06 juillet 2009
Synthèse TKR

Mardi 07 mars 2009
Ce journal va prendre une tournure particulière pendant deux jours. En effet, mon programme de vacances s’est vu tourneboulé par ma décision d’aller assister à deux séances du procès en cours de Kaing Guek Eav, alias Duch, chef des camps M 13 et S 21 durant la terreur des Khmers Rouges, cela dans le cadre du très contreversé Procès International des Khmers Rouges, mis en place par l’ONU et l’Etat du Cambodge, principalement financé par la France et le Japon.
J’ai considéré que vivant dans ce pays, il était pour moi indispensable, pour mieux le comprendre, de m’intéresser à sa langue et à son histoire. Histoire d’autant plus importante qu’elle fût récemment bouleversée par une des plus horribles guerres du 20ème siècle. En effet la plupart des historiens s’accordent à dire que les quatre grands dérapages de ce siècle furent le génocide des juifs et celui des Arméniens (pas encore reconnu par la Turquie), et les massacres intercommunautaires des Tutsie par les Hutus et des Cambodgiens par les Cambodgiens Khmers Rouges. Je tiens à signaler tout de suite que je ne suis pas historien, que bien d’autres massacres eurent lieux que ce soit au cours de guerres où tous les civils furent touchés (Kosovo/Bosnie, Darfour, Chine/Tibet, etc.), d’autres où l’on s’en prie à des communautés particulières (Homosexuels, gens du voyage) sans parler de celles, moins médiatisées, en Afrique tout particulièrement. Et puis ceci n’est pas une chronique des ignominies perpétrées par tous les fous de tous les pays, par tous les tarés du monde entier, mais juste le récit de mon incursion dans un Tribunal au cours de laquelle j’ai pu voir et entendre un de ces « monstres », à la fois se justifier, mais aussi, accepter ses responsabilités et demander pardon, à la différence des quatre autres accusés, pour l’instant. Voici donc un récit purement subjectif, entre impression et paroles dites, n’ayant bien sûr comme valeur que celle d’un néophyte.
***
Le premier jour où j’arrive voit l’audience reprendre sur les questions du juge français Lavergne sur les conditions de détention, la vie au quotidien et les mesures de sécurité pour empêcher les évasions, à M13, le centre dont s’occupait Duch avant d’être nommé responsable de S 21, plus connu sous le nom de Tuol Sleng. Tout ce que j’écris entre guillemet est la retranscription des dialogues entre l’accusation et l’accusé, et sera sujet à être contredit, affirmé ou répété au fil des audiences par ce dernier. Et ponctué « d’anecdotes »… N’ayant pas pu tout noter, je séparerai par un saut de lignes les phrases que j’ai écrite car m’ayant particulièrement marquées, sans avoir pris soin de noter la question précise. Ces phrases resteront tout de même liées au contexte, ou alors je le resituerai. Précision importante, Duch n’est pas jugé sur ses responsabilités durant cette période, l’accusation portant de 1975 à 1979, c'est-à-dire sur S 21. Mais M 13 ayant été, en quelque sorte, le camp où Duch s’est « fait la main », il a été considéré comme important d’en parler.
« Juge Lavergne : Pouvez-vous nous préciser les conditions de détentions à M 13 ?
Duch : Il y avait des mesures de sécurités pour empêcher les évasions. (…) La journée les prisonniers travaillaient, pour l’agriculture, les femmes par exemple plantaient des aubergines, le soir les prisonniers étaient enchaînés par les pieds. (…) Il y avait la construction de digues, on les emmenaient liés ensemble par le cou, attachés par des cordes de hamacs. (…) Les évasions étaient presque impossibles. Je vois très bien, j’observe. Les prisonniers qui s’évadaient étaient rattrapés puis exécutés. (…) Les prisonniers étaient enfermés dans des baraquements et des fosses, d’environ deux mètres de long sur trois mètres de large et deux mètres de profondeur. (…)
Juge Lavergne : Comment se passaient les interrogatoires, quelles méthodes utilisiez-vous?
Duch : Il s’agissait principalement de tabassage, de coup de fouet. (…) Je me souviens de… alias P, qui écrivait des poèmes. Je l’ai torturé pendant presque un mois, pour expérimenter, puis j’ai appris aux autres à torturer, « je suis responsable ». (…) J’ai aussi essayé sur une femme une méthode nouvelle. Je lui ai dit d’aller se laver dans la rivière, puis en sortant je lui ai dit de rester nue dans le vent et le froid car il faisait froid à cette époque. Mais l’expérience ne s’est pas avérée efficace et j’ai abandonné cette méthode. (…) Dans les centres de détentions des Khmers Rouges et dans les postes de police la torture était systématique.
Juge Lavergne : Quelle forme de violence pendant les interrogatoires ?
Duch : Il y avait trois types, trois niveaux je dirais. D’abord la méthode douce, basée sur la communication orale, la menace avec un marteau ou un bâton, il fallait faire monter la peur, être convaincant. (…) Puis il fallait passer aux actes, les frapper, les étouffer avec un sac plastique sur la tête mais nous n’avions pas toujours de sacs plastiques. Et enfin la méthode plus brutale, c’est Ta Mok (supérieur direct) qui me l’avait apprise. Nous avions monté des poteaux, et on les attachait à ces poteaux pendant quatre ou cinq jours, avec les mains liées derrière le dos (Il se lève pour montrer comment) en séparant les détenus pour qu’ils ne puissent pas se parler. »
Il y a eu aussi une première série de questions, questions qui seront régulièrement répétées, sur les méthodes de tortures. C’est à ce moment que j’ai eu envie de pleurer, la gorge serrée, je regardais aussi le visage de Veng, très fermé sur lui-même. Enoncé de ces méthodes, dont Duch nie qu’elles aient eu lieu à M 13, mais qui furent pratiquées à S 21. Enfonçage d’aiguilles sous les ongles et ongles arrachés, suspension des prisonniers à des poteaux, noyades. Pénétrations anales avec divers objets, parfois des tisons brûlants. Etouffements, bris d’os à l’aide de marteaux. Pendaisons publiques. Tétons ou seins coupés, arrachés… Et d’autres encore mais j’ai arrêté de noter. Une question suite à cette énumération, qui sera développée plus tard, mais qui rend toutes ces pratiques encore plus ignobles, concernant la véracité des aveux obtenus sous la torture : 20% peut-être des réponses étaient « conformes à la réalité. ».
