01 mai 2009

Troisième semaine. (4)

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   Retour sur ce que je disais plus haut, nous avons voulu aller trop vite : non pas un constat d’échec, mais une évidence mise à jour : moi, et Sok avant moi, avons « péché » par emballement. Apprendre le français aux enfants de Phsar Kep est un travail sans méthode officielle. Il faut bien sur le taire, de peur de déplaire, mais si je veux avancer avec eux, il faut que je me mette sérieusement au boulot. Tout ou presque est à reprendre à zéro, et je ne le mets ni sur le dos de mon incompétence dans le domaine de l’enseignement, ni sur leur incapacité à apprendre, pas plus que je ne renie la méthode du Centre Culturel Français ou celle officielle de l’Education Nationale. Voici donc un petit paragraphe comme un bâton pour se faire battre, une réponse aux cris des loups qui surgiront de la forêt touffue des linguistes, un pied de nez peut-être, si vous voulez, aux pédagogues théoriques et aux criticologues spécialistes.  

 

   Les enfants de Psar Kep ne sont pas plus bêtes que vous et moi, mais ils sont les enfants de Psar Kep, in situ : Cambodge. Ils n’ont jamais quitté leur pré carré, terme à prendre au premier degré : un prés carré. Leurs parents, leurs frères et sœurs, leurs familles, leurs oncles et tantes, cousins et cousines, nièces et neveux, leurs grands parents, et cætera, parlent d’argent, de mariage, regardent des clips hors d’âge ou des films que l’on qualifieraient de navets à défaut de termes plus forts. Ils réparent des mobylettes coréennes ou japonaises, vendent de la ‘viande aux mouches’ et des gaufres dont nous nous régalons, surtout avec du Nutella. Ils sont des artistes de la démerde, du hamac, du coup de pelle tranquille, du mur monté au gré des vents et des coups de chaud. Les enfants participent à tout, font le service, touille le ciment, ondulent la tôle, vissent les vis et scient le bois, bercent les petits frères et donnent le manger aux petites sœurs, rient et pleurent en jouant et en criant à longueur de journée. Ils vont à l’école publique, où il apprennent en répétant ce qu’on leur dit d’apprendre en répétant, surtout sans réfléchir. Toute la journée on les voit, vaquant à ne rien faire ou s’épuisant à le faire doucement.

   (Nota bene : je ne parle pas des cambodgiens en général, mais de ceux, quelques centaines, de Psar Kep.)

   Ils errent, déambulent, et s’il faut piocher piochent mais point trop n’en faut, se reposent. Efficaces mais la langueur est toujours présente. De plus il y a toujours un flic dans la famille, petit trouffion ou faux gradé,  colonel de mon séant ou gendarme dont on devine le grade au tour de taille du bide. Aimables, parfois affables, ils parlent fort et murmurent après, jouent des apparences, n’observent jamais en silence.

   Mais de plus en plus je les aime, autant qu’ils m’exaspèrent parfois, et là on en revient à l’école.

   J’ai accepté ce soir ma défaite provisoire. Non, au bout de deux mois et à raison d’une heure par jour ils ne connaissent pas l’alphabet. La plupart ne savent pas écrire « deux » ou « vingt » et ne connaissent les jours de la semaine que le jour J. Car Sok est allé trop vite, et que je l’ai suivi. Car le français est une langue faîte d’exceptions et que nous n’en avons pas tenu compte dés le début. Car nous avons trop fait répéter et apprendre des mots sans qu’ils sachent comment ils sont construits. Car nous n’avons pas pris en compte qu’ils venaient dans cette école dans un état d’esprit différent que celui qu’ils ont lorsque qu’ils vont à l’école publique, avec un professeur Khmer, dans un cadre obligatoire et avec des « comptes à rendre ». Je suis arrivé avec mes gros sabots de littéraire, d’amoureux du français qui rêvait qu’au bout de quelques mois ils puissent ne serait-ce qu’émettre une variante dans l’écriture d’un dialogue qu’ils avaient appris par cœur, sans le comprendre ou si peu. Pas un seul élève, lors de ma première « évaluation » n’a, par exemple, écrit : je voudrais « trois cocas » au lieu de deux, avec comme réponse : « c’est 4500 riels » au lieu de 3000. Mais des solutions existent, apparaissent avec le temps, et je suis fier de ma trouvaille de ce soir, aussi ridicule puisse-t-elle paraître, au moins s’est-elle avéré efficace. Elle touche au syndrome du « copié », du « soufflé », du groupe solidaire de l’individu isolé, qui m’a tant « exaspéré » : explication.

 

   Ce que je considère comme mon épreuve la plus difficile : leur faire comprendre que lorsque j’interroge un élève ou que je fais une évaluation notée, je me fous du résultat du moment que le résultat vient de l’élève. Soit, qu’un tel ou une telle ait zéro sur vingt ou vingt sur vingt ne « m’intéresse » pas du moment que « un tel » ou « une telle » a zéro ou vingt, tout seul.

   Les rares fois où je suis à deux doigts de perdre patience, c’est lorsque que je fais venir un élève au tableau pour lui demander quelque chose, qu’il sait ou ne sait pas, et que tout le monde souffle, souvent en se trompant, d’ailleurs. Jusqu’à hier, tous mes stratagèmes pour lutter contre cette pratique avaient échoué. Expliquer, crier, rigoler, m’arrêter jusqu’au silence, menacer symboliquement en mimant, rien de rien. Puis il y a eu un déclic. J’ai compris leur principe de solidarité, et j’ai demandé à Veng de leur traduire ceci : « Quand un élève vient au tableau, pour faire un « exercice », si les solutions lui sont soufflées, l’élève reste et fait un second exercice, et s’ils soufflent encore, un troisième, et ce pendant une heure s’il le faut ». Personne n’ayant envie de rester une heure au tableau, ça ne moufte plus quand j’appelle un élève. Ce n’est dans aucun guide de pédagogie, mais ça marche, et ça marche à Psar Kep. Je ne déposerai pas le brevet car à Medellin, Dakar, New York ou Paris, ce « truc » s’avérerait peut-être totalement inefficace. J’ai juste trouvé la faille Ici.

