25 décembre 2009

C'est donc Noël?

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   Noël à Kep ! Moi qui depuis que les noëls ne sont plus « en famille » les déteste, j’ai été servi hier, en bien ! La soirée a commencé au Kep Lodge, VIP à 5 autour d’une fondue savoyarde invité par Dan et sa femme. Il y avait mon frère et Jérôme, et ce fut, exquis, délicieux, splendide, fin, magnifique, ne rayer aucune mention inutile mais cocher l’ensemble des cases. Puis les invitations se poursuivant, nous poursuivîmes chez Lida qui paya sa dîme sous la forme de tournées offertes. Le Caméléon une fois de plus débarqua au grand complet, Paul et Gaétan, les deux chouchous adorables bien qu’hétéros, Alexandra qui fut « bue » et donc en bonne voie de Képoisation, Anne Catherine, la nouvelle professeur, dont il va falloir canaliser l’extraordinaire énergie, Guillaume bien en forme et Dan et Jérôme. Il manquait Veng à l’appel qui aujourd’hui me déteste et me balance à la pelle des gros silences plein de reproche car je suis rentré bien ivre à six heures du matin, après une longue pause à la Dame Blanche, sous une voûte céleste sublime. Bref, une belle nuitée entre autre dédié à Sarah et aux absents qui ont toujours tort mais que l’on adore. Nous trinquâmes donc à la santé de Sok, d’Anne-Sophie et Guillaume, à Momo et aux Castella en général, à Cindy et à tous les esprits de l’Ecole et du Caméléon. De mon côté c’est à Danielle, Harry, aux morts et aux vivants, à Caroline Avran et à Damien, Bernard et compagnie que mes pensées aussi allèrent.

Je déteste et j’adore être ivre avant l’heure. Impossible de dessouler ce jour, et dans une heure c’est la fête à l’école, gâteau et ballons, jeux et danse, je vais mettre mon masque de dignité pour cacher ma face d’ivrogne, de français fêtard et saoulard. Cham Lika, Rotana et Poy Borany parmi tant d’autres vont me sauter dessus. Courses et fausses bagarres, volley et grand n’importe quoi, les « fous » et les « folles » vont fuser, « Krou Tchkourt » et « Tchkourt Conce » ! Un noël sans sapins ni guirlandes, sans aucuns flonflons mais c’est justement ça qui est bon, cet énorme décalage qui fait que l’on va fêter une tradition chrétienne et consumériste en la détournant. Et puis c’est quand même le jour de ma fête, ce nom qui est le mien, bien qu’athée indécrottable et mécréant !   

   Musique, soleil, danse, des sommeils lourds de rêves, professeur cacique d’élèves auxquels il faut apprendre à réfléchir et qui vous apprennent à « dé-penser » la vie pour mieux la vivre. Partage des âges, ou de l’art de mettre parfois ses expériences sous silences pour ne pas déranger les flux joyeux de la vie simple. Chansons et amphigouris de dialogues qui mériteraient d’être gravé dans le marbre d’un livre de l’absurde, une somme de savoir-vivre autrement que dans la Logique.

   Sans rubans les Impôts m’ont versé hier ma prime pour l’emploi. Un fou rire m’a gagné et ne me quitte toujours pas. S’ils savaient ! Qu’ont été ces six ans de Sorbonne par rapport à cette petite année à Kep ?! Si pauvre routine ! Je repense à mes colis, au RER B, à la banlieue de Paris, aux bancs sur lesquels il me fallait poser mon cul et boire pour « supporter ». Je repense aux alcooliques non anonymes du groupe de Boisset ! Je pose un regard sur toute cette époque et ce regard me semble venir tout droit d’un gros tas d’années lumières. Une année peut-elle avoir valeur d’un siècle ?

   Mais ce qui me rend le plus serein, c’est que je ne regrette rien. C’est que de ces six ans je ne retiens que les rencontres, les amitiés nouvelles, les longs amours vite terminés, les voyages et les concerts, les expositions et les nuits blanches à écrire ou baiser, je ne retiens que les ombres des buildings de New York et les balades à cheval sur les plages du Sénégal. Je ne retiens que des « Je me souviens » que je vais reprendre petit à petit comme le bambou se remplit. Je ne retiens que la Toscane et l’Auvergne, et fleurissent les mânes et les fantômes qui rigolent d’avoir tant joué avec mon âme d’âne, damné couillon encore plein d’espoir malgré le Noir, désireux maintenant de maintenir un cœur heureux et battant.

   Et puisque Dieu est mort, crachons sur sa tombe avec la bonne humeur des vivants, et partons danser avec les petites crapules de Kep, de l’école, et bâfrons-nous de chocolat, tartinons-nous de bonne humeur, et joyeux Noël !  

23 décembre 2009

Examen!

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EXAMENS J

 

Exercice 1

 

Remettre les phrases dans l’ordre.

 

1) Caméléon / professeurs / est / la / des / maison / le.

 

2) viendrai / car / pas / ne / je / malade / suis / demain / je.

 

3) hier / car / l’île du lapin / l’école / n’était / était / on / on / pas / à / à

 

4) mal / tête / aujourd’hui / examen / a / à la / on / car / un / il y a / 

 

5) Emmanuel / Sok / Phnom Penh / iront / demain / bus / avec / Alexandra / le / à / et / jours / deux.

 

Exercice 2

 

Conjuguer les verbes avoir, manger et aller à l’imparfait, au présent et au futur.

 

Exercice 3

 

Ecrire cinq noms de couleurs, cinq éléments du corps humain et dix verbes du 1er groupe.