Les questions reprennent sur les exécutions.
« Duch : L’interrogatoire terminée, il fallait exécuter, effectuer l’exécution le plus rapidement possible. (…) Ta Mok le disait donc il fallait le faire, c’était acceptable. (…) Il fallait procéder à l’écrasement, il fallait écraser. (…) Je ne le faisais pas moi-même, je le faisais faire par des fils de paysans que je recrutais dans les villages avoisinants. (…) L’âge des membres de l’équipe chargée des exécutions était compris entre seize et dix-huit ans. Il y avait aussi deux adolescents. (…) Le plus jeune, âgé de douze ans, je l’utilisais comme messager.
Le juge Lavergne : quel était le processus, la méthode d’exécution?
Duch : (…) Le bâton, l’ordre était donné d’asséner un coup de bâton ou de barre de fer sur la base du coup de la personne. (…) nous utilisions cette méthode car elle ne faisait pas de bruit, pas d’exécution à l’arme à feu.
Le juge Lavergne : Est-ce que les exécutions étaient secrètes, étaient-elles nombreuses?
Duch : Le secret était partout et les exécutions devaient être secrètes. Elles avaient lieu à environ cent mètres du camp. Il n’y en a pas eu moins de deux cent et pas plus de trois cent. (…)
Le juge Lavergne : Est-ce qu’il y a eu des purges, quelle était la nature des prisonniers qu’on vous amenait?
Duch : C’était des espions, ou considérés comme tel. Des espions et des ennemis de classe, des rebelles à la révolution, des traîtres. Il y a aussi eu quatre exécutions de cadres du Kampuchéa Démocratiques. (…) Mais pas d’exécutions de vietnamiens à M 13, ou je ne m’en souviens pas. (…)
Puis le juge Lavergne demande à produire une pièce à conviction, le témoignage écrit et traduit de Han Hin, malheureusement décédé, qui fût un rescapé du camp M 13. La lecture commence. Han Hin dément les propos de Duch, dit que Duch a lui-même participé aux tortures et exécutions, parle de vingt à trente mille exécutions. Duch nie et dit que pour connaître la vérité il suffirait de creuser autour du camp, d’exhumer et de compter les corps. Puis intervention de la défense signifiant que bien que cette pièce à conviction ait été portée au dossier par les juges d’instruction, elle n’est pas recevable et n’a pas de valeur judiciaire car on ne connaît pas ses origines, on ne sait pas qui l’a traduite. L’avocat, François Roux, demande une interruption de séance, l’obtient. Fin de la séance du matin. Pause déjeuner.
***
Je suis fatigué au bout de ces presque trois heures trente de procès. Physiquement et nerveusement. Bien sûr je connaissais les tenants et aboutissants de cette parenthèse Khmers Rouges, qui a ravagé le Cambodge en moins de quatre ans, faisant dans les deux millions de morts. Je connaissais aussi S 21 et Duch, pour avoir vu « S 21, La Machine de Mort Khmer Rouge », de Rithy Panh. Mais il y a là une confrontation à la réalité qui pousse à poser un regard très différent sur cette époque. En parlant de Rithy Panh, il est présent dans la salle, en tant que « spectateur ». Il y a aussi James Burnet, ancien journaliste pour Libération et Le Monde, qui couvrait cette région de l’Asie du Sud-est avant 1975 et après 1979, qui de plus va au procès et en revient tous les jours avec Bernard, et donc moi, dans sa voiture. Il y aussi la présidente de MIKADO, une association des droits de l’homme basée en France et au Cambodge, femme cambodgienne très intéressante et parfaitement francophone, accompagné de son mari, un ancien général qui s’occupait entre autre de la sécurité de l’ambassade, avant, pendant et après les Khmers Rouges. Bref, une kyrielle de personnages qui ont été « là » et qui pour certains sont encore dans le « secret ». Les discussions sont passionnantes, les avis se confrontent, je reste discret, à l’écoute, intervenant parfois, étonnement de façon assez judicieuse, avec à deux reprises une pointe d’humour qui détend un peu l’atmosphère. Mais je ferais une petite synthèse à la fin de ce récit… A treize heures trente l’audience reprend. Je résume les réponses de Duch au juge Lavergne et aux questions posés par les parties civiles sur M 13 et la fermeture de M 13, audiences de cette après-midi, mais aussi du lendemain matin.
Duch aura dirigé M 13 quatre ans, du vingt janvier 1971 au premier octobre 1975. Il y aura eu en tout trois déménagements du camp durant cette période, le dernier eut lieu en juin 1973. Il y avait environ de dix-sept à vingt « employés » dans le camp. « L’enfant est comme une feuille blanche, on peut y écrire son histoire » et donc la majorité du personnel de M 13 était des jeunes de douze à dix-neuf ans recrutés dans les villages. Ces enfants étaient directement recrutés par Duch qui les formait aux méthodes de tortures et d’exécutions, tâches auxquelles ils étaient affectés. Précision de Duch à ce sujet : « Ils ne sont pas coupables, il ne faut pas juger la main qui tenait le bâton mais celui qui leur a mit le bâton dans la main, et je suis donc le seul responsable. » Il affirme à ce propos n’avoir jamais lui-même exécuté personne, seulement avoir ordonné les exécutions.