   Pour apprendre une langue étrangère parfaitement opposée à sa langue maternelle il n’y a que deux règles : connaître l’alphabet et son BaBA, et une fois que c’est acquit ne suivre aucune règle, s’adapter et apprendre à faire aimer la langue en question, apprendre à « réfléchir » la langue.

   Je me suis enfin mis au Khmer avant-hier et sérieusement, et je compte bien suivre ses deux règles pour avancer : on en reparle dans quatre mois, mi-juillet…

 

                                                                          ***

 

   Les vaches se meuvent, qu’il vente ou qu’il pleuve

   Je me meut ou m’avache

   Les lézards se lovent autant qu’ils le peuvent

   Je ne me sauve, autant que je sache

   Ailleurs ou avec eux je ne suis pas bravache.

  

                                                                          ***

 

   Ce journal d’une vie ailleurs ne peut se faire sans photos. La littérature est bien trop subjective et pour être honnête ne peut se passer de la compagnie pictural d’instants qui parlent tout seul sans s’écrire. Si j’avais un peintre à mes côtés... Un musicien… Un mime… Un acrobate sans théorie, un danseur ou une danseuse…  Et dire que je voulais faire des cartes postales, et dire que je les ferais peut-être l’année prochaine pour pouvoir vivre ici encore un peu, le plus longtemps possible. Paris me semble si irréel, si absurde.

 

   Je suis un faux philosophe, un faux psychologue, un faux sociologue, un faux écrivain, un faux révolté, un faux poète, un faux professeur, un faux voyageur, un faux amoureux, un faux alcoolique, un faux batteur, tout ce que vous voulez, mais pas un faux-semblant : c’est ce qui me permet de rester vrai contre vents et marées.  

 

   Si je ne dis pas toujours ce que je pense et ne pense pas toujours ce que je dis, je ne dis jamais ce que je ne pense pas et ne fais jamais ce que je ne dis pas. Juste pour information à ceux qui pensent que tout est linéaire.

 

                                                                          ***

 

   Voyager en soi et chez soi n’empêche en rien de voyager ailleurs. Mais voyager ailleurs permet de voyager différemment en Soi.

 

   Il est si triste de perdre le goût de partir, de donner toute son énergie pour pouvoir rester, coûte que coûte assermenter ses œillères, valider son aveuglement, s’assigner à résidence, jouer au contorsionniste dans une boîte trop petite.

 

   Passer sa vie à croire et à dire, mais ne rien faire d’autre que se complaire : dernier lot d’un loto auquel trop de gens ont joué sans le savoir.

 

   De tout faire un drame, de rien quelque chose de si important? Je m’en éloigne de plus en plus…

 

   De l’art de trouver une excuse à tout, poussé à son summum : l’infini des Rêves renié sans même une conscience du Réel.

 

   Pour tant, si peur de ne plus être à la hauteur, depuis si longtemps, alors que Tout est là et l’a toujours été. De la peur de creuser autre chose que sa tombe.

 

   Concevoir l’amitié comme un partage d’égal à égal c’est ne rien connaître à l’amitié. Concevoir l’amour comme une fusion c’est ne rien savoir de l’amour. L’amitié comme l’amour ne sauraient souffrir d’aucune règle, d’aucun raccourci. Et surtout d’aucune conclusion.

 

   L’anarchisme, ce fourre-tout…

 

   L’homosexualité comme une forme d’aristocratie, mais malheureusement une aristocratie trop sensible.

 

   La famille, parfois un fléau dont on ne sait jamais que faire, dont on ne saurait se passer, qui nous pousse et nous bouffe, cet idiome intraduisible. Mais aussi, parfois encore, ce lien indispensable aux racines.  

 

   Eriger la déprime en art c’est refuser l’art et garder la déprime.

 

   Certains poursuivent leurs études comme on chasse le gibier domestique, par peur de ne savoir chasser le gibier sauvage. Le confort de la meute et du fusil.

 

   A ceux qui veulent tout savoir, vous crèverez ignare.

 

   Le suicide est à la vie ce que la mort est au rêve : une abstraction de trop.

 

   Je respecte par-dessus tous les deuils inaccomplis de certains vieillards, qui de rides en rides sculptent leurs visages dans la pierre brute du Vouloir, réservant leurs larmes et leurs rires aux grandes occasions. Nous passons, ils restent : muets ils offrent leur sagesse à nos silences.

 

   Aux vaines agitations des traditions, ne vaut-il pas mieux improviser sur les gammes du présent? « Au clair de la lune » ou « My Favorite Think »?  

 

   Se mentir est d’une facilité déconcertante. Les syndromes conséquents, par contre…

 

   Il y a les amateurs de souffrances et les professionnels de la mélancolie. Je préfère les rêveurs qui en général rajoutent à tout ça une touche de joie, un soupçon de rire, une larme de tristesse, un chouia de poésie, une tonne de vie. 

 

   « Trois heures du matin : ils égorgent un porc. » La souffrance est une répétition sans fin, mais la Joie se renouvelle aussi sans fin!

P.S. Une petite photo volontairement sombre : l'entrée du "Caméléon" de nuit, très... théâtrale!

Petit "scène" quotidienne de la vie à Phsar Kep.

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30 avril 2009

Un petit pécheur de "Lotus" :-)

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