 

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Exercice 4

 

Choisir des opposés dans la liste ci-dessous et compléter les phrases. (Attention au féminin / masculin et au singulier / pluriel.)

 

Gauche / droite, près / loin, grand / petit, lourd / léger, blanc / noir, au-dessus / au-dessous,  beau / laid, lent / rapide, ici / là-bas /

 

La maison est ……………. .

 

Le chien est ……….. mais la poule est ………… .

 

L’école est ………………… .

 

La moto, la voiture et le bus sont ………………… .

 

Le Caméléon est ………….. et l’école est ………….. .

 

Le musée est à ………… et le palais royal est à ………… .

 

Emmanuel est ……………. .

 

Le livre est ………….. de la table.

 

Kampot et Phnom Penh sont ………… de Kep.

 

Le sac à dos est …………… .

 

Bonus :

 

Ecrire cinq expressions courantes.

Photo : 1er examen, après deux mois de français. Le cancre de la classe ^_^

22 décembre 2009

21/12/2009

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21 / 12 / 2009

 

   Aucune ironie dans le constat suivant, mais ici aussi c’est l’hiver, et je me suis enrhumé. Le matin le thermomètre doit flirter avec les 18, et cela n’est pas arrivé depuis au moins onze mois, c’est donc par contraste qu’on se les gèle, surtout le matin ou le soir en moto. En parlant de moto, je m’y suis enfin remis ! Et que ça fait du bien de se sentir à nouveau indépendant. Le bras me fait toujours mal lors des secousses, mais rien d’insupportable. La mauvaise nouvelle est que je ne récupère pas grand-chose en flexion. Ainsi va la vie ici, on peut dire que mon coude va à « veau » l’eau… En attendant j’ai repris les cours au Bout du Monde et les élèves étaient tout sourire de me voir revenir. Ils ont beaucoup d’attention envers moi et chaque jour demande à voir si ça va mieux et veulent toucher. Idem pour les gens du village. Une certaine empathie même pour certains. Et toujours leur sacro-sainte curiosité à tout propos.

   La semaine dernière fut particulièrement longue, car j’étais seul » au Caméléon avec Veng pour tout gérer, entre autre l’arrivée d’une dame de soixante ans venu quinze jours donner les cours aux petits. Ainsi que celle de Sophia, venue elle aussi donner un coup de main. Puis avant-hier ce sont deux jeunes, très jeunes ! de 18 ans qui sont arrivé pour trois semaines. Qu’ils sont mignons ! Nous rigolons beaucoup à ce propos avec Veng et Alexandra, de qui les « mangera » les premiers ! Ils font un tour de l’Asie de sept mois, et venaient de la Thaïlande qu’ils ont parcourue pendant un mois en vélo. Adorables et pas feignants ! Ils s’attaquent déjà au terrain de volley et au potager qu’il faut refaire, l’herbe ayant tout recouvert. Ils le font minutieusement, en jouant avec les gamins. Nous les avons installé dans la maison de Jo et Tarek, et ils n’en reviennent pas de la vue. Ce qui me rappelle à mon désir de reprendre cette maison, et donc à l’incertitude du retour de ces deux couillons et à mes « carences » financières. Mais je ne perds pas espoir !

   Donc de longues journées, où il faut préparer les cours, faire acte de présence au Caméléon, enchaîner de 17 à 20 heures 15 le soir, avec une moyenne de quarante élèves. J’ai aussi fini le texte sur Phnom Chiso que j’aime beaucoup, et qui sera publié sur trois mois car trop long. Je décide que le prochain tournera autour de l’école, du Caméléon et de leurs protagonistes, élèves, l’équipe, Kontia, gens de passages, atmosphère, et cætera.

   Enfin, pas de plaintes ! Veng reste celui qui travaille le plus. Je prends tout de même le temps de faire mes siestes, de lire, de jouer au scrabble, de ne « rien » faire. Mais les quinze jours à venir vont s’avérer chargé ! Dés ce soir, il y a les 100 jours du décès du père de Van Lina, où je suis invité. Puis ce week-end ce sera la fête des eaux à Kep pendant 3 jours. Vont suivre Noël, le retour de Sok, puis le nouvel an et début janvier la fête nationale. Beaucoup de jours fériés en perspective, et de fêtes aussi ! A propos de fête, samedi soir fut une drôle de soirée, où nous sommes allé assister à un spectacle de « travestis » et danser à la « Rotong », the Bar of Kep. Je dis drôle car en plus de Veng et d’Alexandra, nous y étions avec Pothea et Kum Piseth, deux élèves ! et le prétendant d’Alex. J’ai payé ma tournée, puis tout le monde a dansé jusqu’à une heure du matin.     

   Bon, 08 heures 45 et déjà trois crapules dans la chambre qui attendent d’aller à l’école ! Quant à moi, je vais préparer, sans sadisme aucun, l’interrogation écrite de jeudi pour les « moyens ». Et aller au Bout du Monde retrouver ma petite salle de classe improvisé à flanc de colline, face à la mer, dans les palmiers, que c’est dur !

 

Photo : Vue nocturne du Caméléon.

04 décembre 2009

04/12/2009

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Reprise du « Journal d’un Képois »

 

04 décembre 2009.

 

Je me décide donc à reprendre mon journal, après plusieurs mois « d‘abstinence ». Il serait trop long de raconter tout ce qui s’est passé, entre les problèmes de mon frère, l’école, mon voyage de presque un mois en France, Veng, des retrouvailles et des déceptions amicales. Certaines choses reviendront peut-être sous la forme de réminiscence mémorielle, souvenirs en flash back, appelé par des faits contemporains à cette reprise.

