29 septembre 2007
Se lever à l'heure de se coucher. (2)

Une fois le millier de bouteilles déposées dans le couloir du hangar indiqué, hagard je sortais enfin, mes strophes et mes stocks de marchandises se mélangeant in petto. Jeune homme aux semelles de plomb. Pas de vent mais encore le ballet infernal des trente-trois tonnes, pareils à des sumos dansant une gigue-automate, en masses et en force, pathétiques et sans grâces. Dindons Nippons sacs de graisses, japonais que l’on dit Dieux Vivant mais ce ne sont que des humains, chimères, je dirais même victimes si j’avais de la compassion. Mais à cette seconde si peu de compassion, juste une main en mouvement pour essayer d’écarter de ma pensée ce chaos encombrant qu’est le réel.
Je sortais du hangar et je déambulais dans la zone sinistrée, muet depuis le matin et aphone jusqu’au soir, je déambulais bavard à l’intérieur, enchaînant les litanies, les pamphlets, sans feuilles ni claviers pour éterniser ces chants guerriers et taquins qui me faisaient honnir cette humanité, l’honnir d’amour à en vomir, à en vomir encore une parcelle de plus. Existence alentour calembour ! Vos gueules et Camembert ! Oui à vomir car constituée de ce que je ne comprendrais jamais et me refuse à comprendre ou même à analyser, faisant plus confiance à mon esprit de gamin en perdition lucide qu’à ma raison. Raison qui dans la chambre noire de ma conscience ne peut de toute façon donner apparence à ces instant tannés de Non-vie, ne peut développer dans son laboratoire autiste le spectre du Sens, les clichés de cette société de porcs et d’anges en rouges et noirs.
Puis l’arrêt de bus. Un blues en la de Thelonious Monk ou en ré mineur de Bessie Smith dans les oreilles. Jazz de Tonny Morisson pour consommer la rupture, ravaler la façade, pour retourner dans le cocoon Essentiel, pour marquer la césure, pages consommées comme une drogue, un antidote contre le fiel foireux du quotidien, pour festoyer en terre d’euphorie et s’y blottir.
Dans les bras nègres du Swing oublier le mutisme, rallier à ma mutinerie interne Miles et consorts, Billie et consoeurs dans un grand concert, les recettes étant reversées à des œuvres caritatives pour émasculer le Capitaine du Navire par exemple, ou alors Monsieur Paul, contremaître de son état et de métier pour grandes sociétés transparentes. Serré dans les mains de fer et de cornes de Ron Carter oublier une fois de plus que pour boire et manger, que pour écrire et fumer il faut se transformer en larve, en mouton à tondre et à tordre, en adulte responsable, pantin affable et catin sociable, en petit grain de sable de plus dans le grand désert des Entreprises. Petit grain de sable valsant aux vents mauvais tout en étant l’obligé de Monsieur Mélenchon, à qui verser un loyer, de Monsieur Ronchon de la Rocade, huissier sis rue Napoléon, de Monsieur Y et de Madame X, N° ceci et Compte cela, de ce sieur ci ou en sursis de cette Dame là, Putain parvenue à particule, de Gnia Gnia Gnia la Mairesse et de Monsieur Grognard, de Madame Patronnesse et de Monsieur le député de mes fesses, du Président de mon séant à Madame la Vierge Marie de mon Néant. Et encore j’en passe car s’il fallait tous les citer je passerais de vie à trépas avant eux, par haine et par dépit, et si j’avais su j’aurais pas venu mais je suis là, suave gargouille dans le bénitier pourrave de la cathédrale France, grenouille bavasse dans la mélasse du marécage Terre.
… Mais venait la Rotonde. Puis le cours Mirabeau et à ses terrasses, toujours elles, ces blondes reteintes la gueule rapiécée et les crevasses comblées. Et toujours eux aussi, ces pâles mâles débraillés aux allures latines les Pall-Mall à porté de main baguée, ces caricatures du Sud que rien n’élude. Merveilles hétéros et délicieuses Marie, les mêmes qui étaient dans ma classe de la sixième à la troisième et qu’à défaut de séduire je faisais rire en faisant le clown, le pitre, simple cancre farfelu bien-aimé ou ignoré simplement quand je ne suis plus que le chancre viral qu’on nie par peur et par ennui.
Puis le 12 de la rue du maréchal J – et cætera – du Maréchal de la Gale, pustule de la Nation, du Maréchal Trou de Balle, pistil crever… Adresse hors du Temps où j’habitais, où je vivais mais qu’un jour quelqu’un me donne la définition de la vie… Les escaliers un peu crasse et étroit, couloirs colimaçon aux allures de déviation vers mouroir, et enfin la porte ouvrant sur la niche dans laquelle je rentrais, dans laquelle je pouvais enfin aboyer ou laisser aboyer, Les Chiens de Ferré par exemple.
Ainsi de suite cinq à six fois par semaine ce qui amenait, au choix, au vendredi ou au samedi, quant la liberté offrait son visage. Mais le soir venu je lui crachais dessus et je m’élançais dans l’autre Prison, celle du Parc. Même Temps même mœurs. Le soir venu, le jour en phase terminale, fin d’agonie, la nuit venue relayait la journée passée à patauger dans la Malefosse Auchan. Puis le cul prenait le relais, rajoutant aux ans le poids du mépris de Soi tout en l’allégeant de son excédent de Jouissance.
Va et vient des emprises, je me détache de la vie en dehors et rentre en dedans, dans une autre dissension je méprise ce qui était avant et qui sera après, va et vient des méprises. Et ils étaient là les corps à conquérir, les conquistadors du Cul, les petits cons adorés pour leur âge à fleur de peau, pour leur peau de Miel. Butiner volage et s’enquérir d’un baiser, rutiler bravache et se faire enculer, demain je dormirai jusqu’à ce que la nuit se lève !
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28 septembre 2007
Se lever à l'heure de se coucher. (1)

Se lever à l’heure de se coucher, se réveiller à l’heure de s’endormir, pour une vie de leurres qui fait oublier que chaque heure est une vie en soi. Je ne sais pas comment j’ai fait pendant si longtemps pour arriver à saluer l’aube avant de partir me salir à l’usine, avant de partir mourir à petit feu dans ces entrepôts où je n’entrais que pour me détruire, concrètement, pour de l’argent, pour l’argent qu’il me fallait gagner quand je n’avais fait qu’en « perdre » des années durant. Vingt trois années précisément où chaque sou dépensé était le legs absurde de mes parents.
Je descendais la rue du Maréchal J. – que je ne citerais pas car jamais je n’honorerai d’un Nom un militaire – au rythme cadencé d’un petit soldat se rendant au champ de bataille, première ligne le front plissé, dépité par cet acte insensé. Venait en enfilade le cours Mirabeau, seulement animé par les nègres – tous l’étaient – qui nettoyaient les terrasses au jet d’eau et au Karcher. Puis la Rotonde, épicentre cardiaque de la ville où seuls les gens comme moi étions là, assis en attente – les yeux cernés d’un fard noir et bleu creusé de veinules - cernés par l’aube latente, l’aube couleur blues alors qu’arrivait notre bus, le premier de la journée, celui qui nous amènerait, m’amènerait comme un détritus à la décharge car oui je me sentais pareil à un déchet qu’on allait recycler pour utilité publique.
