21 mai 2009

Mais que regardent-elles?

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10 mai 2009

Quatrième semaine.

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   Quel week-end! Après avoir dormi trois heures la nuit de vendredi, nous allons avec Veng et Sarah prendre un café au Bout du Monde, puis, alors que Sarah s’en va à Kampot, Veng et moi partons pour quatre heures de marche dans la jungle. Au sommet de la colline vue splendide sur la baie de Kep et la Province de Kampot. Le long de la balade, arbres « ancêtres », cigales, salamandres, un écureuil et les cris des singes que je n’aperçois malheureusement pas. Je surnomme ce coin « Butterfly Mountain » car c’est par milliers que des papillons multicolores batifolent. Le microclimat qui règne à Kep nous offre de la pluie environ deux fois par semaine et permet à la végétation luxuriante de conserver cette extraordinaire palette de verts, si particulière et propre aux climats tropicaux. Flamboyants, Palmiers, Arbres du Voyageur, Bananiers, Durians, extravagantes fougères à l’ombre des sources, arbres dont je ne connais pas encore les noms sur lesquels poussent toutes sortes de fleurs et de fruits, certains comestibles mais je ne m’y risque pas encore alors que Veng ne se gêne pas. Je ramasse un rameau de bois cerclé sur lui-même pareil à un serpent qui digérerait, pour la décoration du Caméléon, ainsi qu’une branche comme une béquille ou un bâton de sourcier. Les oiseaux échangent leurs points de vue dans des sonorités auxquels le linguiste animalier que je ne suis pas ne comprend évidemment rien. Puis nous arrivons à la mairie de Kep, ayant je ne sais où raté l’embranchement devant nous ramener au point de départ. De retour au Caméléon un couple attend devant le portail. Un français barbu caché derrière de grosses lunettes de soleil et une jeune cambodgienne. Jef et son amie. Jef qui passe me voir suite aux indications de mon frère. Ce genre de rencontre remet toujours beaucoup de chose en question, voire les pendules à l’heure. Ce baroudeur de soixante-treize ans en est à son quatrième tour du monde en voilier, et en solitaire, excusez du peu. Lucide, il a la répartie et l’intelligence des gens qui ont depuis longtemps abandonné l’idée de poser leurs bagages quelque part et ne sont plus dupes des systèmes politiques. Sarah arrive et nous voyageons dans le train de ses paroles, du Portugal au Canal de Panama, du Brésil à Lhassa, d’îles en îles et de ports en ports. Actuellement son bateau mouille en Malaisie, où il repart demain après quelques mois « à pied » en Thaïlande, au Laos, au Vietnam et au Cambodge. Il force le respect par une modestie et une simplicité non feinte. Combien de rencontres éclairs, de discussions éphémères sur le coin d’un banc, de gens de passages depuis six mois que je vis ici?

   Mais il repart et moi aussi, pas très loin, pour un coq au vin avec Bernard et Reth qui viennent passer leur week-end à Kep. Plaisir des retrouvailles avec ce que je peux appeler maintenant « mon vieil ami ». Puis c’est le rassemblement des troupes au Kep Lodge. Moi et Veng, Sarah, Nassoun, Vincent, Anthony, autour de la piscine, puis à l’intérieur jusqu’au couché du soleil, avant de s’en aller à la première conférence de Jean-Michel Fillipi à « La Mouette » : enfin il se passe quelque chose d’intellectuellement intéressant à Kep!

 

   Conférence, donc, sur une minorité vivant près de Kampot, les Song. Cent dix âmes dont le nom de l’ethnie est le nom d’une maladie de peau… Peau qu’ils ont plus sombres que les khmers et qui les voue à subir un racisme qui les poursuivra jusqu’à aujourd’hui. En effet les cambodgiens méprisent les « peaux noirs » qui sont pour eux la peau des paysans, un comble pour un peuple encore si agricole! Par exemple, les africains ici subissent des pressions permanentes et ne sont, c’est le moins que l’on puisse dire, pas les bienvenus. Plus par a priori, manque d’éducation et de savoir, vieux « démons », que par racisme au sens Occidental du terme. Les blancs au contraire bénéficient d’un a priori positif et la pâleur, voire la « transparence », est le summum esthétique par excellence.