 

L’école a bien rouverte la première semaine d’octobre, sans Sarah mais avec Alexandra, nouvelle venue, ici en tant que chef de projet. Une centaine d’élèves inscrits, un nouveau partenariat avec HAMAP Santé, mais une reprise rendue plus complexe par le départ de Sok en France pour un mois, il y a une dizaine de jours maintenant. C’est donc Anne-Sophie et Guillaume, que nous avions rencontré à Phnom Penh il y a deux mois, qui sont venus à la rescousse. Anne-So s’occupe des petits, de 9 heures à 11 heures et de 14 heures à 16 heures, et Guillaume du « bar » du Caméléon qui a lui aussi repris ses fonctions, mais comme à ses débuts, c'est-à-dire sans une publicité qui pourrait l’assimiler à l’école. L’ambiance est donc excellente. J’ai fêté ma première année d’installation au Cambodge, puis mes un an avec Veng, toujours aussi adorable et dont je suis toujours fou amoureux, un peu trop parfois il me semble, mais cela vaut mieux que le contraire. Tout pourrait être comme l’hiver qui déroule ses journées « fraîches » et ensoleillées, si ce n’était mon frère, et la rencontre d’une moto avec moi dessus, et d’un veau fou, le jour de mon anniversaire, qui se solda par une fracture de l’olécrane du coude, une plaie imposante à la hanche et quelques contusions et écorchures, qui me firent passer mon « happy birthday » à l’hôpital Calmette de Phnom Penh, les yeux fixés au ventilateur plafonnier, entre deux autres accidentés de la route et leur famille respective, puisque aucun service de chambre (repas, toilette, etc.) ne sont proposé par l’hôpital. Ce sont donc les familles, qui dorment à même le sol, qui s’occupe de tout. Me concernant, Veng fut mon ange gardien et me pouponna durant la petite semaine que durerait mon séjour après l’opération, qui eue lieu le 19 à l’aube, dura presque deux heures, et vit mon bras droit « ferré » de deux broches et mon compte en banque amputé, lui, de quelques centaines de dollars,  répétition « débitrice » assez épuisante ces trois derniers mois. Enfin, je suis en phase de rééducation, m’imposant une demi-heure de « torture » quotidienne pour essayer de retrouver 100 % en flexion / extension du coude, ce qui n’est pas complètement sûr…  En parallèle, donc, mon frère. Toute les histoires seraient trop longues et complexes à raconter, mais disons, comme le constataient justement deux amis communs, qu’il ne tire jamais leçon de ses erreurs, balance en général sur le dos des autres ses problèmes, et de par les quantités d’alcool qu’il s’envoie, ne réfléchit pas aux solutions qui pourraient être les bonnes pour enfin s’en sortir. Après une tentative avortée de travailler, dans des conditions de « rêves » en tant que Manager au Bout du Monde, de par mon entremise, il a repris le Caméléon, il est vrai, avec l’accord de tout le monde. Mais ayant voulu trop en faire, c’est jusqu’à l’école qui fut en danger, entre autre après une sordide histoire de baise qui nous amena à une engueulade mémorable, à une « fuite » de ma part à Phnom Chiso, et à une rumeur circulant dans Kep, faisant passer le Caméléon, maison des professeurs et vitrine de l’école, pour une maison de passe! Une fois de plus il n’y était pour rien, ni au Bout du Monde, ni au Caméléon, seulement toutes les méchantes Sambath et hypocrites Vice-gouverneur étaient les coupables, sans, limite, me compter dans le lot, et toute la terre entière avec. Il décida donc de tenter sa chance… en Thaïlande ! Alors même qu’on lui avait dit que là-bas on n’engageait pas de barman ou manager occidentaux, puisque la main d’œuvre locale était largement formée et suffisante. Pour se faire il demanda à tout le monde de l’argent, dont à moi. Et ce fut 600 $ qui partirent, en fumée et en quelques jours à Phnom Penh, en beuveries, entre autre. Puis 3 mois assez catastrophiques, et hier un mail comme quoi il était en overstay de visa de plus d’un mois, menacé de prison, et acculé à payer 530 $ pour pouvoir quitter le territoire. Et donc, encore 600 $ a envoyer d’urgence. Auxquels on peut rajouter les 800 $ que m’aura coûté l’opération et ses frais corollaires. Bref, je ne cache pas à ce jour qu’une certaine « mélancolie » me gagne, malgré la gentillesse de tout mon entourage et des élèves. Peut-être est-ce là une des raisons qui motive le reprise de ce journal ; un besoin de laisser sortir mes sentiments d’un côté, et de l’autre celui de m’évader le temps de l’écriture, ou encore de me réfugier dans le récit à venir des petits bonheurs du quotidien qui me permettent de ne pas sombrer dans la déprime, alors que toutes les conditions sont là pour une vie sereine, calme, constructive et heureuse. Des « détails » comme cette dégustation de délicieuses tartes au chocolat accompagnées d’un petit Chardonnay blanc pas piqué des brouettes avant-hier, ou le plaisir d’avoir repris les cours depuis lundi, de 17 à 20 heures. La lecture de bons bouquins au soleil, face à la mer. La « fraîcheur » des petits matins avec le café en terrasse et le rire des enfants. L’achat d’une nouvelle moto pour nos un a avec Veng (Merci Danielle et Daniel !) Les séances de « pêche » à la lumière de la pleine lune, que j’observe les pieds dans l’eau sur un petit muret, alors que s’ébattent Veng, Piseth, Rady et Guillaume. Les passages de Jérôme au Caméléon, l’écriture et la publication de mes textes dans l’Echo du Cambodge, ou encore cette superbe petite soirée d’anniversaire concoctée par Veng et une quarantaine d’élèves, avec Alexandra, Anne-So et Guillaume et avec ballons, gâteau, danse et pluie de cadeaux ! Bref, toute cette brochette d’instants délicieux, qui rattrapent les grosses emmerdes de ces derniers mois et me font maintenir la tête hors de l’eau, avec même, parfois, une certaine zénitude toute Asiatico-Képo-Bouddhiste.   