Pour monter dans le bus au lieu de m’allonger sous les roues je prenais chaque jour un recueil de poèmes et j’en recopiais un maximum durant le trajet, sur papier épais à l’encre noire et grasse j’en recopiais les vers jusqu’au dernier. Arrivé dans le ventre de l’entrepôt déjà grouillant de mes semblables fourmis je prenais ma machine. Je passais au « stand » de distributions des taches (tâches) et m’attelais à la mienne, aux miennes car les chiens ne font pas la fine bouche, se contentant de baver un peu par manque d’hydratation alors qu’il faut travailler au mois d’août par cinquante degrés répercutés sous les tôles. Je scotchais le poème à côté de ma liste juste devant moi, sur mon chariot élévateur, mon bâtard de tracteur, et entre deux préparations de commandes à tracter je l’apprenais par cœur, alternant un quatrain avec cent vingt litres de Coca-cola à soulever.
Ainsi filait la journée dans l’abattoir. Si vous pouviez me voir – 8 packs de jus d’orange de merde, bouteille d’un litre ½ – sur ma table penchée – 46 briques de lait UHT demi écrémé - le visage défait par ma littérature – 12 bouteilles de Ricard – vous sauriez que m’écoeure aussi cette aventure – 12 flacons de sirop d’érable – de découvrir l’or caché sous tant de pourriture – Et 14 caissettes de Nutella pot familial. Ainsi Genet de m’aider autant à supporter qu’à porter.
Ainsi filait la journée, ou plutôt la matinée, dans ce cloaque reflet de l’époque de consommation. Ainsi filais-je doux dans notre chère nation, un reflet invisible derrière un miroir opaque. Me demandant aussi qui savait, qui savait vraiment qu’à la minute où Il remplit son caddie, des « esclaves », bardés de quotas à respecter et précarisés jusqu’au trognon triment pour lui, pour les 5% de réduction qu’il aura sur son lot de consolations : Un sachet M&MS et une carte de crédit estampillée : Achètes ! Achètes joli mouton.
Le quota effectué – Entre une tonne et une tonne et demi soulevée – qu’il fallait avoir fait pour pouvoir le refaire, on ressortait différent, légèrement ratatiné, livide et défait dans la zone industrielle des Milles, sous le soleil d’août mais il aurait pu être de n’importe quelle saison, de celle de l’enfer ou de celle de Vivaldi, car qu’on se le dise en tous cas moi je le dis, ce soleil n’avait aucune valeur – Moi qui en suis un de ces Fils – aucune forme d’importance. Après ces huit heures tout était rance, triste errance sur les trottoirs, entre les camions par centaines rentrant et sortant, entre les bus ramenant les épaves lessivées qui avaient rempli les susdits camions qui par centaines rentraient et sortaient dans une danse macabre, avançant reculant, se croisant comme autant de ventres énormes remplis à en vomir, flatulents, dégueulant et lâchant dans l’air surchargé de l’été des vapeurs noirâtres, d’épais filets de fumées poisseuses, de fumeuses brumes lourdes comme des pets de marâtre. Par endroit l’atmosphère était recouvert d’une chape de plomb qui ternissait le soleil, bradait sa lumière, cachait jusqu’au bleu du ciel qui devenait kaki, mauve, incertains et flou, sale et noir à en devenir fou. Je n’exagère pas, ce paysage au travers de mes yeux était celui là, avec l’incessante et l’indécente sarabande des doubles remorques, des simples et des triples, s’entremêlant et moi au milieu ou sur les abords, en débandade dans le monde incohérent, en plein Trafalgar brutal et destructeur, cherchant, parfois en vain, d’imaginer plutôt, plus tôt, un autre monde avant qu’il ne soit trop tard.
Puis l’arrêt de Bus. La musique enfin dans les oreilles. Les la, les ré et les ut de Bach, la Lambarena, cantates africanisées, tragédie mineure et purs moments de bonheurs autrement rythmées, où le luth passe la main au Djembé. Le Maître et Marguerite pour lecture, par masochisme joyeux et pour me faire violence, pour lancer au destin, cet hypothétique tique qui vous suce le sang, des clins d’œils tour à tour ironiques ou cyniques. Boulgakov ! Sa furie romantique contre cette furie de mauvais roman patriotique, cette pratique du cerf et du valet! Doigt au Ciel pour dire qu’on ne m’aura pas, que je suis déjà cassé comme le chêne et plié comme le roseau, postillon de mauvaise fable et crachat de Swing, autre chose, d’inexistant courbe et robuste, flottant dans l’air tel une bafouille gonflée au delirium tremens qui rirait après une bouffée d’hélium, rirait d’un rire de hyène affamé au summum de son festin. La Russie chantée et démontée de Boulgakov était un antidote parmi tant d’autre, autant que l’écho du chant d’un griot, le régal du sifflet d’un merle shutté. Mais le vrai fond de la pensée, lui, tenait plus de Cioran. Et de toute façon chacun ses armures, ses boucliers, ses brames et ses ramures, contre cette armée de rats mûrs chacun ses ramages pour contrecarrer les ravages.
Venait la Rotonde, ronde et ronde, et son lot de facondes aux terrasses écrouées, écrasées, pareillement habillées, sexes opposées mais que dis-je les facondes n’ont pas de sexe, n’ont Rien à la différence des anges, de mes anges qui ont des queues encore fraîches, à la différence des escargots qui ont deux sexes ou aucun qu’en sais-je, à la différence des morts qui ont des sexes morts.
… Puis le cours Mirabeau dans le sens opposé et son lot de posés, de beautés et d’horreurs, son lot de jeunes acnéiques et de machos typiques, d’habitués et de touristiques. Etudiants en vie moderne et vieillards antiques, branleurs atypiques et vieilles biques regardant les choses évoluer quant elles ne font que régresser.
Enfin la rue du maréchal J. – in-nommable – et la musique qui change, qui chante. Crevé crevard au rythme de Strange Fruit de Lady Day, les escaliers et la vieille porte. Et après la vieille porte l’autre porte, la mienne, celle derrière laquelle Blanchette, Princesse intestinale, miaule et miaule pour réclamer ses dus, nutritifs et affectifs, avant – hombre ignorante – de partir en me laissant à mon épuisement. God Bless the Child puis Don’t Explain, ouvrant une bouteille de rosé acheté dans une grande surface, bouteille peut-être étiquetée de ma main la veille, dans un entrepôt quelque part, vers une zone industrielle, l’esprit en friche.
Et le sommeil… Et un réveil…
… Puis le cours Mirabeau, où seulement s’agitent d’illégaux africains en attentes de papiers, frottant et balayant – Cendrillons de basaltes aux sexes proéminents, Eminences de l’asphalte aux queues ébouriffantes – les tables des terrasses susmentionnées et les par-terres excrémentiels, étoilés de la merde des pigeons insomniaques aux cauchemars fantasques et aux frayeurs scatologiques. Ô Pigeons ! Ô Chiures divines ! Dans deux heure, avant et après, divers étudiants et divers bourgeois, divers errant et divers Aixois viendront petit-déjeuner, d’un complet ou d’un simple café, allongé ou serré pour celui-ci ou pour celui-là.
…Venait la rotonde et avec le vent levé les gouttelettes de la fontaine nous volaient dans les ailes. Nous attendions un bus, je l’attendais moribond et faux vivant, jamais prés au corps à corps, jamais prés à être un peu plus esquinté par une journée sans fin.