« M 13 était un centre d’exécution, un centre criminel, je n’objecte pas cette appellation. »
« Personne ne pouvait s’enfuir, il y a seulement eu un cas d’évasion, un groupe, mais sinon personne ne pouvait s’enfuir. »
« A l’époque il n’y avait pas de cultures privées, seulement des cultures collectives, et les prisonniers participaient à ces cultures. »
« Quand le Parti donnait un ordre, il fallait l’exécuter, nous ne pouvions pas désobéir aux ordres du Parti, aux ordres de nos supérieurs, et dans le cadre de mes responsabilités à M 13, mes subordonnés ne pouvaient pas non plus me désobéir. »
« Je n’ai jamais assisté à une exécution, elles avaient lieux à cent mètres du camp, dans la forêt, je n’y assistais pas. »
« Il fallait écraser, écraser, nous pratiquions l’écrasement. »
07:00 Publié dans Journal d'un Kepois | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
Quatrième semaine. (4)

Le nouvel an a tenu ses promesses. Du beau et du n’importe quoi. Et en apologie cette journée à l’Île du Lapin avec Sok, Valérie, dont je parlerai plus tard, et des élèves de l’école, ty mouy une famille de Psar Kep. Kontia, Srey Mirn, Noun Sousdey Noun, nous étions seize… Jeux de mains mais pas vilains, jeux d’eau, la mer trop chaude, un Soleil avec un S immense, une intense impression de Vivre, jusqu’à la fatigue. Une saine fatigue bien que je picole à nouveau un peu trop, la parenthèse est close.
***
Je parle énormément ces derniers jours, au fil des rencontres, que je trouve bien plus intéressantes que celles que je faisais à Phnom Pehn. Mais je n’ai pas la mémoire et ne trouve pas le temps pour relater toutes ces discussions.
Je prends un énorme retard concernant ce journal, peut-être parce que je veux aussi que ce journal ne soit pas trop classique. Ni trop long. Je sais depuis longtemps que l’écriture d’un journal est un sacerdoce qui peut aller jusqu’à prendre trop de place, à grignoter la vie elle-même.
Je vais donc rattraper par la queue ce terrible animal, fuyant de l’avant ces derniers jours. Résumer ce qui ne se résume pas, un exercice de style pourrait-on dire.
Télégraphique.
Stop.
Je suis parti avec Veng en moto pour Kampot. Au « Cheval Blanc » je lui demande de s’arrêter car je voulais prendre des photos. Celles d’une procession avec bonzes et musiciens déguisés en singes, sûrement une récolte de fond pour la construction d’une Pagode. Nous nous arrêtons, je prends mes photos, et au moment de remonter sur la moto je le vois déjà parti. Dans l’ordre je pense : il va mettre de l’essence, ou acheter quelque chose, ou il me fait une blague, ou un caca nerveux. J’attends, patiente, puis décide de marcher en pensant ce que je pense de plus en plus : m’adapter à la situation quelque qu’elle soit en sachant qu’elle n’est pas grave. De fait je prends d’autres photos, rigole avec des gamins, salue des vieillards, me promène, erre vers Kampot. Finalement, la chaleur aidant, un semblant de fatigue me gagne et je m’arrête pour boire un jus de palme à l’ombre. Dix minutes après Veng arrive. Il était aller jusqu’au pont qui mène à Kampot, quinze kilomètres, persuadé que j’étais derrière lui! Le casque intégral qu’il avait mit, les soubresauts naturels de la Daelim, mon habitude d’être derrière mais discret, fumant et observant les paysages, ce lot de circonstances l’avait conduit à conduire persuadé que j’étais là! Fou rire de part et d’autre et nous repartions together! L’anecdote fait maintenant parti des meubles, à l’école et à Psar Kep, et nous en rigolons encore!
Stop.
Trois jours passés à boire, à rire, à danser. Des situations improbables. Claude François à Psar Kep, des murs d’enceintes en concurrences, la fête perpétuelle et bon enfant, la fête foraine dans les pagodes, la techno Cambodgienne, les baffles qui saturent, les camions remplient de gamins, le déhanchement anarchique des adolescents, les invitations ici et là, tini tinou ; et au Kep Lodge, chez Dan, Champagne et transe, pizza, discussions encore et encore avec une avocate allemande qui travaille dans le cadre du TKR, avec Chath sur l’éthique de l’Ecole de Français à Kep, les libertés, l’homosexualité, nos dramaturgies réciproques, l’Histoire et nos histoires, nos implications et nos désirs, rêves et cauchemars, l’horreur des échelles de souffrances, la joie de nos passions souvent incomprises...
Stop.
Je pleure en regardant La Déchirure, puis S 21. Pas de masochisme dans ces démarches, seulement je veux chaque jour comprendre un peu plus pourquoi j’ai choisi de vivre au Cambodge, et il est hypocrite, idiot, prétentieux, égoïste, de peu et très triste, de vouloir faire fi de cette page récente de leur histoire.
Stop.
D’ailleurs, on passe aux choses sérieuses…
06:46 Publié dans Journal d'un Kepois | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
21 juin 2009
Ah oui, notre Jeep! Avec quelques élèves dedans :-)

d
18:23 Publié dans Journal d'un Kepois | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
Quatrième semaine. (3)

Parenthèse.
