31 mars 2009
Troisième semaine. (1)

Au fil d’une lecture, d’un livre arrivé ici par plusieurs chemins.
« Avec tes défauts, pas de hâte. Ne va pas à la légère les corriger.
Qu’irais-tu mettre à la place ? »
« Garde intacte ta faiblesse. Ne cherche pas à acquérir des forces, de celles surtout qui ne sont pas pour toi, qui ne te sont pas destinées, dont la nature te préservait, te préparant à autre chose. »
« Tu peux être tranquille. Il reste du limpide en toi. En une seule vie tu n’as pas pu tout souiller. »
Quelques extraits de « Poteaux d’Angle » d’Henri Michaux. Qui appellent à des pensées plus personnelles.
Là où j’enseigne j’apprends de mes élèves une forme d’humilité. Je réapprends aussi à aimer ma langue, à aimer mes verbes, à reconnaître ma verve. Je replonge dans le BaBA, la genèse, histrion de maternelle je replonge à même l’essence, dans le sacro-saint cœur du Parler et de l’Ecrire, dans ses subtilités infinies, dans sa complexe toile de Possibles, dans l’horreur magnifique de ses exceptions, que j’avais oublié, par triste habitude de m’en croire maître et servant. Je ne suis ni l’un ni l’autre, seulement un passeur de poésie, un troubadour portant les paroles de sa musique. L’alphabet me trotte dans la tête du matin au soir comme une cantate, une homélie, concubinaire du swing et partenaire ternaire de mes lubies musicales il devient mon blues, la gamme étonnante et détonnante sur laquelle il est une improbable quantité de variantes. Vingt-six lettes offrant plus encore qu’aux yeux une voie lactée de toute splendeur. La langue est un blues sur lequel improviser, derrière laquelle se cachent des sens qui s’entrecroisent, se regardent en chiens de faïences ; un amour vache, le bestiaire de la vie, les meuglements de l’existence, les flûtes et zut de malignes sirènes avec lesquelles nous apprenons à danser. Comme chez Céline, le fond se cache derrière la forme, n’en déplaisent aux « Classiques ». Et sus aux Caciques, « avec beaucoup de patience et de vaseline, éléphant encugule fourmis! » ou autrement dit, il suffit d’attendre et tout le monde peut alors Comprendre. Quoi? Que tout arrive si on le décide, si l’on prend le temps d’attendre. Un orgasme n’est rien d’autre.
« Toi, de ton côté, n’interromps jamais un rêveur. Comment ne te haïrait-il pas ? »
Il est bientôt six heures du matin et je n’ai toujours pas dormi, pas plus que je ne le désire. J’ai joué au poker quelques heures et j’ai gagné. Quoi ? Des rires et des rires encore, ainsi que la folle somme de trois dollars. J’ai bu un peu mais pas trop, à l’inverse j’ai fumé Ara sur Ara et le cendrier est un cimetière infâme que je n’arrive pourtant pas à mépriser. Reflet peut-être d’une mort qui viendra bien assez tôt, toujours trop tard puisque j’ai décidé de vivre et de m’amuser avec Cioran. Surtout, je vais épeler le mot Liberté en allant me promener avec ma Daelim dans les montagnes. Un salut au bonze dans des pagodes cachées aux regards des manants et des touristes. Privilège d’un Exil qui n’est pas un voyage, mais un choix de vie. Voilà mon after! Peut-être passerais-je un moment, sur le chemin du retour, en compagnie de la Dame Blanche, clin d’œil à Duras, à « Albert », écouter la musique de la mer car tout est musique et musique seulement.
A peine l’aube daigne t-elle apparaître, le bruit des chaînes de vélo derrière les volets clos, comme échos aux coqs, comme un rappel à l’enfance, cette enfance que la plupart ne savent que perdre en se donnant bonne conscience, car il faut bien vivre n’est-ce pas?…
Je pense que le fléau de l’humanité, c’est l’ennui. Ou plutôt, l’incapacité profonde des gens à apprécier le Temps. Savoir s’ennuyer avec Art est un privilège de poète. Les agités du bocal ne font que suivre passivement leur ligne de vie, sans surtout ne jamais vouloir la dévier.
Une nuit blanche sans idées noires, c’est quand même autre chose qu’une journée noire avec des idées de blanc!
L’occidental contemporain aime sa suprématie par confort intellectuel, la sagesse n’est pour lui qu’un concept exotique. Qu’il sache qu’on peut-être sage en étant insolent, libertin, ironique, truculent, grand pêcheur devant l’Absence d’Eternel, qu’il sache que la Sagesse est indissociable des agitations de l’esprit, que la sagesse ne va pas sans paradoxes... A développer!
Photo : paysage typiquement "Asie du Sud-Est. Région de Phnom Chiso / Takeo. Cambodge.
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Quelques couleurs...