Pour supporter le trajet au lieu de sauter en cours de route, je recopiais sur divers cahiers, sur des nouveaux carnets dont j’arrachais les pages après, les vers rongés des poètes oubliés , oubliés ou sanctifiés par les dictionnaires et les encyclopédies, dans les amphis par les universitaire. Mais eux-mêmes l’auraient-il souhaité, cette logorrhée d’analyses ?! N’auraient-ils pas souhaité rester acariens et bons à rien, papillons et crotales, égout et lumière ?! N’étaient-ils pas ignorants des thèses à venir, des maîtrises péteuses ès lettres, des cours magistraux, colloques et autres bibelots rassembleurs ? N’étaient-ils pas ancrés à des rêves encrés sur des papiers, à chiottes ou à musique ; pensaient-ils à des multiples rééditions, à des mises en Pléiades, à des Adorations et à des conciliabules par des adeptes du ridicule théoricien, à des querelles de chapelles, de Brest ou d’ailleurs ?... Où même pensaient-ils à des allumés comme moi, qui suis en train de leur lécher les pieds puisque me voilà justement sur mon chariot électrique débile, à jouer au ping-pong à un rythme ternaire :
Noir de loupe – 9 sacs de litière Hit-Hat biologiques sur absorbantes – Grêlés, les yeux cerclés de bagues – Un bel ensemble de 1032 barquettes de biscuits Lui – vertes, leurs doigts boulus crispés à leurs fémurs – 44 rouleaux de papier-cul – le sinciput plaqué de hargnosités vagues – 18 lots promotionnels de parfum à la fleur de vanille estampillés Air-Wick – comme les floraisons lépreuses des vieux murs – Et de Grand-mère vingt pots de confitures à la mûre. Et Arthur de m’aider à compter les éternités, qui séparent la mer et le soleil, à compter avec les tarés qui m’entourent, et qui demain m’entoureront…
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06 septembre 2007
Les Thébaïdes (4)

Nous faisons clapoter nos mains dans l’eau pour observer les cercles exponentiels faire de nous une cible imaginaire, tout autant que pour narguer les crocodiles, occupés en fait à bailler ailleurs aux corneilles. Certains des îlots sont si petits que même un parti politique ne chercherait pas à s’en emparer. Peut-être un milliardaire excentrique à deux doigts de l’infarctus et encore. Non aucune de ces îles ne verraient jamais au grand jamais un drapeau polluer sa virginité.
« Judas et le lavomatique », « Anacrouse et Conclusion ». « La frousse au trousse », « Bribes incertaines », « L’écrivain public, l’anachorète et l’anal correct ».
Thomas et Marie discutent ensemble à l’avant de leur « bateau », j’aide mon guide à pousser notre tronc entre les arbres aux branches crochues et les fleurs aux couleurs carnivores, aux hâles cannibales.
« Et la larme sonna le glas et brisa la glace », « Je me souviens, aussi… », « Chapelle de flanelles ». « Du marbre et du lisse de son cœur de pierre », « L’Odyssée de saint Antonin », « Bavardages intempestifs »
Marie et Thomas parlent faune et flore, anthropologie, coutumes, s’accordent et s’accoutument à l’environnement, aux alentours hostiles jusqu’au délice. Dictature de la Nature : Pas de démocratie entre les racines et le zèle des herbes folles, des fous bambous et du soleil qui se fait un gros ventre rayonnant. En terre de Mangroves rien n’est grave et tout est important. La seule urgence est de prendre son temps. D’écouter la musique inhabituelle des bestioles qui s’affolent, d’ouvrir grand ses écoutilles pour entendre l’écho du bâillement d’un hippopotame. Les moustiques aux dards aiguisés vous pompent dare-dare un peu de sang, gloutons bien en chair se régalant de la votre. La parole est rare et les sourires complices. Je me laisse aller et gigote avec mon petit cul blanc, remuant au rythme ternaire du plaisir de ne plus être en terne ère.
« Le réverbère be-bop », « Au bal des énarques danse un crapaud hémiplégique », « Broute-fesses et les moutons du Dépôt ». « Charentaises urbaines ». De la violence innée à la notion de Nation », « L’haut rôt du torero encorné crachant son sang violet ». « Le whiskey-lait de Sam Woodyard ».
Dans le bric-à-brac du Sine Saloum, au fil des radicelles et des nuées d’ombres et de lumières nous nous perdons sans que la peur ne vienne un instant nous effleurer. C’est à voix haute mais doucement que j’énumère les titres de mon livre de titres. Thomas et Marie se demandent encore ce qui me prend, ce que je raconte dans l’absence de ma barbe. Mais justement, je ne raconte rien, je ne raconte rien et ils ont l’habitude, ne s’étonnent, chantonnent quand j’ahane en joie « Les moqueries du circoncis de la Mosquée des Grigris » ou « Tabloïde des bunkers ». Mais voilà que je me tais et que du silence de mon âme une musique revient. J’ai dans un coin de molle matière swing, dans un coin de partition mémorielle, l’incroyable arrivée du violon dans « Earth », quatrième plage du disque « The Elements » de Joe Henderson, avec Alice Coltrane au piano et à la harpe. Et en sept mille cercles concentriques je laisse défiler mes titres qui tournent en rond loin des septante millions de cons sans triques en France.
« Biographie bégayée d’une Mangouste pas très éveillée » prix Goncourt 2011. « Oust ! » ou « Proust à la pêche au temps » et son sous titre : Thèse anonyme d’un doctorant sur le retour. « Les jambes ouvertes de l’univers : traité de Style ». « L’impasse dans le cul-de-sac ». « Les douze mille et uns alexandrins de Victor Hugo », « Apologie sexuée du corps imberbe de Gilles »
Les mangroves s’éparpillent en tentacules dans lesquelles nous sinuons, nous insinuant dans les moindres parcelles nous ballottons en parallèle. Thomas et Marie parlent des Thébaïdes. Moi comme trop souvent je ne cherche qu’à les chanter, à m’y inclure au point de ne faire qu’un avec Elles. Je suis dans la case et je suis la case, je suis l’argile et la brique, le grain de sable gracile dans le désert irascible.
« Cohérence du paradoxe par le docteur Edmond Sophiste ». « De la frilosité reconnue des éclipses de Lune ». « Désastre. Ou quand les fées mères veulent durer et se perpétuer ». « La girouette qui n’aimait pas le vent ». « Roideur et froideur », « Du vol des sorcières les soirs de Gibbeuse ». « Naître irrecevable ».
Nous tournons en rondes autour des ondes en ramant tour à tour, une blonde clope au bec j’aime cette chorégraphie qui laisse défiler
« Errances et Déambulations ». « Des clous du Christ, études en ferronnerie ». « La Seine mise en scène dans la Cène, au Sine Saloum par Marie Séné pp Emmanuel ». « La corne des phalanges de Ron Carter ». « Beuveries orbi et urbaines », « De la félicité des absents ».
(Il y avait, il y a, il y aura, ce profil de Marie vers l’est, l’ouest, selon que l’on soit au nord ou au sud, ce profil qui est resté, reste et restera un de ces mystères de la Beauté, ce profil si précis, à une table de Café ou à l’antan d’un souvenir, à l’avant d’une pirogue ou sur un toit de vieilles tuiles, d’un côté comme d’un autre. Et à la fois dans l’ombre et lumineux celui de Thomas dans une harmonie qui me dépasse, m’a dépassé et me dépassera, dans une harmonie qu’il est inutile de chercher à comprendre mais qu’il est si délicieux de pouvoir observer.)
« Les mailloches d’Elvin Jones, sonnez toms et cymbales ! ». « Du sacre d’une cicatrice », « Folles alvéoles et pâles auréoles ». « Et si Platon avait été un jeune japonais cocarcinogène en panne de seringue ? ». « Les gammes contemplatives », « Nécrologie statistique d’un poème sans états d’âme ». « De l’iconographie brouillonne d’un crétin alcoolique au vingt et unième siècle ».