Je préfère professer mon petit savoir que confesser mes petits péchés. Pourquoi? Car mes élèves acceptent mon petit savoir alors que mes petites confessions, dans les esprits des cons sont transformées en grand drame.
Et dire qu’il y en a encore qui ne peuvent pas parler sans savoir être écouté, et de constater que ce sont les plus bavards…
Je me souviens de ce gamin à Siahnoukville. Il était environ vingt-trois heures, avec mon frère nous étions affalés sur un canapé de l’Eden en train de siroter un verre. Il y avait un boucan infernal, la musique était à fond, les gens ivres pour la plupart et nous l’étions aussi, dansaient et riaient, criaient, bougeaient et participaient à l’agitation du monde. Et c’est dans ce brouhaha, dans ce bordel, dans cette immense n’importe quoi, au cœur même de cette extraordinaire beuverie, que ce gamin, un petit vendeur de bracelet claqué par sa journée, flingué par sa soirée, est arrivé, s’est installé sur le canapé après avoir posé son plateau de broutilles à touriste sur la table, et s’est endormi, avec un sourire à se flinguer de bonheur. Et il a dormi comme on dort avec un D majuscule et sur son visage il y avait une expression de sérénité au-delà de l’imaginable, une sorte de sourire perpétuel complètement irréel. J’étais fasciné et mon frère aussi. Au bout d’un long moment nous avons, cons que nous sommes, essayé de le déranger, mais il n’y avait rien à faire, il souriait en dormant. Et rien, je dis bien Rien, n’aurait pu troubler ce joyeux sommeil, cet incroyable paix sur son Visage. C’était il y a deux ans et c’est encore un mystère, une photo sans papier, un texte que je ne saurais écrire, une toile impossible à peindre, une musique « à part ».
***
Si heureux depuis que je ne suis plus à Phnom Penh, mais parfois le passé ressurgit :
La bassesse de pensée, les flatulences existentielles, la carence d’honnêteté de certains me scient encore les jambes, quand je cherche tant à me protéger de ces mesquins petits joueurs de la pensée. Une spéciale dédicace à Jean-François Périguois, en souplesse et en déception.
Je m’en veux de pouvoir encore être déçu. Je me suis si rarement trompé en France, sur les amitiés ou les copinages. Ici tout est différent, m’y faire!
L’opportunisme, l’arrivisme, l’égoïsme, tous ces isthme d’artistes entre deux terres, le cul entre deux chaises, qui pour une expo renient la vérité, ravalent leur glaire, vendent leur âme, pour être, rester, perdurer, pauvres petits pious-pious en quête de reconnaissance.
Il va falloir que je me calme, car moi qui ne suis jamais rentré dans aucun jeu, je me mets à vouloir avoir des ennemis. Erreur grossière! M’écouter encore et toujours et écouter Madame Sambath : ne se consacrer qu’à mes projets, ne fréquenter que des amis au sens noble du terme, ignorer le reste comme la peste car le temps est trop précieux. Trois règles fondamentales dont ne jamais se détourner pour vivre en paix ici, dans ce pays où les expats virent vite fait bien fait déboulonnés du ciboulot, déconnectés de toute réalité.
Mais quand même se marrer un peu, se faire du bien, ouvrir les vannes, se soulager :
Exercice de chimie : prenez quelqu’un de bien, déposez le ici, et tini tinou observez le résultat de l’alchimie au bout de quelques années folles ou de mois d’ivrogneries : gare aux fioles!
Il faut vraiment que je me fasse au problème universel suivant : les cons sont bien plus audibles et visibles que les gens biens. On rencontre les cons à tous les coins de rue, dans tous les pays, à toutes les époques. C’est la même chose pour les personnes intéressantes mais c’est un parcours semé d’embûches et un combat de longue haleine incomparable, demandant une infinie maîtrise de soi, beaucoup d’humilité et un grand Art de la patience. Je l’appellerais Lucidité.
Je m’en veux de ne pas être un Sage Parfait : celui qui sodomisant le garçon qui l’aime, ou inversement, jouit en criant : sus aux cons, culs aux fions et vive Art Blackey! Il m’arrive parfois d’être trop entier, de craindre l’incommensurable bêtise des troufions de la pensée raccourcie, de l’intelligence rabougrie, du Savoir à la petite semaine, d’être parfois, heureusement parfois seulement, celui qui ne peut rire en baisant sans craindre les jugements des parvenus qui ne savent pas venir, des enculés qui ne savent pas jouir, dont les orgasmes se ramassent à la petite cuillère dans un bol qui ne déborde jamais d’une goutte de sperme joyeux. Je m’en veux de ne pas encore avoir une distance suffisante envers les pisses goutte à goutte, les rétractés du bulbes, les incontinents ne pouvant s’empêcher de lâcher leur flot et leurs pets de conneries à cent kilomètres à l’heure, à l’heure où aimeraient dormir les vaches et en paix chanter les coqs. Je m’en veux d’être trop calme, jamais assez méchant, de ne savoir hurler que par l’entremise de mon encre, de réserver ma salive à des seules fins libertines, gourgandines, câlines, coquines, quant elle pourrait cracher, siffler, envenimer, mettre les points sur les I des petits profiteurs de rien du tout, brocanteurs d’aigre plaisir et fouille-merde pour qui le mot Jouir ne se conjugue qu’à l’imparfait.
***
Cinquième et sixième semaine.