Absence.

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06 juillet 2009

Synthèse TKR

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Mardi 07 mars 2009

 

   Ce journal va prendre une tournure particulière pendant deux jours. En effet, mon programme de vacances s’est vu tourneboulé par ma décision d’aller assister à deux séances du procès en cours de Kaing Guek Eav, alias Duch, chef des camps M 13 et S 21 durant la terreur des Khmers Rouges, cela dans le cadre du très contreversé  Procès International des Khmers Rouges, mis en place par l’ONU et l’Etat du Cambodge, principalement financé par la France et le Japon.

   J’ai considéré que vivant dans ce pays, il était pour moi indispensable, pour mieux le comprendre, de m’intéresser à sa langue et à son histoire. Histoire d’autant plus importante qu’elle fût récemment bouleversée par une des plus horribles guerres du 20ème siècle. En effet la plupart des historiens s’accordent à dire que les quatre grands dérapages de ce siècle furent le génocide des juifs et celui des Arméniens (pas encore reconnu par la Turquie), et les massacres intercommunautaires des Tutsie par les Hutus et des Cambodgiens par les Cambodgiens Khmers Rouges. Je tiens à signaler tout de suite que je ne suis pas historien, que bien d’autres massacres eurent lieux que ce soit au cours de guerres où tous les civils furent touchés (Kosovo/Bosnie, Darfour, Chine/Tibet, etc.), d’autres où l’on s’en prie à des communautés particulières (Homosexuels, gens du voyage) sans parler de celles, moins médiatisées, en Afrique tout particulièrement. Et puis ceci n’est pas une chronique des ignominies perpétrées par tous les fous de tous les pays, par tous les tarés du monde entier,  mais juste le récit de mon incursion dans un Tribunal au cours de laquelle j’ai pu voir et entendre un de ces « monstres », à la fois se justifier, mais aussi, accepter ses responsabilités et demander pardon, à la différence des quatre autres accusés, pour l’instant. Voici donc un récit purement subjectif, entre impression et paroles dites, n’ayant bien sûr comme valeur que celle d’un néophyte.     

                                                                          ***

 

   Le premier jour où j’arrive voit l’audience reprendre sur les questions du juge français Lavergne sur les conditions de détention, la vie au quotidien et les mesures de sécurité pour empêcher les évasions, à M13, le centre dont s’occupait Duch avant d’être nommé responsable de S 21, plus connu sous le nom de Tuol Sleng. Tout ce que j’écris entre guillemet est la retranscription des dialogues entre l’accusation et l’accusé, et sera sujet à être contredit, affirmé ou répété au fil des audiences par ce dernier. Et ponctué « d’anecdotes »… N’ayant pas pu tout noter, je séparerai par un saut de lignes les phrases que j’ai écrite car m’ayant particulièrement marquées, sans avoir pris soin de noter la question précise. Ces phrases resteront tout de même liées au contexte, ou alors je le resituerai. Précision importante, Duch n’est pas jugé sur ses responsabilités durant cette période, l’accusation portant de 1975 à 1979, c'est-à-dire sur S 21. Mais M 13 ayant été, en quelque sorte, le camp où Duch s’est « fait la main », il a été considéré comme important d’en parler.

 

« Juge Lavergne : Pouvez-vous nous préciser les conditions de détentions à M 13 ?

 

Duch : Il y avait des mesures de sécurités pour empêcher les évasions. (…) La journée les prisonniers travaillaient, pour l’agriculture, les femmes par exemple plantaient des aubergines, le soir les prisonniers étaient enchaînés par les pieds. (…) Il y avait la construction de digues, on les emmenaient liés ensemble par le cou, attachés par des cordes de hamacs. (…) Les évasions étaient presque impossibles. Je vois très bien, j’observe. Les prisonniers qui s’évadaient étaient rattrapés puis exécutés. (…) Les prisonniers étaient enfermés dans des baraquements et des fosses, d’environ deux mètres de long sur trois mètres de large et deux mètres de profondeur. (…)

 

Juge Lavergne : Comment se passaient les interrogatoires, quelles méthodes utilisiez-vous?

 

Duch : Il s’agissait principalement de tabassage, de coup de fouet. (…) Je me souviens de… alias P, qui écrivait des poèmes. Je l’ai torturé pendant presque un mois, pour expérimenter, puis j’ai appris aux autres à torturer, « je suis responsable ». (…) J’ai aussi essayé sur une femme une méthode nouvelle. Je lui ai dit d’aller se laver dans la rivière, puis en sortant je lui ai dit de rester nue dans le vent et le froid car il faisait froid à cette époque. Mais l’expérience ne s’est pas avérée efficace et j’ai abandonné cette méthode. (…) Dans les centres de détentions des Khmers Rouges et dans les postes de police la torture était systématique.

 

Juge Lavergne : Quelle forme de violence pendant les interrogatoires ?