Flottaison. Je parle comme avant au cœur de mes interminables nuits blanches mais là je suis éclaboussé de soleil. Je chante inter-neurones la joyeuse défaite de mes réflexes de confort. Je rythme mon phrasé à nouveau ignorant des contingences, quelques heures au moins. Petit à petit je retrouve cette innocence de mon enfance, je redeviens chasseur de chasseurs et dresseur de cimes insolentes. Ignorant aussi des corvées de latrines, je pisse au gré des vents. Je piste comme avant, il y a des siècles il me semble, d’imaginaires démons et de rigolardes chimères. Et s’ouvre un peu plus le coffre-fort de mon enfance où étaient cachés ces milliers de livres à écrire, ces milliers de titres ne cherchant aucun texte, aucune prolongation, introductions avortées sans aucun prétexte…
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05 septembre 2007
Les Thébaïdes (3)

L’Afrique, le Sine Saloum… Au pays des mangroves sur une pirogue j’amalgame les noms. Je ne sais pourquoi je pense aux dessins de Siné, à Oum Kalsoum, à Roy Hargrove et à son groove. Me revient son dernier concert marseillais dans cette ville presque détestée que je fréquentais si peu, pour ses concerts et sa Criée, théâtrale non poissonnière, où Maréchal tenait son marché de pièces. Puis post représentation la taverne de Maître Kanter où coulait la bière dans les gosiers des Don Juan d’un soir et des Ruy Blas d’une nuit, prolongée jusque tard dans les vapeurs aux abords du vieux port. Ce théâtre d’ici me paraît abscons et dérisoire… Supercherie des planches, dramaturgie scéniques tissées de vieilles ficelles, monologues déclamateurs, pour les siècles des siècles. Succès assuré et qu’attendent les jeunes écrivains avant d’être joué, les barbes blanches veulent encore que l’on rejoue mille fois Le Médecin Malgré Lui. Mais au fou ! Tous au barbier ! Place aux anonymes, aux antipodes, aux anti-potes des Antigone ! Aux jeunes poètes de basse-cour comme d’extraction et aux coqs illuminés comme aux Licornes ! Voyez ces titres qui ne flamboieront jamais aux façades rénovées des grands théâtres nationaux : « Le jeune homme à la Pirogue » ou « Chorégraphie d’un noyé heureux ». « Les histoires de morte couille et de fesse plate », « L’orphelin mille pattes » ou « Symposium des rectums ». « Autopsie du royaume de l’enfance sur la table de vivisection d’une nuit blanche » ou « Quand Kant déconne et décante, philosophie du Tanin ». « Nécrologie d’un fœtus », « L’errant errant petit Peter Pan », « Riant anus » ou, en hommage à Caroline, un titre à elle, « Ils se marrèrent et n’eurent jamais d’enfant ».
Je rêve d’un livre qui ne serait que des titres de livres, des titres de manuscrits abstraits jamais publiés. Mais je ne rêve pas, ou presque, j’écrirai un jour dans la certitude de ne pas être lu un recueil de titre que j’ébauche ici. Tel Paul Gonzalves s’oubliant, nom de Dieu ! pendant vingt sept chorus, sur Diminuendo and Crescendo in Blues, je m’oublierai dans la partition pour improviser des milliers de titres. Dans les Thébaïdes chacune des milles îles qui l’entourent sera nommé, pourra l’être. Labyrinthe de livres fantômes où se perdre, éclats de mots éparpillant les Possibles.
« La vanité de Bélial » ou « Ablation d’un glaucome », « L’amateur improviste et l’armateur photographe, textes et images », « Quand Django djangotte », De ces yeux sans lunes et de ces lieux sans urnes » ou « Le vent élève et tant qu’à rire ne pas pleurer », « Ils se massacrèrent et n’eurent jamais d’enfance » ou « Abstraction de l’ange »…
Le Ciné du Siné ! Seul dans le parc titres et historiettes. Se ramène le verbe du jeune âge contre le verbiage : Ici tout est là, il faut donner au silence comme à la furie la même cadence infernale qu’offre la poésie. Dans cet Oasis l’Amphi est dissipé à l’étude du Swing. Les singes criards ne tiennent compte des autorités, se foutent de rater leur année, ils redoublent de frénésie à l’annonce de l’imperméable sanction, adoubent d’un geste moqueur la certitude inébranlable du docteur ès hégémonie qui se pavane dans son esprit et son savoir. Non moi je suis babouin comme eux, et je titre à vue.
« Trois dents dans une main aux ongle trop longs fait semblant d’écouter aux portes »
Mais je vois que Thomas et Marie me rejoignent. Nous avançons dans le dédale, les crocodiles ont la dalle. Il est incroyable comme l’équilibre est instinctif quand de grandes gueules préhistoriques ouvertes à peine et de façon vicelardes attendent patiemment de pouvoir vous bouffer une jambe. Des titres me viennent à la vitesse éclair du claquement des mâchoires…
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24 août 2007
Les Thébaïdes (2)

Face à l’océan je fais des colliers de mots que j’enfile autour du cou mou du temps doux. Parfois tango je tangue haut sur la frise des vagues, pars en dérade, érotico-austère je file en impro, à l’anglaise en d’improbables et incompréhensibles contrées swing pour contrer la logique, ce sine qua non de l’avilissement.
L’Afrique. Obsession anthume sûrement. Chronologiquement viennent les syncopes de Max Roach dans mon bain séminal, et dans le natal les polyrythmies de quelques autres magiciens, liste sans fin, Ben Riley ou Philly Jo Jones, Art Blackey et Sam Woodyard, Zutty Singleton ou Tonny Williams, Elvin Jones ou cet autre Jo du même nom, Jones, liste de mes joyeux drilles, de mes nègres immenses et de ma famille intense. Héritage venu de l’ère du New-Orleans accouchant du free jazz et disparu aujourd’hui et maintenant, ce maintenant qu’il faut ressusciter en revenant aux racines. Au loin, à vue de nez Pinocchiesque, comme une fresque se dessine l’île de Gorée, île en bouclier contre les logorrhées justificatrices des anciens et modernes esclavagistes, en contre poids et deux mesures dans la balance des soi-disantes démocraties et barbaries. Non, pour moi il y a seul le blues et le spleen, là-bas et ici, ailleurs pourquoi pas, mamelles opposées que je réconcilie : Strange Fruit et Les Fleurs du Mal! Seule la poésie peut lier nos terres, l’art les faire se rejoindre. Que les civilisations se séparent et s’affrontent, je crée un monde mien où elles se caressent de mille frissons, joies et tristesses.
Face à l’océan je suis présentement l’enfant dans le ventre égoïste du temps. Je m’applique à faire des alexandrins boiteux plutôt qu’à être un des maillons rouillés du progrès et de la destruction généralisée. Dansent les moutons à peler porteurs de pluie, dans le ciel agité dansent les couillons appelés par les bergers, ogres de vos vies.
Face à l’océan je suis… Je ne sais… Peut-être ce clown triste une seconde, joyeux une autre, triste encore et encore joyeux. Peut-être ce borgne dans le cirque-royaume des aveugles, cet imbécile heureux qui hurle aux tympans crevés des sourds qui votent au lieu de s’amuser à fomenter quelque révolution. Peut-être celui qu’on accuse d’incivisme quand j’accuse au jour d’aujourd’hui et entre deux euphémismes l’Urne de n’être que le tabernacle des faux-semblants. Mais pourquoi tout ça, cette gueulante, ne serais-je donc sevré de la France?! Et des français?! Si, mais avant de continuer le voyage mettre les points sur les I, une bonne fois pour toute, une dernière fois : Ceux de France pour la plupart ne sont plus mien. Ils ont voté et se sont vautrés. Avant le petit chancre Nicolas j’ai souvenance d’un pire souvenir que je vous expose sous cette forme : Que les donneurs de leçon démocratique justifient l’élection du Rat Chic et Choc, escroc patenté devant l’Eternel, à 82 % et si tous me convainquent je m’avouerais con vaincu : J’aime les paris gagné d’avance. En attendant, dans la nuit plus noire que les ténèbres de l’isoloir, je me sens plus comme un con damné joyeux et hilare adressant un ultime faire-part au ventre national duquel j’ai accouché : Adieu Mère Patrie et mal aimée, les dés sont truqués, je file en terre lointaine tel un Peter Pan certes mal armé, mais mâle tout de même et en douce compagnie, en la compagnie douce de mes frères et sœurs d’amitiés.