« Grand frère », c’est comme ça qu’on peut appeler son grand frère… En cambodgien, « Bang Pro »! Et en quoi serait-ce original? En ce sens que la plupart du temps ce n’est pas un grand frère, mais un oncle, un cousin, un grand père, voire un ami plus âgé. Sur le ton de la rigolade il peut être une tortue, un amant, un fantôme « tchao bang pro » ou une formule de politesse envers quelqu’un que l’on ne connaît pas mais qui est plus âgé. Je fais cette petite parenthèse car Veng appelle « Bang Pro » le mari de la sœur de sa mère! Et c’est à lui que je voulais en venir, ce beau-fils par alliance, d’environ soixante-dix ans, qui, à chacun de mes passages dans le village natal de Veng, à Phnom Chiso, Province de Takeo, me donne un peu plus de son affection, de son français, et de son alcool. Hier soir, alors que nous avions fini de manger dehors mais dedans, et que l’orage était à son apogée et la pluie avec, le « grand Oncle » débarqua, plus trempé qu’une mousse de Provence plongé dans un abysse de mer de Chine, pour m’offrir une petite bouteille d’eau qui en fait contenait, en guise d’eau, cet horrible vin dont j’ai tant abusé il y a un certains temps : le terrible « prödal sra saö khmer » ou vin blanc traditionnel khmer. Etant malade je n’en bu que quelques gorgées, par politesse, politesse qui m’acheva puisque j’allais directement me coucher, à vingt heures!... et ceci pour dormir onze heures. Onze heures d’un sommeil chaotique, sur la fin, car dès six heures commence la symphonie collective de la musique hurlante, des coqs et des klaxons, des rires et des meuglements, de mes rêves bruyants, de cette vie qui commence à l’aube.
Puis à dix heures, frais comme un gardon, alors que je finissais laborieusement les « Amants du Poutnik » de Haruki Murakami en laissant la Codéine faire son office, après deux cafés noirs vietnamiens, « Bang Pro » débarqua avec une bière fraîche, dégotée de je ne sais où. Si je suis honnête, je dirais que je pouvais la refuser. Mais je ne le voulais pas. J’étais dans un roman Japonais qui avait viré au surréalisme et se déroulait sur une île grecque. J’étais un Français un peu fébrile lisant ce roman dans « ma chambre », elle-même située dans la maison de ma belle famille, au milieu des rizières, avec Veng et ce vieil homme plein d’attentions venu m’offrir à son tour son hospitalité. C’était la cinquième fois en cinq mois que je venais ici et la cinquième fois que c’était différent, plus proche et plus intime, comme si la confiance s’installait doucement et sûrement…
Et je sais très bien ce qu’il faut pour qu’elle s’installe de manière plus vraie et plus complice : en apprenant Vraiment le Cambodgien. Je pensais d’ailleurs à ça sur le trajet de Kep à Phnom Chiso, en traversant ces paysages à couper le souffle, tout en énumérant « lamentablement » mon vocabulaire. Roulant je laissais défiler les quelques bribes que je connaissais, ce petit champ lexical, cette lilliputienne et maladroite approche du Khmer…
(Bonjour et comment ça va. Ici et là-bas. Pardon et merci, s’il vous plaît, comment tu t’appelles et que âge tu as? Je m’appelle Emmanuel et j’ai 31 ans. Je et tu, toi avec moi, les verbes manger et aimer « à toutes les sauces ». Aller avec, manger le riz et aimer le Cambodge. Je sais compter et quelques mots pratiques. Le cendrier, la bouteille d’eau, les cigarettes, toute sorte d’alcool. Connaître? Fou et malade, avoir mal, donner, et puis les mots en français adapté, tournevis, café, signer, sac à dos, par exemple. Bananes, île, montagne, monsieur et madame. Pareil, avoir et l’école, le stylo, écrire, laver, pleuvoir, et l’argent, combien, trop cher, je vais à Kep ou je veux un café au lait glacé, des glaçons ou l’addition? Le voleur et la police. Droite, gauche et tout droit, le principe de négation, non, oui, « ne pas » etc. Parler, le pays, la boxe traditionnelle, le cinéma et le marché, la maison, la rue, pardon et dollars. Le premier, le deuxième et les autres, la pluie, pleurer, la machine, le paracétamol. L’ami, la soupe, le bœuf et l’idiot, le chaud, le froid, le bien et le mal, aller, trop cher, blaguer, donner, et, mais, noir, chaud. D’autres encore et dorénavant en plus de l’alphabet, chaque jour des nouveaux mots, et donc, jouissance, des phrases à construire et peut-être sous peu des conversations moins « basiques »...
17:52 Publié dans Journal d'un Kepois | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
Une élève de Sarah ;-)

17:31 Publié dans Journal d'un Kepois | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
03 juin 2009
Prévisionnel à la Manouche.