 

Duch : Il y avait trois types, trois niveaux je dirais. D’abord la méthode douce, basée sur la communication orale, la menace avec un marteau ou un bâton, il fallait faire monter la peur, être convaincant. (…) Puis il fallait passer aux actes, les frapper, les étouffer avec un sac plastique sur la tête mais nous n’avions pas toujours de sacs plastiques. Et enfin la méthode plus brutale, c’est Ta Mok (supérieur direct) qui me l’avait apprise. Nous avions monté des poteaux, et on les attachait à ces poteaux pendant quatre ou cinq jours, avec les mains liées derrière le dos (Il se lève pour montrer comment) en séparant les détenus pour qu’ils ne puissent pas se parler. »

 

   Il y a eu aussi une première série de questions, questions qui seront régulièrement répétées, sur les méthodes de tortures. C’est à ce moment que j’ai eu envie de pleurer, la gorge serrée, je regardais aussi le visage de Veng, très fermé sur lui-même. Enoncé de ces méthodes, dont Duch nie qu’elles aient eu lieu à M 13, mais qui furent pratiquées à S 21. Enfonçage d’aiguilles sous les ongles et ongles arrachés, suspension des prisonniers à des poteaux, noyades. Pénétrations anales avec divers objets, parfois des tisons brûlants. Etouffements, bris d’os à l’aide de marteaux. Pendaisons publiques. Tétons ou seins coupés, arrachés… Et d’autres encore mais j’ai arrêté de noter. Une question suite à cette énumération, qui sera développée plus tard, mais qui rend toutes ces pratiques encore plus ignobles, concernant la véracité des aveux obtenus sous la torture : 20% peut-être des réponses étaient « conformes à la réalité. ».

 

   Les questions reprennent sur les exécutions.

 

« Duch : L’interrogatoire terminée, il fallait exécuter, effectuer l’exécution le plus rapidement possible. (…) Ta Mok le disait donc il fallait le faire, c’était acceptable. (…) Il fallait procéder à l’écrasement, il fallait écraser. (…) Je ne le faisais pas moi-même, je le faisais faire par des fils de paysans que je recrutais dans les villages avoisinants. (…) L’âge des membres de l’équipe chargée des exécutions était compris entre seize et dix-huit ans. Il y avait aussi deux adolescents. (…) Le plus jeune, âgé de douze ans, je l’utilisais comme messager.

 

Le juge Lavergne : quel était le processus, la méthode d’exécution?

 

Duch : (…) Le bâton, l’ordre était donné d’asséner un coup de bâton ou de barre de fer sur la base du coup de la personne. (…) nous utilisions cette méthode car elle ne faisait pas de bruit, pas d’exécution à l’arme à feu.

 

Le juge Lavergne : Est-ce que les exécutions étaient secrètes, étaient-elles nombreuses?

 

Duch : Le secret était partout et les exécutions devaient être secrètes. Elles avaient lieu à environ cent mètres du camp. Il n’y en a pas eu moins de deux cent et pas plus de trois cent. (…)

 

Le juge Lavergne : Est-ce qu’il y a eu des purges, quelle était la nature des prisonniers qu’on vous amenait?

 

Duch : C’était des espions, ou considérés comme tel. Des espions et des ennemis de classe, des rebelles à la révolution, des traîtres. Il y a aussi eu quatre exécutions de cadres du Kampuchéa Démocratiques. (…) Mais pas d’exécutions de vietnamiens à M 13, ou je ne m’en souviens pas. (…)

 

   Puis le juge Lavergne demande à produire une pièce à conviction, le témoignage écrit et traduit de Han Hin, malheureusement décédé, qui fût un rescapé du camp M 13. La lecture commence. Han Hin dément les propos de Duch, dit que Duch a lui-même participé aux tortures et exécutions, parle de vingt à trente mille exécutions. Duch nie et dit que pour connaître la vérité il suffirait de creuser autour du camp, d’exhumer et de compter les corps. Puis intervention de la défense signifiant que bien que cette pièce à conviction ait été portée au dossier par les juges d’instruction, elle n’est pas recevable et n’a pas de valeur judiciaire car on ne connaît pas ses origines, on ne sait pas qui l’a traduite. L’avocat, François Roux, demande une interruption de séance, l’obtient. Fin de la séance du matin. Pause déjeuner.

 

                                                                          ***

 

   Je suis fatigué au bout de ces presque trois heures trente de procès. Physiquement et nerveusement. Bien sûr je connaissais les tenants et aboutissants de cette parenthèse Khmers Rouges, qui a ravagé le Cambodge en moins de quatre ans, faisant dans les deux millions de morts. Je connaissais aussi S 21 et Duch, pour avoir vu « S 21, La Machine de Mort Khmer Rouge », de Rithy Panh. Mais il y a là une confrontation à la réalité qui pousse à poser un regard très différent sur cette époque. En parlant de Rithy Panh, il est présent dans la salle, en tant que « spectateur ». Il y a aussi James Burnet, ancien journaliste pour Libération et Le Monde, qui couvrait cette région de l’Asie du Sud-est avant 1975 et après 1979, qui de plus va au procès et en revient tous les jours avec Bernard, et donc moi, dans sa voiture. Il y aussi la présidente de MIKADO, une association des droits de l’homme basée en France et au Cambodge, femme cambodgienne très intéressante et parfaitement francophone, accompagné de son mari, un ancien général qui s’occupait entre autre de la sécurité de l’ambassade, avant, pendant et après les Khmers Rouges. Bref, une kyrielle de personnages qui ont été « là » et qui pour certains sont encore dans le « secret ». Les discussions sont passionnantes, les avis se confrontent, je reste discret, à l’écoute, intervenant parfois, étonnement de façon assez judicieuse, avec à deux reprises une pointe d’humour qui détend un peu l’atmosphère. Mais je ferais une petite synthèse à la fin de ce récit… A treize heures trente l’audience reprend. Je résume les réponses de Duch au juge Lavergne et aux questions posés par les parties civiles sur M 13 et la fermeture de M 13, audiences de cette après-midi, mais aussi du lendemain matin.

