suis honnête, je dirais que je pouvais la refuser. Mais je ne le voulais pas. J’étais dans un roman Japonais qui avait viré au surréalisme et se déroulait sur une île grecque. J’étais un Français un peu fébrile lisant ce roman dans « ma chambre », elle-même située dans la maison de ma belle famille, au milieu des rizières, avec Veng et ce vieil homme plein d’attentions venu m’offrir à son tour son hospitalité. C’était la cinquième fois en cinq mois que je venais ici et la cinquième fois que c’était différent, plus proche et plus intime, comme si la confiance s’installait doucement et sûrement…
Et je sais très bien ce qu’il faut pour qu’elle s’installe de manière plus vraie et plus complice : en apprenant Vraiment le Cambodgien. Je pensais d’ailleurs à ça sur le trajet de Kep à Phnom Chiso, en traversant ces paysages à couper le souffle, tout en énumérant « lamentablement » mon vocabulaire. Roulant je laissais défiler les quelques bribes que je connaissais, ce petit champ lexical, cette lilliputienne et maladroite approche du Khmer…
(Bonjour et comment ça va. Ici et là-bas. Pardon et merci, s’il vous plaît, comment tu t’appelles et que âge tu as? Je m’appelle Emmanuel et j’ai 31 ans. Je et tu, toi avec moi, les verbes manger et aimer « à toutes les sauces ». Aller avec, manger le riz et aimer le Cambodge. Je sais compter et quelques mots pratiques. Le cendrier, la bouteille d’eau, les cigarettes, toute sorte d’alcool. Connaître? Fou et malade, avoir mal, donner, et puis les mots en français adapté, tournevis, café, signer, sac à dos, par exemple. Bananes, île, montagne, monsieur et madame. Pareil, avoir et l’école, le stylo, écrire, laver, pleuvoir, et l’argent, combien, trop cher, je vais à Kep ou je veux un café au lait glacé, des glaçons ou l’addition? Le voleur et la police. Droite, gauche et tout droit, le principe de négation, non, oui, « ne pas » etc. Parler, le pays, la boxe traditionnelle, le cinéma et le marché, la maison, la rue, pardon et dollars. Le premier, le deuxième et les autres, la pluie, pleurer, la machine, le paracétamol. L’ami, la soupe, le bœuf et l’idiot, le chaud, le froid, le bien et le mal, aller, trop cher, blaguer, donner, et, mais, noir, chaud. D’autres encore et dorénavant en plus de l’alphabet, chaque jour des nouveaux mots, et donc, jouissance, des phrases à construire et peut-être sous peu des conversations moins « basiques »...
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Une élève de Sarah ;-)

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03 juin 2009
Prévisionnel à la Manouche.

Deux ans, et on verra…
Deux ans pour réfléchir, pour apprendre à une vingtaine, une cinquantaine d’élèves ou plus à avoir des bonnes bases de français, deux ans pour installer la complicité, pour faire comprendre le plaisir d’une autre langue et le plaisir de la pratiquer. Deux ans pour écrire, lire, vivre dans un endroit qui me laisse vivre. Deux ans avec Veng peut-être, et plus encore. Deux ans pour faire des projets, penser à la suite, tranquillement, pour devoir encore et encore réparer ma Daelim. Pour continuer ce qui commence à peine, vivre ailleurs, par choix, bien. Deux ans pour faire du théâtre, écrire des lettres d’informations, pour sortir l’école de son état embryonnaire, l’amener à maturité. Deux ans pour pouvoir discuter mieux, plus, en khmer, comprendre la langue et la parler, la parler mal mais assez pour la partager partout et avec tous, de la capitale aux villages. Deux années à construire comme jamais je n’ai construit. Deux ans pour maintenir cet équilibre subtil et complexe du rapport entre soi et ses choix, soi et les autres dans une culture et un mode de vie tout autre aussi. Pour réussir à jongler avec la réalité et le théâtre, l’écrit et la parole, l’enseignement et l’apprentissage, l’amour d’un garçon qui est un ange compliqué et la complexité de mon âme garçonne, deux ans pour désorganiser trente ans d’ordre Occidental et les réorganiser en désordre cambodgien : deux ans pour s’amuser à écrire. Deux ans sans le rond mais deux ans loin du cercle infernal de la vie à Paris. Deux ans pour faire des rencontres « butterfly », papillonner avec ces gens de passage qui ne laissent comme signature qu’un seul mot, parfois de trop, parfois insuffisant, parfois insignifiant. Deux ans, à boire trop de temps en temps et pas assez souvent, à jouer au magicien des rhétoriques de la survie et au rhétoricien des magies de la langue de vie ; en hommage au Père, en hommage au Verbe, aux noms des saints, des paires du fils et des mamelles de l’esprit, auxquels je lance une invitation à la tété générale. Deux ans pour faire les comptes et pour conter comment ici ça va et ça vient, tranquille, parfois comme-ci, parfois comme-ça, au fil des fous qui défilent, des intellos qui intellent et interpellent un tel ou tel autre, au fil des passants qui posent, des opposants qui pèsent et des anges qui filent, au fil et à l’aiguille des songeurs qui défilent ici au pas naïf des utopistes niais, cet ici et ce là où il y a de quoi conter et de quoi raconter tralala, mille portraits pour mille minutes et turlututu en tutu.
Deux ans pour aménager dans deux maisons des pièces qui ne soient pas décorées à l’emporte-pièce mais minutieusement pensées et bordéliquement concrétisées, faites de livres, d’objets, de lumières, l’une comme un refuge amoureux, sexuel et intime, l’autre comme une cabane pareille à celles qui pointent le bout de leur nez dans les branches d’un arbre en rêve. Mais bien sûr échanger leur rôle comme le reflet change face à deux miroirs, et rire des pierres figées qu’on se lance à la mémoire…
Deux ans pour un trois juin. Hier « tu » aurais eu soixante-quatre ans ou quelque chose comme ça. Cette note est la trois cent-unièmes et elle est pour toi, venue par hasard, sur un coup de vent, un premier jet qui ne bougera pas, un de ses textes sans pourquoi ni comment mais qui en disent long, ou pas assez.
P.S. Photo "khniom" (de moi) : une vue, mais qui n’est une vue de l’esprit.
21:34 Publié dans Journal d'un Kepois | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