***
Dolphin m’a déposé sur la langue Island des Thébaïdes après une plongée en apnée au milieu des poissons en bandes aux écailles vibrantes et aux âmes athées. Nous avons flotté avec eux sans qu’ils ne comprennent notre chevauché. J’ai vu ce temps-là leurs yeux globuleux parfois plein d’amour, leurs yeux globuleux nous regardant en doutant parfois de notre réalité, comme un air septique leur faisant le regard circonspect. Dans le miroir de leur indifférence ou de leur curiosité je me suis vu avec Dolphin et je me suis moi-même demandé si j’existais, ce que je faisais là. Et le bonheur de ne pas trouver de réponse n’a pas d’égal : Je barbotte, je plonge et je flotte, je nargue sans vergogne toute logique dans les courants chauds et les appels d’air frais, et un jour c’est d’un petit nom que j’appellerais tous ces poissons ahuris et sublimes, mes compagnons de bonne fortune, ma poiscaille de bonne augure, mes dévertébrés camarades des grands fonds…
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Les Thébaïdes (1)

Au matin de la Vie une lune dans l’œil s’est mise à m’éclairer : Je naissais. A quel âge je ne m’en souviens plus, peut-être quinze ans, peut-être cinquante, peut-être encore était-ce une autre vie.
Il y avait un Océan devant, du sable autour, plus loin encore des mangroves et des villages, des villes et le désert. L’Afrique.
Autour de ce bout de terre des gens riches et " intelligents " , des sociétés développées, à la pointe du Progrès, Progrès dont le principe consistait à créer des problèmes pour justifier de les résoudre… Des voitures, des bombes, des immeubles plus larges et plus hauts pour tout entasser, amas de tours dans lesquels tourner en rond, plombés de bétons agglomérats de barres pour pauvres devenant barges. Cimetières plus grands pour plus de tombes, images partout en 3 x 4 mètres ou dans d’ineptes téléviseurs : Tout un bouillonnement permettant de croire aux fourmis qu’elles existent, non par elle-même mais parce qu’elles appartiennent à ce flux permanent. Une société qu'ils appelaient moderne, évoluée, technologique, qu'ils résumaient par ce vocable qui est le plus flou de toutes les folies « linguistiques » : Démocratie.
Au matin de la Vie un soleil s’est mis à me pousser dans le crâne. Un crâne vide, absurde, qui n’arrivait plus à fonctionner que pour Survivre. Le cœur lui-même battait de l’aile. Il me fallait faire du zèle : Que le sang coule de l’âme aux orteils pour réussir à ne pas oublier l’Essentiel: Le ciel où l’œil de Dieu, terne et imperturbable, en monocle par-dessus, regardait se détruire ce qu’un soir d’ivresse il avait créé avant de tomber, éthylique dans la rigole de sa propre négation.
Il y avait les vagues devant, celles de l'océan, et comme seul Nuage celui de Django que des échos de Djembé rendaient tribaux.
L’Afrique.. Un bal dans ma tête faisait danser ensemble des mots et des rêves, des vivants et des morts, des amis et des parents, des amours perdus et l’Amour gagné, contre vents et marées, mais ici les vents portaient en eux les sorciers édentés et les musiciens ivres de mon enfance.
Enfin j’étais ailleurs, loin d’une patrie où l’on m’avait fait naître mais qui ne m’appartenait pas, qui n’était pas ma chair mais la mise aux enchères de ma volonté au Christie’s de l’occident dément, loin d’une nation qui n’était plus ma terre de toute façon puisque plus rien ne m’y rattachait que ma peau trop blanche, mon âme trop noire et les cendres grises de mes parents volant dans le lointain d’une forêt perdue, entre un incendie et une renaissance quelque part en Provence.
Je ne retournerai plus comme un chien renifler comme un mufle dans les marais de ma mémoire le territoire de mon enfance : Mon domaine n’a plus de frontières qui tiennent : J’appartiens à la terre, j'appartiens à Demain, j'appartiens au Soleil, j'appartiens à la race des Poètes qui savent encore rire au nez de la Faucheuse.
Je serai Diogène dans un tonneau de Vie. Le tonnerre et le trouvère, la force tranquille, d’un calme tonitruant un truand contemplatif : Je volerai aux pauvres d’esprits la richesse cachée de leurs âmes oubliées pour l’offrir à la face inverse du Monde. Et peu importe je serai Absurde, l’existence ne l’est pas moins que moi : Me demander d’être cohérent est une gabegie, la vie comme la mort ne le sont pas, quoi qu’en disent religieux et scientistes.
Il y avait dans certains reflets-océans, à l’heure où le jour plonge sous les jupes retroussées des nuits insolentes, ma face de rat, mon ombre cachée au cœur des chants oubliés. Je mutais en souris, je matais tout sourire l’extravagance de la plate immensité Atlantique, je dansais seul en musique, je dansais seul, libre et électrique en triquant aux Atlantes et en trinquant à la santé pétaradante des ouvriers du Néant : papes et présidents, monarques, rois, patrons et généraux, troufions, prétendants, héritiers et autres chefs se pâmant devant leur Cour. Je trinquais à la santé de cette kyrielle prétentieuse assoiffée de pouvoir qu’à défaut de mépriser je prends en pitié quoiqu’en distante pitié, il ne vaut qu'en leurs Noms coule une seule larme.
L’Afrique… Non je ne l’idéalisais pas je me contentais d’enfin y être. Je m’en contente.. Content de ce peu qui est immense. Où tout recommence..
Un nouveau swing, free et chaud, un show intime comme un Poème, comme le Poème réalisé enfin, en vers et contre tous, en prose sans pause, offert à personne là-bas car là-bas plus personne ne lit ou presque, les gens regardent la télé ou écoutent la radio, ou lisent dans le métro ou en vacances, mais ici il n’y a pas de métro et pas de vacances, il y a un hymne à la vie mais aucun drapeau sur cette vie, aucun clairon sur cet hymne ; les couleurs sur la toile sont de la terre séchée ou de la vieille peinture, les couleurs sur l’étoile coulent du Temps, les cérémonies en sont la descendance : Au village ou seul, face au Chevalet, une partition, une page, pour un hommage sans armées ni anciens combattants car il n’y a pas d’anciens ou de nouveaux combattants, il y a des cons qui se battent depuis la nuit des temps et jusqu’à ce que le temps s’arrête, pour Eux, non pour Nous, ni pour moi, car pour moi le temps vient déjà de s’arrêter : Un chorus de Monk sous mes pieds bat la mesure des tréfonds de la terre, une cérémonie va commencer, les masques vont se relever et se mettre à danser.
L’ivresse des cimes contre l’ivre liesse des crimes. Du haut d’une montagne qui n’existe pas au fond d’un décor un Griot se brise les mains sur un tambour à peau de chèvre. Caravane avance au rythme effréné de Bird, je m’accouche alors qu’un ange passe puis se couche, hypnotisé par la berceuse hard bop d’Art Blackey, ressuscité malgré lui, qui vient de prendre la relève et je comprends la Vie, un peu plus à chaque coup flanqué sur les percussions. Tout se répercute et me perfore et là je comprends. Plus que face à n’importe quelle théorie, plus que face à n’importe quelle philosophie, plus que face à n’importe quelle justification guerrière : Les vieilles barbes feraient bien de se raser de plus prés, et de danser sous le soleil nocturne où l’écho posthume d’un solo en offrande résonne sans fin.