 

   Duch aura dirigé M 13 quatre ans, du vingt janvier 1971 au premier octobre 1975. Il y aura eu en tout trois déménagements du camp durant cette période, le dernier eut lieu en juin 1973. Il y avait environ de dix-sept à vingt « employés » dans le camp. « L’enfant est comme une feuille blanche, on peut y écrire son histoire » et donc la majorité du personnel de M 13 était des jeunes de douze à dix-neuf ans recrutés dans les villages. Ces enfants étaient directement recrutés par Duch qui les formait aux méthodes de tortures et d’exécutions, tâches auxquelles ils étaient affectés. Précision de Duch à ce sujet : « Ils ne sont pas coupables, il ne faut pas juger la main qui tenait le bâton mais celui qui leur a mit le bâton dans la main, et je suis donc le seul responsable. » Il affirme à ce propos n’avoir jamais lui-même exécuté personne, seulement avoir ordonné les exécutions. 

 

   « M 13 était un centre d’exécution, un centre criminel, je n’objecte pas cette appellation. »

 

   «  Personne ne pouvait s’enfuir, il y a seulement eu un cas d’évasion, un groupe, mais sinon personne ne pouvait s’enfuir. »

 

   «  A l’époque il n’y avait pas de cultures privées, seulement des cultures collectives, et les prisonniers participaient à ces cultures. »

 

   « Quand le Parti donnait un ordre, il fallait l’exécuter, nous ne pouvions pas désobéir aux ordres du Parti, aux ordres de nos supérieurs, et dans le cadre de mes responsabilités à M 13, mes subordonnés ne pouvaient pas non plus me désobéir. »

 

   « Je n’ai jamais assisté à une exécution, elles avaient lieux à cent mètres du camp, dans la forêt, je n’y assistais pas. » 

 

   « Il fallait écraser, écraser, nous pratiquions l’écrasement. »

Quatrième semaine. (4)

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   Le nouvel an a tenu ses promesses. Du beau et du n’importe quoi. Et en apologie cette journée à l’Île du Lapin avec Sok, Valérie, dont je parlerai plus tard, et des élèves de l’école, ty mouy une famille de Psar Kep. Kontia, Srey Mirn, Noun Sousdey Noun, nous étions seize… Jeux de mains mais pas vilains, jeux d’eau, la mer trop chaude, un Soleil avec un S immense, une intense impression de Vivre, jusqu’à la fatigue. Une saine fatigue bien que je picole à nouveau un peu trop, la parenthèse est close.

 

                                                                          ***

 

   Je parle énormément ces derniers jours, au fil des rencontres, que je trouve bien plus intéressantes que celles que je faisais à Phnom Pehn.  Mais je n’ai pas la mémoire et ne trouve pas le temps pour relater toutes ces discussions.

   Je prends un énorme retard concernant ce journal, peut-être parce que je veux aussi que ce journal ne soit pas trop classique. Ni trop long. Je sais depuis longtemps que l’écriture d’un journal est un sacerdoce qui peut aller jusqu’à prendre trop de place, à grignoter la vie elle-même.

   Je vais donc rattraper par la queue ce terrible animal, fuyant de l’avant ces derniers jours. Résumer ce qui ne se résume pas, un exercice de style pourrait-on dire.

   Télégraphique.

   Stop.

   Je suis parti avec Veng en moto pour Kampot. Au « Cheval Blanc » je lui demande de s’arrêter car je voulais prendre des photos. Celles d’une procession avec bonzes et musiciens déguisés en singes, sûrement une récolte de fond pour la construction d’une Pagode. Nous nous arrêtons, je prends mes photos, et au moment de remonter sur la moto je le vois déjà parti. Dans l’ordre je pense : il va mettre de l’essence, ou acheter quelque chose, ou il me fait une blague, ou un caca nerveux. J’attends, patiente, puis décide de marcher en pensant ce que je pense de plus en plus : m’adapter à la situation quelque qu’elle soit en sachant qu’elle n’est pas grave. De fait je prends d’autres photos, rigole avec des gamins, salue des vieillards, me promène, erre vers Kampot. Finalement, la chaleur aidant, un semblant de fatigue me gagne et je m’arrête pour boire un jus de palme à l’ombre. Dix minutes après Veng arrive. Il était aller jusqu’au pont qui mène à Kampot, quinze kilomètres, persuadé que j’étais derrière lui! Le casque intégral qu’il avait mit, les soubresauts naturels de la Daelim, mon habitude d’être derrière mais discret, fumant et observant les paysages, ce lot de circonstances l’avait conduit à conduire persuadé que j’étais là! Fou rire de part et d’autre et nous repartions together! L’anecdote fait maintenant parti des meubles, à l’école et à Psar Kep, et nous en rigolons encore!

   Stop.

   Trois jours passés à boire, à rire, à danser. Des situations improbables. Claude François à Psar Kep, des murs d’enceintes en concurrences, la fête perpétuelle et bon enfant, la fête foraine dans les pagodes, la techno Cambodgienne, les baffles qui saturent, les camions remplient de gamins, le déhanchement anarchique des adolescents, les invitations ici et là, tini tinou ; et au Kep Lodge, chez Dan, Champagne et transe, pizza, discussions encore et encore avec une avocate allemande qui travaille dans le cadre du TKR, avec Chath sur l’éthique de l’Ecole de Français à Kep, les libertés, l’homosexualité, nos dramaturgies réciproques, l’Histoire et nos histoires, nos implications et nos désirs, rêves et cauchemars, l’horreur des échelles de souffrances, la joie de nos passions souvent incomprises...