Deux ans, et on verra…
Deux ans pour réfléchir, pour apprendre à une vingtaine, une cinquantaine d’élèves ou plus à avoir des bonnes bases de français, deux ans pour installer la complicité, pour faire comprendre le plaisir d’une autre langue et le plaisir de la pratiquer. Deux ans pour écrire, lire, vivre dans un endroit qui me laisse vivre. Deux ans avec Veng peut-être, et plus encore. Deux ans pour faire des projets, penser à la suite, tranquillement, pour devoir encore et encore réparer ma Daelim. Pour continuer ce qui commence à peine, vivre ailleurs, par choix, bien. Deux ans pour faire du théâtre, écrire des lettres d’informations, pour sortir l’école de son état embryonnaire, l’amener à maturité. Deux ans pour pouvoir discuter mieux, plus, en khmer, comprendre la langue et la parler, la parler mal mais assez pour la partager partout et avec tous, de la capitale aux villages. Deux années à construire comme jamais je n’ai construit. Deux ans pour maintenir cet équilibre subtil et complexe du rapport entre soi et ses choix, soi et les autres dans une culture et un mode de vie tout autre aussi. Pour réussir à jongler avec la réalité et le théâtre, l’écrit et la parole, l’enseignement et l’apprentissage, l’amour d’un garçon qui est un ange compliqué et la complexité de mon âme garçonne, deux ans pour désorganiser trente ans d’ordre Occidental et les réorganiser en désordre cambodgien : deux ans pour s’amuser à écrire. Deux ans sans le rond mais deux ans loin du cercle infernal de la vie à Paris. Deux ans pour faire des rencontres « butterfly », papillonner avec ces gens de passage qui ne laissent comme signature qu’un seul mot, parfois de trop, parfois insuffisant, parfois insignifiant. Deux ans, à boire trop de temps en temps et pas assez souvent, à jouer au magicien des rhétoriques de la survie et au rhétoricien des magies de la langue de vie ; en hommage au Père, en hommage au Verbe, aux noms des saints, des paires du fils et des mamelles de l’esprit, auxquels je lance une invitation à la tété générale. Deux ans pour faire les comptes et pour conter comment ici ça va et ça vient, tranquille, parfois comme-ci, parfois comme-ça, au fil des fous qui défilent, des intellos qui intellent et interpellent un tel ou tel autre, au fil des passants qui posent, des opposants qui pèsent et des anges qui filent, au fil et à l’aiguille des songeurs qui défilent ici au pas naïf des utopistes niais, cet ici et ce là où il y a de quoi conter et de quoi raconter tralala, mille portraits pour mille minutes et turlututu en tutu.
Deux ans pour aménager dans deux maisons des pièces qui ne soient pas décorées à l’emporte-pièce mais minutieusement pensées et bordéliquement concrétisées, faites de livres, d’objets, de lumières, l’une comme un refuge amoureux, sexuel et intime, l’autre comme une cabane pareille à celles qui pointent le bout de leur nez dans les branches d’un arbre en rêve. Mais bien sûr échanger leur rôle comme le reflet change face à deux miroirs, et rire des pierres figées qu’on se lance à la mémoire…
Deux ans pour un trois juin. Hier « tu » aurais eu soixante-quatre ans ou quelque chose comme ça. Cette note est la trois cent-unièmes et elle est pour toi, venue par hasard, sur un coup de vent, un premier jet qui ne bougera pas, un de ses textes sans pourquoi ni comment mais qui en disent long, ou pas assez.
P.S. Photo "khniom" (de moi) : une vue, mais qui n’est une vue de l’esprit.
21:34 Publié dans Journal d'un Kepois | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
300 "notes" aujourd'hui.

21:01 Publié dans Journal d'un Kepois | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
21 mai 2009
Quatrième semaine. (2)

Le Caméléon à Psar Kep est un véritable OVNI. Pour le résumer on pourrait dire que c’est une maison traditionnelle cambodgienne moderne, en dehors du fait qu’elle ne soit pas sur pilotis, mais ça serait encore mal la résumer… Toute de bois et d’espaces, elle a un côté aérien. En bas à gauche lorsqu’on entre, un bar noir en demi cercle. A sa droite une télé dans un mur, une bibliothèque au-dessus, pour l’instant encore en bordel, et à droite de l’entrée, une table, des bancs, des tabourets qui sont en fait d’énormes pièces de bois d’un seul bloc, coupées, poncées, taillées, lissées. J’évalue la table basse à une « tranche » d’arbre de deux ou trois cent ans, ce qui peut donner une idée. Mais foin de la logique architecturale, de ce qui est à droite, à gauche, en face, en dessous ou au-dessus. Il y a une voûte de pierre, y évolue un perroquet. Il y a des murs et une charpente auxquels s’accrochent la douzaine de toiles que nous a laissée Sou Mey, qui a quitté Kep pour partir par monts et par vaux avant de retourner chez lui préparer sa nouvelle exposition pour le Centre Culturel Français.
Il y a des hamacs et des tables qui servent à tout. On y écrit, on y apprend, qui le français qui le cambodgien, on y « réunnione », on y palabre et on y joue au Poker, aux échecs et aux dames chinoises, bientôt. Il y a des plantes qui s’enroulent, un balcon si long qu’un long banc le longe, deux cocotiers d’une race particulière donnant de rares noix de cocos au goût délicieusement sucré. Il y a sur le bar la « tête » de Jayavarman 7 qui appartient à mon frère, qui était un cadeau de Brian, qui est encore un cadeau de Brian bien que Brian soit mort il y a deux mois. Il y a des photos, de Jean-François, d’Isa, d’un photographe dont le nom ce soir m’échappe. Il y a les chambres et les salles de bains, les couloirs secrets et les recoins, les portes qui coulissent et celles qui sont à l’envers, il y a le toit qui fuit par endroit et les tapis sur les planches qui sont le sol de l’étage, il y a des installations à la Sok et la terrasse. Il y a ce que chacun y apporte, ce qui reste et qui change de place, la « trace » de ceux qui passent et puis s’en vont.
Le Caméléon semble échapper aux définitions. C’est un théâtre qui évolue au fil des jours et des semaines. Un théâtre avec un chef décorateur, des acteurs principaux, des seconds rôles, des figurants, des animaux qui ont parfois apparences humaines, je parle bien sûr de certains clients… Un théâtre où se joue chaque jour et chaque soir une pièce différente dans un décor en perpétuel évolution, un théâtre où les éléments, la terre, le bois, la pierre, l’eau, le soleil, la poussière, le vent, interviennent quand bon leur semble, influent sur la Vie qui y coule et qui n’y est pas une fiction.