   Jean-Michel commence par un exposé des influences et mutations linguistiques préangkoriens dont j’avouerais n’avoir pas tout suivi, puis enchaîne sur les migrations ethniques et en arrive à l’époque des khmers rouges, dont les Song furent des victimes particulières, les seuls à être intégralement dispersés aux quatre coins du pays. A la « libération » par les Vietnamiens et alors qu’ils retournent à Kampot, toutes les terres qu’ils possédaient et qui leur avait était donné par le roi père en personne ont été spolié et ils se retrouvent alors sans rien. Leur langue s’est « khmérisé » et il ne reste plus qu’une dizaine d’individus la maîtrisant. Ils ne purent jamais vraiment s’intégrer de par une tradition orale propre et des rites et approches « religieuses » très différents de ceux des cambodgiens, concernant aussi bien la vie quotidienne que les mariages, les enterrements. La nourriture elle-même est différente et pour le moins frugale, d’après Jean-Michel qui dû la partager un certains temps en leur compagnie alors qu’il approfondissait son approche linguistique, approche qu’il espère continuer, compléter, pour atteindre environ trois mille mots, recensés et classés. Un des aspects qui m’a le plus marqué, et attristé aussi, est le fait que n’étant pourtant plus qu’une centaine (cent onze précisément) il ne sont soudés par aucune forme de solidarité, se contentent de vivre entre eux, reliés par un chef de village et un « chef » de coutume mais ne se parlant pas ou peu. Ils en sont aussi réduits à une extrême misère, misère dans laquelle ils s’embourbent ne croyant plus du tout en eux. Et ils sont, finalement, voués à disparaître, comme une vingtaine d’autres minorités.

   Il y a sûrement des erreurs dans le résumé que je fais de cette conférence, mais l’essentiel y est et les conditions n’étaient pas idéales! Ou plutôt l’étaient, mais pas d’un point de vue pratique! J-M n’avait pas de micro et sa voix était parfois recouverte par le « bruit » de la mer et du vent. Mais c’était une première et ce ne sera pas la dernière! Je suis incroyablement heureux de connaître cette personne et de le savoir maintenant et « définitivement » installé à Kep, en dehors de ses deux jours de cours à l’université de Phnom Penh. D’autant que le lendemain je le rejoignais à La Mouette après que Bernard m’y ait invité pour siroter un verre de rosé, luxe qui ne se refuse pas. Je profitais de l’occasion pour lui parler de certains aspects de la politique engagée par le gouverneur de Kep qui le réjouirent avec raison et nous conforta dans notre amour pour ce coin du Cambodge. Puis j’enchaînais sur mon idée de lancer une sorte de « fanzine » sur Kep, regroupant des textes littéraires, des textes sur l’histoire de la région, des photos et des dessins et peintures, une tribune « libre » et une chronique de la vie Kepoise, incluant l’évolution de l’école et pourquoi pas des réflexions sur le système éducatif « Tini Tinou ». J’y allais prudemment car Jean-Michel est une « sommité » au Cambodge, vivant ici depuis plus de quinze ans, maîtrisant la langue à la perfection, et plus que cela puisqu’il arrive à intégrer les différences linguistiques propres aux minorités. Mais je le sais amoureux du Cambodge, de Kep, je nous sens sur la même longueur d’ondes, et je possède en l’amitié naissante avec Madame Sambath un atout de poids. Je vais d’ailleurs revenir sur Madame Sambath, avec qui je prends un café tous les matins ou presque et avec qui je discute environ une heure tous ces mêmes matins : mais ceci après la fin du récit de ce week-end, chaque chose en son temps, car après la discussion à La Mouette, je partais avec Bernard voir la maison en construction de Jean-François, qui sera sûrement très belle mais ne m’intéresse pas vraiment.

   Nous allâmes ensuite au Caméléon, et je sens que me monte comme une petite envie, de vous parler un peu plus de cette maison…

   P.S. Photo de moi, d'un jeune bonze, prise dans un temple montagne, au coeur d'une forêt de flamboyants!  

Une des vues prise du balcon de notre "résidence secondaire" :-)

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