L’Afrique… Continent des masques et des totems quand les incontinents des autres continents n’en ont pas besoin : ils en portent un en permanence, ce visage émacié par une civilisation en perte d’âme. Je ne suis d’aucune race et d’aucune civilisation : le dire mène à l’Asile alors je préfère me passer la camisole moi-même : M’enfermer dans un tourbillon d’inconsciente liberté. Et parler pour ne rien dire, et écrire plutôt que de parler, et ne pas participer à la sanglante farce universelle : Joyeux crapaud barbotant sur le nénuphar d’un rêve jamais trahi quand les squales et les piranhas cherchent absolument à s’affronter. Ma mare ne sera pas composée des résidus de leurs dégoûts et de leurs égouts, je veux resplendir d’une foi qui ne regarde aucun de ces agents polluants.
Les Thébaïdes… Au village quand il n’y a personne le silence sonne le glas et je sais que j’ai évité de passer à trépas en dépassant la peur de perdre mes racines.. Je l’admets et je constate que de ces racines poussent d’autres fruits plus digestes que ceux de là-bas, aussi qu’il y a moins de parasites, que ces parasites s’empoisonnent entre eux loin de moi.
Je vois Saint-Thomas Taquin les pieds dans l’eau guetter requins et dauphins et j’entends la voix de Marie murmurer à sa terre les mots d’amour du retour au pays natal, mais les murmurer simplement, loin de l’emphase surréaliste d’Aimé, aimant ces airs de Balafon et de Kora amenés par le vent du village voisin, et j’imagine, non je sais la paix sur son visage, sage esquif où la Beauté exquise esquisse sur le mien un sourire que je ne me connaissais pas. Astrick dans la case Vissotsky traduit Le Voyage Au Bout De La Nuit en russe. Peut-être aura t’elle fini dans dix ans, dans vingt ans, ici de toute façon les années coulent d'une autre source, limpide et patiente..
Je ne pense plus à mes absents que par bribes, en songe sans qu’ils me rongent. J’ai déjà enterré, brûlé, rendu tous mes morts au Christ idiot et à son géniteur idiopathe, je livre maintenant les vivants. Et au lieu de me sentir mourir je me sens vivre. Une nouvelle sensation et une nouvelle sensationnelle qui me donne des ailes et me fait faire du zèle : Fini la contrition et la plainte entre quatre plinthes, le dernier souffle entre quatre planches sur celle d’un théâtre intime et noir, même pas de cruauté car je n’ai jamais réussi à être cruel, seulement triste et moqueur envers quelques millions de larves et de salauds.
***
La case Artaud est la plus grande car elle est celle qui me rappelle le plus ce à quoi j'ai échappé de justesse : La camisole et l'internement. Y sont entreposés, secrètement, tous mes manuscrits : Caverne d'Ali Baba-au-Rhum de mes palimpsestes démultipliés!
La Case Rimbaud était une telle évidence que la question c’est réglé d’un seul jet de regard entre Marie et moi :
Familièrement je l’appelle Arthur et en son sein entre quatre cieux j’écris des variations sur l’éternité, la mer mêlée au soleil et Zut! C’est sa hutte, son œil dedans me regarde par derrière l'œillet et sa jambe ne me gangrène pas, je l’oublie comme ses armes et Sésame ouvre-toi, c’est ses larmes et son rire insolent que je garde sous mon toit, c’est l'étrenne des Orphelins et Les Assis, c’est sa saison en enfer qui est mon Paradis :
( au Harrar et peu importe les corrélations ou les dégâts collatéraux entre ces mondes, ici c’est la case d'Arthur, on y palabre loin des facondes, des faucons et des vrais, en toute Illumination )
La Case Lady Day ne pouvait pas manquer à l’appel car c’est à la pelle que se ramassent les souvenirs que j’ai d’Elle, que nous avons d’Elle. Caroline qui mit notre amitié sur le carreau y règne en fantôme et prend vie, prend toutes les vies sous toutes ses formes. La décoration n’est pas encore faite sauf dans ma tête. Cette photo de Bird et cette autre de Monk, The President en amant platonique et Dizzy gonflant ses joues sur une gamme tonique, Elvin Jones en montagne de Vie les mailloches floues et le rire fou, et entre totems, masques funéraires et grigris, le furie salvatrice d’un Archie Shepp en transe face au calme de Ravi Coltrane lui même face à face avec la face sereine et ravie de John jouant My Favorite Thinks.
Il y a d’autres noms à trouver mais c’est dur. La case de Léopold Senghor en oubliant sa vie gore pour garder la vigueur de sa poésie et pour rendre hommage au mage de la négritude ? La case à l’oncle Thomas ? Une case Ballade for Nel pour le suicidé de la société, le Mien, et sa muse qui l’a rejoint ? Une pour Baudelaire et une La Griotte ? L’humour personnel a t’il droit de cité dans un campement pour citoyens du Monde s’expatriant pour quelques temps dans notre éden ? Il faudrait mille cases car mille noms sont à offrir. Quels Noms Thomas voudraient donner et quels autres Marie ? Astrick en aurait autant que moi mais il fleurirait alors des Boulgakov, des Gogol, des Mozart, et tant d’autres encore qui prendraient corps.
***
Dolphin est passé me prendre sur une strate océane alors que j’entendais Dolphy in street envoyer d’outre-temps des soupirs de clarinette basse. A dos de sa chair je redeviens ado et accroché à sa peau lisse et à son aileron il me transporte ici et là au gré de mon rire et des lames de vagues, au grés de mes vagues à l’âme et de ses envies gamines…
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17 août 2007
Venir saoul et se souvenir, se perdre. (4)

Reprendre le chemin des trois P, des Trois Piquets… Prédation, Poésie et Palimpsestes des strates et des traces manuscrites. Sur la route du retour, dans Ma ville dont il ne reste que du goudron et la beauté passée de ce qui de grand village est devenu petite ville. Le Vagin qui a prit la mairie a vraiment fait du bon boulot, du boulot de pro, tout le sale boulot. En revenant sur les traces de mon premier appartement, en fait celui de ma mère, je passe devant un bunker de verre et de ferrailles, devant un ignoble amas de barres de béton et de vitres/miroirs. Le nouveau Casino ! Il appartient au Groupe le plus mafieux de la région, voir de France, Cartouche, multinationale parmi les plus puissantes et les plus infectes du pays France, patrie des flatulences droit-de-l’hommiste laissant pignon sur rue à cette bande d’escrocs dégueulasses. Ça a du sentir bon les pourboires à plusieurs zéros et les combines diarrhéiques pour qu’Ils puissent installer ici le plus grand Casino d’Europe. Maudite Salope de Clitoris qui transforme tout ce qu’elle touche en étron, et ceci n’est pas un propos misogyne, Elle serait Lui que la Salope à Clitoris serait un Salaud la Bite entrejambe, bousillant tout à la va-vite du lointain de son vit pour d’électorales et financières raisons, raisons qui se foutent bien du sexe qui les commande. Et l’ancien Casino me demanderez vous? Une superbe bâtisse en belles pierres en face du Cintra, le seul bar de la ville ouvert vingt quatre heures sur vingt quatre dans lequel nous éclusions, soir après soir, week-end après week-end et semaine après semaine des godets par dizaines et encore des godets par centaines et je n’exagère pas, où nous épanchions notre soif gargantuesque, où nous semions, mauvaises graines de gibets que nous étions, d’autres graines mais d’apocalypses et de Joies qui poussaient jusqu’à l’aube, jusqu’au toits, jusqu’à chatouiller quelques