   Stop.

   Je pleure en regardant La Déchirure, puis S 21. Pas de masochisme dans ces démarches, seulement je veux chaque jour comprendre un peu plus pourquoi j’ai choisi de vivre au Cambodge, et il est hypocrite, idiot, prétentieux, égoïste, de peu et très triste, de vouloir faire fi de cette page récente de leur histoire.

   Stop.

   D’ailleurs, on passe aux choses sérieuses…

21 juin 2009

Ah oui, notre Jeep! Avec quelques élèves dedans :-)

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Quatrième semaine. (3)

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   Parenthèse.

 

   Je préfère professer mon petit savoir que confesser mes petits péchés. Pourquoi? Car mes élèves acceptent mon petit savoir alors que mes petites confessions, dans les esprits des cons sont transformées en grand drame. 

 

   Et dire qu’il y en a encore qui ne peuvent pas parler sans savoir être écouté, et de constater que ce sont les plus bavards…

 

   Je me souviens de ce gamin à Siahnoukville. Il était environ vingt-trois heures, avec mon frère nous étions affalés sur un canapé de l’Eden en train de siroter un verre. Il y avait un boucan infernal, la musique était à fond, les gens ivres pour la plupart et nous l’étions aussi, dansaient et riaient, criaient, bougeaient et participaient à l’agitation du monde. Et c’est dans ce brouhaha, dans ce bordel, dans cette immense n’importe quoi, au cœur même de cette extraordinaire beuverie, que ce gamin, un petit vendeur de bracelet claqué par sa journée, flingué par sa soirée, est arrivé, s’est installé sur le canapé après avoir posé son plateau de broutilles à touriste sur la table, et s’est endormi, avec un sourire à se flinguer de bonheur. Et il a dormi comme on dort avec un D majuscule et sur son visage il y avait une expression de sérénité au-delà de l’imaginable, une sorte de sourire perpétuel complètement irréel. J’étais fasciné et mon frère aussi. Au bout d’un long moment nous avons, cons que nous sommes, essayé de le déranger, mais il n’y avait rien à faire, il souriait en dormant. Et rien, je dis bien Rien, n’aurait pu troubler ce joyeux sommeil, cet incroyable paix sur son Visage. C’était il y a deux ans et c’est encore un mystère, une photo sans papier, un texte que je ne saurais écrire, une toile impossible à peindre, une musique « à part ».    

 

                                                                       ***

 

   Si heureux depuis que je ne suis plus à Phnom Penh, mais parfois le passé ressurgit :

 

   La bassesse de pensée, les flatulences existentielles, la carence d’honnêteté de certains me scient encore les jambes, quand je cherche tant à me protéger de ces mesquins petits joueurs de la pensée. Une spéciale dédicace à Jean-François Périguois, en souplesse et en déception.

 

   Je m’en veux de pouvoir encore être déçu. Je me suis si rarement trompé en France, sur les amitiés ou les copinages. Ici tout est différent, m’y faire!

 

   L’opportunisme, l’arrivisme, l’égoïsme, tous ces isthme d’artistes entre deux terres, le cul entre deux chaises, qui pour une expo renient la vérité, ravalent leur glaire, vendent leur âme, pour être, rester, perdurer, pauvres petits pious-pious en quête de reconnaissance.

 

   Il va falloir que je me calme, car moi qui ne suis jamais rentré dans aucun jeu, je me mets à vouloir avoir des ennemis. Erreur grossière! M’écouter encore  et toujours et écouter Madame Sambath : ne se consacrer qu’à mes projets, ne fréquenter que des amis au sens noble du terme, ignorer le reste comme la peste car le temps est trop précieux. Trois règles fondamentales dont ne jamais se détourner pour vivre en paix ici, dans ce pays où les expats virent vite fait bien fait déboulonnés du ciboulot, déconnectés de toute réalité.

 

   Mais quand même se marrer un peu, se faire du bien, ouvrir les vannes, se soulager :

 

   Exercice de chimie : prenez quelqu’un de bien, déposez le ici, et tini tinou observez le résultat de l’alchimie au bout de quelques années folles ou de mois d’ivrogneries : gare aux fioles!

 

   Il faut vraiment que je me fasse au problème universel suivant : les cons sont bien plus audibles et visibles que les gens biens. On rencontre les cons à tous les coins de rue, dans tous les pays, à toutes les époques. C’est la même chose pour les personnes intéressantes mais c’est un parcours semé d’embûches et un combat de longue haleine incomparable, demandant une infinie maîtrise de soi, beaucoup d’humilité et un grand Art de la patience. Je l’appellerais Lucidité.