***
On dirait bien que la mousson prend ses aises en avance. Mais cette nuit alors que je dormais, il n’était pas question de Kep, de pluie, de mon bonheur ou de mes rêves. Il était question de Ron Carter, de Joe Lovano, de Steffano Di Batista, de Blue Note et du Théâtre du Châtelet, de Danielle qui était à ce qui a dû être un magnifique concert. Concernant Ron Carter je peux dire que je le lui ai fait découvrir, mais Joe Lovano, que je connaissais sur les albums de Miles, je l’ai découvert en live avec elle à New York, au Birdland, avec Ravi Coltrane et Steve Lacy, entre autre. Parfois je ne réalise pas que j’ai été à New York, que je vis à Kep, qu’à vingt ans j’emmenais Harry en Martinique, et je souris d’une joie ineffable de ce constat d’innocence et de chance, d’avoir pu trimballer ma carcasse déjà usée de ci et de là, d’avoir pu rencontrer certaines personnes, d’avoir pu voyager ne serait-ce qu’un peu, au Sénégal ou à Florence, au Vietnam et en Hollande, en Allemagne comme en Thaïlande, d’être allé en Suisse chez Claude Nobs, d’avoir l’envie de voyager encore et de savoir qu’un jour peut-être pas si lointain ça sera le Japon ou l’Afrique du Sud, le Burkina Faso ou Rome, qu’en moi je me sais à présent voué à ne jamais stagner, profitant des « pauses » en certains coins du monde pour avancer dans mon passé, construire mon présent en fonction d’un futur dont je ne peux qu’esquisser les désirs, dont je ne connais que les grandes lignes, que je m’efforce d’écrire. Mais aujourd’hui, ce matin, cette nuit, c’était un retour au Birdland et au Gillespie Club à New York, un retour aux club de jazz de Paris, à ses salles de concert, à Saint-Louis aussi, et ça glissait de plus en plus loin, je me retrouvais derrière ma batterie, mon père derrière son piano, ça glissait jusqu’au berceau, pour un hommage au Swing sur lequel, comme dirait Nabe, je dansais déjà « dans les bulles séminales du ventre de ma mère » qui devait elle-même taper du pied lors d’un concert à Antibes, trente et un an et quelques mois plus tôt, alors que jouaient Ron Carter et Joe Lovano, encore eux, avec Miles en prime, et tous les autres…
***
L’idée impossible et impubliable de tout rassembler. Tout, absolument tout. L’idée qui germe de plus en plus de le tenter. Un suicide littéraire. Plutôt que de vouloir un roman, un récit, un journal, un recueil, tout inclure, laisser la musique rythmer l’œuvre, inventer le « free » littéraire : en préface de ce livre non publié, les plus belles lettres de refus de toutes les maisons d’éditions. Et en exergue : ce livre n’est pas un livre.
10:11 Publié dans Journal d'un Kepois | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
10 mai 2009
Quatrième semaine.

Quel week-end! Après avoir dormi trois heures la nuit de vendredi, nous allons avec Veng et Sarah prendre un café au Bout du Monde, puis, alors que Sarah s’en va à Kampot, Veng et moi partons pour quatre heures de marche dans la jungle. Au sommet de la colline vue splendide sur la baie de Kep et la Province de Kampot. Le long de la balade, arbres « ancêtres », cigales, salamandres, un écureuil et les cris des singes que je n’aperçois malheureusement pas. Je surnomme ce coin « Butterfly Mountain » car c’est par milliers que des papillons multicolores batifolent. Le microclimat qui règne à Kep nous offre de la pluie environ deux fois par semaine et permet à la végétation luxuriante de conserver cette extraordinaire palette de verts, si particulière et propre aux climats tropicaux. Flamboyants, Palmiers, Arbres du Voyageur, Bananiers, Durians, extravagantes fougères à l’ombre des sources, arbres dont je ne connais pas encore les noms sur lesquels poussent toutes sortes de fleurs et de fruits, certains comestibles mais je ne m’y risque pas encore alors que Veng ne se gêne pas. Je ramasse un rameau de bois cerclé sur lui-même pareil à un serpent qui digérerait, pour la décoration du Caméléon, ainsi qu’une branche comme une béquille ou un bâton de sourcier. Les oiseaux échangent leurs points de vue dans des sonorités auxquels le linguiste animalier que je ne suis pas ne comprend évidemment rien. Puis nous arrivons à la mairie de Kep, ayant je ne sais où raté l’embranchement devant nous ramener au point de départ. De retour au Caméléon un couple attend devant le portail. Un français barbu caché derrière de grosses lunettes de soleil et une jeune cambodgienne. Jef et son amie. Jef qui passe me voir suite aux indications de mon frère. Ce genre de rencontre remet toujours beaucoup de chose en question, voire les pendules à l’heure. Ce baroudeur de soixante-treize ans en est à son quatrième tour du monde en voilier, et en solitaire, excusez du peu. Lucide, il a la répartie et l’intelligence des gens qui ont depuis longtemps abandonné l’idée de poser leurs bagages quelque part et ne sont plus dupes des systèmes politiques. Sarah arrive et nous voyageons dans le train de ses paroles, du Portugal au Canal de Panama, du Brésil à Lhassa, d’îles en îles et de ports en ports. Actuellement son bateau mouille en Malaisie, où il repart demain après quelques mois « à pied » en Thaïlande, au Laos, au Vietnam et au Cambodge. Il force le respect par une modestie et une simplicité non feinte. Combien de rencontres éclairs, de discussions éphémères sur le coin d’un banc, de gens de passages depuis six mois que je vis ici?