saintes vierges sous les aisselles, là-haut, là où croupit la Divine Smala. La Troupe en était une autre, différente de celle du Parking car il faut bien varier les plaisirs, car les amis des amis et cætera. D’ailleurs, puisque je vous sens malgré tout septique sur ma supposé absence de misogynie, lisez donc ce qui suit en silence et voyez la composition de cette bande-ci bande-là : Il y avait d’abord Marie, la merveilleuse et délicieuse Marie, maîtresse de quelques semaines qui dans une autre vie sera la femme de celle-ci, Sénégalaise et longiligne au visage enfantin de petite fille perdue dans ses rêves, au caractère acéré d’Africaine ayant vécu de part les continents, à la peau d’une douceur sans équivalent, que j’aime et qui m’aime encore mais, comme on le dit dans les mauvais romans, d’un impossible amour. Puis Astrick, qui dans une autre vie encore sera la femme de cette autre vie, arménienne toujours vêtue d’ombres aujourd’hui à Erevan, excentrique, monstrueusement intelligente et cultivée, aux yeux marrons gigantesques, aux mimiques d’insolente gamine, taquine à fleur de peau, droguée au café noir, aux idées noires, avec ses fantasques éclats de rire dont l’écho remplissait ce qui me restait d’humanité ; russe aussi jusqu’au fond de l’âme et jusqu’au fond des bouteilles de vodkas que nous vidions jusqu’à la dernière goutte, jusqu’à l’aurore, jusqu’à ce que l’on s’effondre ensemble chacun et chacune réclamant sa victoire, non c’est moi, avant le réveil et le café, les croissants chauds au beurre d’Issigny, quand tout redevenait douceur, dans le brouillard exquis du petit matin ou du zénith de Midi. Il y avait enfin Christophis Christakis, chypriote des montagnes, grand pourfendeur de Raki devant l’Eternel, étrange personnage très discret que l’on soupçonnait pour d’obscures raisons d’avoir un jour été un assassin, de qui nous n’en avions aucune idée. Il parlait peu mais juste d’une voix très douce, lançant sans hasard des théories malicieuses avec calme alors que nous étions exaltés sur tel ou tel sujet. Il savait aussi lire l’avenir, dans le marc de café ou dans la mousse des demis, dans un reste de chocolat chaud ou dans un sale fond de casserole, ou alors il interprétait nos rêves en nous sortant parfois de déconcertantes vérités sur nos passés, sur nos jardins soi-disant secrets, nous laissant scotchés et pantois. Parfois Daniel se mêlait à nous, parfois d’autres amis, connaissances, compagnons de quelques heures. Ensemble nous vidions bouteilles et pichets, Heineken en série et pintes de Kro au rythme effréné de 260 à la noire, moyenne à laquelle Bird enchaînait ses doubles croches sur Salt Peanuts par exemple ou Night in Tunisia pour l’exemple.
Mais je m’égare et je vous égare, je reviendrais plus tard au Cintra et autres bars. Là je reste abattu devant le monstre de ferraille et de verre et je voudrais le voir s’effondrer comme un vulgaire château de cartes, redevenir poussières. Il y avait là, en mon temps, un terrain vague que squattaient des gitans et des manouches, et souvent, le soir, en rentrant du Parking, épuisé à la fois de corps et d’esprit, repu de cul, ivre de scotch ou d’absinthe, mes neurones baignant dans une brume de marijuana ou d’Extasie, ou encore tout ça à la fois, dans l’alchimie du réel et de sa perception anachronique et décalée, je voyais, posé sur un nuage, me devançant de quelques mères, Django assit dessus me guidant vers ce no man’s land au centre duquel, dans le manoir de leurs rêves, chantaient des guitares et dansaient des gitanes. Alors je posais mes fesses, j’écoutais du plus loin de mon âme et c’était une forme de rédemption. Je n’étais plus sur terre, cette terre en décrépitude où moi-même je croupissais et pourrissais mais bel et bien en apesanteur, en flottaison sur l’écho d’un riff ou d’un accord, porté par le souffle de joie et de tristesse, de swing et d’euphorie et l’Est n’était plus le Sud-est de la France mais le Nord-est d’une Europe excessive et inconnue et je buvais ces notes magiques venues de Roumanie ou de Hongrie, et je buvais comme du petit lait les larmes des violons et celles des voix rauques et cassées, laissant résonner dans mon univers les longues plaintes, les cris enjoués et les « balades » voluptueuses. J’écoutais à une distance raisonnable, ne voulant pas déranger, aussi par lâcheté, par crainte imbécile, la peur et la timidité, malgré les apparences, étant un des traits caractéristiques de mon caractère et une preuve par A plus B que je n’ai été q’un enfant gâté par la vie et un adolescent gâché par la mort. De toute façon il était inutile de s’approcher plus prés car la Communion n’a pas besoin de proximité. Même à cinquante mètres j’étais avec Eux, au centre around the fire, je dansais avec Eux, chantais avec Eux, dans le Cœur, dans l’épicentre sismique d’où venaient, les uns à la suite des autres, des multitudes d’orgasmes qui n’ont rien à voir avec ceux des corps mais tout à voir avec ceux de l’âme. Qu’une ordure comme notre résidu de Président, noblesse hongroise de surcroît et âme de putois puisque ici c’est d’Âme dont on parle, soit torturé dix éternités pour avoir fait de ses « voleurs de poules » qui sont des magiciens du Swing les parias de notre république qui n’est qu’une médiocratie affligeante.
Le cœur et l’âme réchauffés, m’étant tout pardonné, je repartais me finir à l’Irlandais et en musique. Je longeais l’autoroute qui est le chemin des seigneurs de la nuit, langue urbaine léchée de vitesse et d’asphalte, et arrivais dans la Résidence. Sans passer par « chez moi » je me rendais directement « chez eux », Elvin Jones, Art Blackey, Max Roach et les autres, je me rendais directement dans mon antre d’ours solitaire et posais mon solitaire séant sur le tabouret, derrière ou devant ma Gretsch dans le garage que j’avais transformé en studio de répétition. Squat insonorisé voué à l’autre catharsis, la suprême : Deux heures de batterie pour finir la nuit et croquer l’aube à pleine dent, deux heures de Vie Pure pour tenir le rythme, pour tenir le choc et perpétuer les ondes de swing. Sous les regards attendris des dix monstres noirs et Docteurs ès Drums je me promulguais les derniers soins, passant des mailloches aux balais, des mains aux baguettes et de Caravane à Diminuendo and Crescendo in Blues, je réapprenais une nouvelle fois à exister.
Mais arrêtons là, quittons cette cave, ce terrain vague, ce Casino où le toc du décor est à la hauteur pathétique des tics des joueurs qui doivent être en train de perdre de l’argent en ayant l’impression de gagner du temps sur l’ennui, en espérant la richesse dans leur portefeuille à défaut de l’avoir dans leur vie. Moi c’est plutôt la Nostalgie qui me presse alors que de retour aux Trois Piquets défilent dans ma tête une furie d’images, de mots dits, de conversations qui me reviennent comme si elles étaient en train d’avoir lieu maintenant, après toutes ces années qui normalement auraient du les effacer comme l’océan efface les châteaux de sable, le sable les routes et les villages d’Afrique, l’Afrique ses peuples et les peuples eux-mêmes, à coups de machettes ou de mitraillettes, selon les moyens et les degrés, guerriers ou génocidaires, selon les époques et les dictateurs, selon les subventions, occidentales, nationales ou les deux à la fois.