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26 mars 2009
Deuxième semaine

Je vous parlais au début de ce journal du rituel de mon café matinal, mais en fait de café ne vous y trompez pas, il s’agit d’une délicieuse mixture noire, épaisse comme les brumes qui enveloppent, tel un sombre suaire, les matins d’Irlande en Hiver. Je donne cette image à titre d’indication n’ayant jamais au grand jamais mis les pieds en Irlande, pas plus que je ne compte les y mettre dans les années à venir, mais je trouve la comparaison assez juste, d’autant qu’elle à reçu l’agrément de mon imagination.
Mais je vous sens déjà un peu perdu. Et vous précise que c’est volontaire, adéquat à la situation, pensé en conséquence, voulu et même plus, réfléchi, car je me mets à réfléchir depuis quelques temps, subséquemment des idées me viennent de façon plus posées et je vous en ferais part de temps en temps, le moment venu, si ça ne vous dérange pas trop, sous formes diverses et variées, courts poèmes, situations en prose, ésotérisme de pacotille, métaphores douteuses ou pertinentes, descriptions de situations « telle quelle » bref, sous toutes les formes possibles, profitant de l’infini palette que nous offre le langage, et plus précisément le français, que je place sur un piédestal pour la seule, unique et valable raison que c’est la seule et unique langue que je maîtrise à peu près valablement.
« Goutte à goutte le bambou se remplit. »
Peut-on parler d’un retour aux sources? Beaucoup d’éléments le laisse penser. En même temps je ressens un sentiment d’accomplissement, comme si ces quatre années de voyages au Cambodge devaient me mener ici, précisément Ici. Les cigales et les grillons, le soleil et la chaleur, le calme et la campagne, me rappellent à mon enfance autant que la mer et les balades à vélo ou en mobylette, le chemin de l’école me renvoient à mon adolescence, au Vallon, la maison où j’ai grandi, isolée au cœur de la forêt, ainsi qu’à la source, on y revient, qui l’alimentait en eau la première année. Mais « si je n’étais pas sérieux quand j’avais dix-sept ans », suis-je en train de le devenir? Je ne sais pas, en dehors du fait de ne plus passer mes jours et mes nuits dans les vapeurs d’alcool, s’il est vraiment sérieux de s’installer au milieu de « nulle part », sans véritable sécurité financière, avec son petit copain, pour enseigner le français à des gamins, des paysans, pauvres en guenilles ou faux riches, mais aussi et surtout bien plus que ça, nos élèves? La réponse prendra du temps, se dessinera petit à petit, comme le bambou se remplit…
Par contre, ce à quoi je peux répondre maintenant, c’est à la question que vous ne m’avez pas posé et que je vais donc poser à votre place. Où vis-je? Dans une assez grande maison, qui est aussi un café, une galerie d’art, le bureau du directeur et des deux professeurs en cas de réunionite aigue, où nous logeons à quatre, et le moment est venu je pense d’esquisser les présentations. Sok Ngo Sisowath, Khmer « de France » membre non éminent de la famille royale, qui revenu en terre natale a décidé de monter cette école, y laissant toutes ses économies. Sarah Dohr, Suisse Allemande, installée depuis quelques mois au Cambodge et présente bien avant moi à Kep, et Moi, donc, votre humble serviteur, dont ce « journal » je vous rassure, n’est pas et ne sera pas, je l’espère, trop égocentré, et enfin Veng, mon copain, rencontré il y a quatre mois, originaire de Phnom Chiso, ayant accepté, par la grâce de Bouddha, de me suivre ici, et de devenir mon assistant, refusant d’être un assisté. Et n’oublions pas non plus Chatouille, Chatméléon, Chtouille, etc. la mascotte, petite chatte folle et adorable, trop aimée, que je surnomme aussi La Bourgeoise de Kep…
Donc cette maison… A-t-elle un nom et une adresse qui pourrait la rendre plus concrète à vos yeux curieux et attentifs? Bien sûr, comme toute maison digne de ce nom. Si un jour vous décidez de venir nous rendre une petite visite, comme d’autres avant vous, n’est-ce pas Taku, Danielle, Jean-Marie et Laurent, Luc Olivier et Harry, Daniel, il vous suffira de demander au premier Garuda que vous croiserez, comment aller au Caméléon, Pshar Kep, Royaume du Cambodge, et je suis certain qu’il saura vous indiquer le bon chemin. Si par un extraordinaire hasard il n’était pas au courant, passez-moi un coup de fil et je vous orienterais du mieux que je peux. En attendant je peux déjà vous donner cette indication. Une fois à Pshar Kep, si vous êtes en direction du Vietnam, avancez doucement (ici tout va doucement) jusqu’au dernier taudis (une ferraillerie) et prenez un petit chemin de terre sur votre gauche, là vous tomberez dessus. Là, oui, juste là, entre la route principale et la mer, à cinquante mètres de l’une et de l’autre, juste équidistance, à la fois pratique et d’un luxe inouï puisque tous les matins, toutes les journées, tous les soirs, vous passez de l’un à l’autre, pour vous déplacer ou pour aller contempler, méditer, penser ou ne pas penser, pour rêver, parler avec les esprits, Bouddha ou le Vide, le Rien, la poiscaille ou juste admirer les corps mirobolants, luisants, divins des pêcheurs qui s’activent sur cette mer de Chine, ce golf de Siam parsemé d’îles qui chaque jour nous fait l’offrande d’Apparaître.
P.S : Photo de la vue que l'on a dés que l'on franchi le portail de "ma" maison, alias Le Caméléon.
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