 

   Je m’en veux de ne pas être un Sage Parfait : celui qui sodomisant le garçon qui l’aime, ou inversement, jouit en criant : sus aux cons, culs aux fions et vive Art Blackey! Il m’arrive parfois d’être trop entier, de craindre l’incommensurable bêtise des troufions de la pensée raccourcie, de l’intelligence rabougrie, du Savoir à la petite semaine, d’être parfois, heureusement parfois seulement, celui qui ne peut rire en baisant sans craindre les jugements des parvenus qui ne savent pas venir, des enculés qui ne savent pas jouir, dont les orgasmes se ramassent à la petite cuillère dans un bol qui ne déborde jamais d’une goutte de sperme joyeux. Je m’en veux de ne pas encore avoir une distance suffisante envers les pisses goutte à goutte, les rétractés du bulbes, les incontinents ne pouvant s’empêcher de lâcher leur flot et leurs pets de conneries à cent kilomètres à l’heure, à l’heure où aimeraient dormir les vaches et en paix chanter les coqs. Je m’en veux d’être trop calme, jamais assez méchant, de ne savoir hurler que par l’entremise de mon encre, de réserver ma salive à des seules fins libertines, gourgandines, câlines, coquines, quant elle pourrait cracher, siffler, envenimer, mettre les points sur les I des petits profiteurs de rien du tout, brocanteurs d’aigre plaisir et fouille-merde  pour qui le mot Jouir ne se conjugue qu’à l’imparfait.   

 

                                                                          ***  

  

                                                           Cinquième et sixième semaine.

                                                                                      

 

   « Grand frère », c’est comme ça qu’on peut appeler son grand frère… En cambodgien, « Bang Pro »! Et en quoi serait-ce original? En ce sens que la plupart du temps ce n’est pas un grand frère, mais un oncle, un cousin, un grand père, voire un ami plus âgé. Sur le ton de la rigolade il peut être une tortue, un amant, un fantôme « tchao bang pro » ou une formule de politesse envers quelqu’un que l’on ne connaît pas mais qui est plus âgé. Je fais cette petite parenthèse car Veng appelle « Bang Pro » le mari de la sœur de sa mère! Et c’est à lui que je voulais en venir, ce beau-fils par alliance, d’environ soixante-dix ans, qui, à chacun de mes passages dans le village natal de Veng, à Phnom Chiso, Province de Takeo, me donne un peu plus de son affection, de son français, et de son alcool. Hier soir, alors que nous avions fini de manger dehors mais dedans, et que l’orage était à son apogée et la pluie avec, le « grand Oncle » débarqua, plus trempé qu’une mousse de Provence plongé dans un abysse de mer de Chine, pour m’offrir une petite bouteille d’eau qui en fait contenait, en guise d’eau, cet horrible vin dont j’ai tant abusé il y a un certains temps : le terrible « prödal sra saö khmer » ou vin blanc traditionnel khmer. Etant malade je n’en bu que quelques gorgées, par politesse, politesse qui m’acheva puisque j’allais directement me coucher, à vingt heures!... et ceci pour dormir onze heures. Onze heures d’un sommeil chaotique, sur la fin, car dès six heures commence la symphonie collective de la musique hurlante, des coqs et des klaxons, des rires et des meuglements, de mes rêves bruyants, de cette vie qui commence à l’aube.

   Puis à dix heures, frais comme un gardon, alors que je finissais laborieusement les « Amants du Poutnik » de Haruki Murakami en laissant la Codéine faire son office, après deux cafés noirs vietnamiens, « Bang Pro » débarqua avec une bière fraîche, dégotée de je ne sais où. Si je suis honnête, je dirais que je pouvais la refuser. Mais je ne le voulais pas. J’étais dans un roman Japonais qui avait viré au surréalisme et se déroulait sur une île grecque. J’étais un Français un peu fébrile lisant ce roman dans « ma chambre », elle-même située dans la maison de ma belle famille, au milieu des rizières, avec Veng et ce vieil homme plein d’attentions venu m’offrir à son tour son hospitalité. C’était la cinquième fois en cinq mois que je venais ici et la cinquième fois que c’était différent, plus proche et plus intime, comme si la confiance s’installait doucement et sûrement…

   Et je sais très bien ce qu’il faut pour qu’elle s’installe de manière plus vraie et plus complice : en apprenant Vraiment le Cambodgien. Je pensais d’ailleurs à ça sur le trajet de Kep à Phnom Chiso, en traversant ces paysages à couper le souffle, tout en énumérant « lamentablement » mon vocabulaire. Roulant je laissais défiler les quelques bribes que je connaissais, ce petit champ lexical, cette lilliputienne et maladroite approche du Khmer…

 

   (Bonjour et comment ça va. Ici et là-bas. Pardon et merci, s’il vous plaît, comment tu t’appelles et que âge tu as? Je m’appelle Emmanuel et j’ai 31 ans. Je et tu, toi avec moi, les verbes manger et aimer « à toutes les sauces ». Aller avec, manger le riz et aimer le Cambodge. Je sais compter et quelques mots pratiques. Le cendrier, la bouteille d’eau, les cigarettes, toute sorte d’alcool. Connaître? Fou et malade, avoir mal, donner, et puis les mots en français adapté, tournevis, café, signer, sac à dos, par exemple. Bananes, île, montagne, monsieur et madame. Pareil, avoir et l’école, le stylo, écrire, laver, pleuvoir, et l’argent, combien, trop cher, je vais à Kep ou je veux un café au lait glacé, des glaçons ou l’addition? Le voleur et la police. Droite, gauche et tout droit, le principe de négation, non, oui, « ne pas » etc. Parler, le pays, la boxe traditionnelle, le cinéma et le marché, la maison, la rue, pardon et dollars. Le premier, le deuxième et les autres, la pluie, pleurer, la machine, le paracétamol. L’ami, la soupe, le bœuf et l’idiot, le chaud, le froid, le bien et le mal, aller, trop cher, blaguer, donner, et, mais, noir, chaud. D’autres encore et dorénavant en plus de l’alphabet, chaque jour des nouveaux mots, et donc, jouissance, des phrases à construire et peut-être sous peu des conversations moins « basiques »...

Une élève de Sarah ;-)

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