Mais il repart et moi aussi, pas très loin, pour un coq au vin avec Bernard et Reth qui viennent passer leur week-end à Kep. Plaisir des retrouvailles avec ce que je peux appeler maintenant « mon vieil ami ». Puis c’est le rassemblement des troupes au Kep Lodge. Moi et Veng, Sarah, Nassoun, Vincent, Anthony, autour de la piscine, puis à l’intérieur jusqu’au couché du soleil, avant de s’en aller à la première conférence de Jean-Michel Fillipi à « La Mouette » : enfin il se passe quelque chose d’intellectuellement intéressant à Kep!
Conférence, donc, sur une minorité vivant près de Kampot, les Song. Cent dix âmes dont le nom de l’ethnie est le nom d’une maladie de peau… Peau qu’ils ont plus sombres que les khmers et qui les voue à subir un racisme qui les poursuivra jusqu’à aujourd’hui. En effet les cambodgiens méprisent les « peaux noirs » qui sont pour eux la peau des paysans, un comble pour un peuple encore si agricole! Par exemple, les africains ici subissent des pressions permanentes et ne sont, c’est le moins que l’on puisse dire, pas les bienvenus. Plus par a priori, manque d’éducation et de savoir, vieux « démons », que par racisme au sens Occidental du terme. Les blancs au contraire bénéficient d’un a priori positif et la pâleur, voire la « transparence », est le summum esthétique par excellence.
Jean-Michel commence par un exposé des influences et mutations linguistiques préangkoriens dont j’avouerais n’avoir pas tout suivi, puis enchaîne sur les migrations ethniques et en arrive à l’époque des khmers rouges, dont les Song furent des victimes particulières, les seuls à être intégralement dispersés aux quatre coins du pays. A la « libération » par les Vietnamiens et alors qu’ils retournent à Kampot, toutes les terres qu’ils possédaient et qui leur avait était donné par le roi père en personne ont été spolié et ils se retrouvent alors sans rien. Leur langue s’est « khmérisé » et il ne reste plus qu’une dizaine d’individus la maîtrisant. Ils ne purent jamais vraiment s’intégrer de par une tradition orale propre et des rites et approches « religieuses » très différents de ceux des cambodgiens, concernant aussi bien la vie quotidienne que les mariages, les enterrements. La nourriture elle-même est différente et pour le moins frugale, d’après Jean-Michel qui dû la partager un certains temps en leur compagnie alors qu’il approfondissait son approche linguistique, approche qu’il espère continuer, compléter, pour atteindre environ trois mille mots, recensés et classés. Un des aspects qui m’a le plus marqué, et attristé aussi, est le fait que n’étant pourtant plus qu’une centaine (cent onze précisément) il ne sont soudés par aucune forme de solidarité, se contentent de vivre entre eux, reliés par un chef de village et un « chef » de coutume mais ne se parlant pas ou peu. Ils en sont aussi réduits à une extrême misère, misère dans laquelle ils s’embourbent ne croyant plus du tout en eux. Et ils sont, finalement, voués à disparaître, comme une vingtaine d’autres minorités.
Il y a sûrement des erreurs dans le résumé que je fais de cette conférence, mais l’essentiel y est et les conditions n’étaient pas idéales! Ou plutôt l’étaient, mais pas d’un point de vue pratique! J-M n’avait pas de micro et sa voix était parfois recouverte par le « bruit » de la mer et du vent. Mais c’était une première et ce ne sera pas la dernière! Je suis incroyablement heureux de connaître cette personne et de le savoir maintenant et « définitivement » installé à Kep, en dehors de ses deux jours de cours à l’université de Phnom Penh. D’autant que le lendemain je le rejoignais à La Mouette après que Bernard m’y ait invité pour siroter un verre de rosé, luxe qui ne se refuse pas. Je profitais de l’occasion pour lui parler de certains aspects de la politique engagée par le gouverneur de Kep qui le réjouirent avec raison et nous conforta dans notre amour pour ce coin du Cambodge. Puis j’enchaînais sur mon idée de lancer une sorte de « fanzine » sur Kep, regroupant des textes littéraires, des textes sur l’histoire de la région, des photos et des dessins et peintures, une tribune « libre » et une chronique de la vie Kepoise, incluant l’évolution de l’école et pourquoi pas des réflexions sur le système éducatif « Tini Tinou ». J’y allais prudemment car Jean-Michel est une « sommité » au Cambodge, vivant ici depuis plus de quinze ans, maîtrisant la langue à la perfection, et plus que cela puisqu’il arrive à intégrer les différences linguistiques propres aux minorités. Mais je le sais amoureux du Cambodge, de Kep, je nous sens sur la même longueur d’ondes, et je possède en l’amitié naissante avec Madame Sambath un atout de poids. Je vais d’ailleurs revenir sur Madame Sambath, avec qui je prends un café tous les matins ou presque et avec qui je discute environ une heure tous ces mêmes matins : mais ceci après la fin du récit de ce week-end, chaque chose en son temps, car après la discussion à La Mouette, je partais avec Bernard voir la maison en construction de Jean-François, qui sera sûrement très belle mais ne m’intéresse pas vraiment.
Nous allâmes ensuite au Caméléon, et je sens que me monte comme une petite envie, de vous parler un peu plus de cette maison…
P.S. Photo de moi, d'un jeune bonze, prise dans un temple montagne, au coeur d'une forêt de flamboyants!
10:01 Publié dans Journal d'un Kepois | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
Une des vues prise du balcon de notre "résidence secondaire" :-)

09:46 Publié dans Journal d'un Kepois | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