Mais voilà que je m’éparpille encore, revenons plutôt au Cintra, une nuit où en tête à tête avec Marie nous posions les premières pierres de ce qui deviendra les Thébaïdes, notre rêve d’Afrique, d’une autre Afrique, de notre Afrique…

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16 août 2007
Venir saoul et se souvenir, se perdre. (3)

Une douzaine de voitures, quelques bicyclettes, une moto, une trentaine de silhouettes découpées sous les halos des loupiotes, la moyenne d’un soir d’été. Un ballet païen, de baise moi-ci baise moi-là, une danse aux semblants oniriques où les balais ne sont pas dans les culs – occupés par d’autres outrances – mais dans les cieux, avec dessus de millénaires sorcières se doigtant et se marrant en survolant ce concentré de mecs en rut, de becs à putes – de bite en blanc allant à l’essentiel : La catharsis charnelle des assoiffés de sexe, des médiocres et des largués, des jeunes diacres et des catins haridelles, des merveilles et des vits au goût âcres se dévidant comme plus haut au Parc, tous les mêmes éclairs dans les yeux, quêtant, se nourrissant d’eux-mêmes, sous la lune ocre et pleine, partagés entre orgasmes et dégoûts, entre rêve et cauchemar, le cœur entre deux culs et le cul entre deux chaises, partagés entre leur fantasme et leur solitude.
Entamer la ronde. Le Stabat Mater de Pergolèse dans l’âme et dans les oreilles entrer dans le cercle comme à la belle époque, comme au temps où certains soirs le parking nous appartenait. La voiture sous un lampadaire, les fenêtres ouvertes laissant s’évader la voix de Sebastian Hennig et de René Jacobs – jusqu’à en crever les tympans du Dieu qui les inspira – la fiole de Jameson 12 ans d’âge et le paquet de Davidoff à porté de mains, de manants, nous étions là torse poil et pressés d’en découdre avec le premier jeune homme passant, avec le premier amant – éphémère de moins de vingt ans – qui s’aviserait de passer, avec le premier petit démon qui nous glisserait sous le nez, de futile aîné aimant – pour parfaire ce tableau comme un hymne à la décadence rentrer dans la danse.
Entamer la ronde, comme au temps où nous étions les maîtres des lieux, satyres et satiriques, enflammant la nuit, baisant jusqu’à plus soif en sifflant à même le goulot l’ambre sacré de cet irlandais de whiskey qui nous réchauffait l’âme. Foutoir et défouloir. Nous avions formé une petite bande dans ce bordel de plein air, allant jusqu’à amener une petite table pliante que nous dépliions et autour de laquelle nous nous rassemblions pour consommer les réjouissances avant de retourner jouir et de revenir, d’y repartir pour un petit cul de passage, une bouche ambulante, un torse doux comme une peau d’agneau. Nous étions tout à tour les loups et les agneaux, les bergers et les vautours et les sacrifices étaient de rigueur. Autour de notre table nous papotions, nous racontant nos histoires, nous filant des rencards sur tel bon coup ou nous prévenant des mythomanes, des pourris, des sens-mauvais et des sans dessus-dessous à trois sous, des baises-comme-leurs-pieds, des paumés venant ici dans le but unique d’accumuler les insatisfactions, restant debout seul en faction, n’assumant pas cette fiction, se branlant le soir en rentrant chez eux dans leur trou avec leur solitude de malade pendue à leur cou. Ô tristesse de ces tristes errants…
Des « gadjos » venus de toute la France, ayant ouï-dire, venaient parfois se joindre à nous et nous riions de constater que la même chose existait partout, que dans toutes les villes, grandes et moyennes, depuis la nuit des temps, existaient ces lieux de débauches, ces no man’s land du stupre, que partout dans ce pays de faux derches dont il faudrait crucifier la plupart des gouvernants – ces tapettes réacs et frustrées – il y avait un « refuge » pour les salopes de notre espèce. Plus qu’apolitiques nous étions un ramassis d’anars et nous poussions sur le fumier de Job, sur le fumier des lois et des hypocrisies, des croyances et des bigoteries. Il y avait de tout dans notre « troupes », du poète se prenant pour Arthur en se plantant des œillets dans le cul, marchant à quatre pattes en déclamant « Une saison en enfer » au comptable soi-disant bisexuel, marié deux enfants, qui ramenait des amants dans le lit conjugal pour le seul plaisir de les baiser devant sa femme attachée et condamnée à seulement regarder.
Daniel préparait son CAPES en peignant des apocalypses alors que Denis était professeur dans un lycée technique. Le noyau dur de notre groupuscule terroriste (Nous posions des bombes à retardement dans le paysage artistique poisseux de notre époque en toc) était quant à lui, en sus de votre pouilleux serviteur – à l’époque pas si pouilleux que ça mais le Temps aime ravager et détruire tout ce qu’il touche avec ses doigts par milliers, par millions et par milliards, avec ses sales doigts qui injecte le poison des années – et de Daniel, inquisiteur en chef qui appelait Dieu Papa le plus sérieusement du monde – était composé, donc, de frère Jean-Marie, prêtre défroqué, photographe de grand talent et maître s-m spécialisé dans le bondage, l’étouffement et autres délices, officiant dans un studio équipé pour les circonstances, sorte de salle de torture tout à fait moyenâgeuse. Venait ensuite Kevin, dont il sera beaucoup question ici, aujourd’hui parti, la corde au coup, rejoindre les manants d’outre-tombe. Il était étudiant en hypokhâgne et aimait, la plupart des soirs, regarder passer les trains quand il ne leur courrait pas après. On pouvait aussi et souvent le voir assis sur un banc, à quelques enjambées du Parking, avec autour de ce fameux cou un singe en peluche rose et jaune. Il avait pour ambition de devenir le président de cette République bananière pour, une fois au pouvoir, la rendre à son seul et digne représentant : Donatien Alphonse François, marquis de Sade, à qui nous allions d’ailleurs régulièrement rendre hommage en organisant des partouzes à Lacoste, dans les ruines chargées d’histoire de son château en ruines. Il y avait aussi Sébastien, jeune et erratique trublion qui nous fournissait en drogues diverses et, enfin, Bernard. Bernard ! Notre doyen, septuagénaire moche comme un pape mais aussi riche qu’eux, sponsor officieux de nos nuitées mais qui la plupart des soirs, malgré la monnaie sonnante et trébuchante qu’il affichait, repartait bredouille, les couilles pleines et tristes entre ses deux maigres jambes. Mais n‘avait-il pas baisé durant toute sa vie plus que nous tous réunis ? C’était un peu notre Père à tous, sans pathos notre maître ès vices et sa gentillesse, sa sagesse n’avait d’égal que la largeur du trou qu’il s’était fait fister cinquante années durant.
Mais il n’y a plus rien, et plus personne. Des fantômes et des fantoches. Plus de musique et je suis seul avec ma fiole, vieille folle nostalgique se noyant dans ses alcools. Quelques triques sur pattes mais l’atmosphère est délétère. Plus un visage connu dans ce paysage révolu. Sous l’aqueduc quelques ombres qui attendent, attendent le possible d’une rencontre tout en ne bougeant pas, impassibles et pathétiques. D’autres encore dans leur bolide, tristes et bovins, livides dans leur sénescence, impavides ne sachant pas tirer la quintessence de ses instants si particuliers, ne sachant pas les vivre mais seulement les subir, qui ne sont pas en fête mais comptabilisent leurs défaites, qui subissent ces instants au lieu de s’en imprégner comme d’une chance unique. Oui, ils subissent le Temps – cette gangrène – au lieu de s’en servir avant qu’il ne soit trop tard, au lieu de se servir, de prendre, dans cette boutique en libre-service, en libre sévices, les objets de leur désir. Une trentaine incongrue de quadragénaires étiolés et minables, de trentenaires insipides, de jeunes encore plus difficiles que nous ne l’étions, de post-ados qui soir après soir viennent, désirent, reviennent et repartent sans consommer, par peur de se salir, de rentrer chez eux en se disant qu’ils se sont salis. Couillons !
Le Stabat Mater en boucle divine tourne allegro dans mon cœur pressé comme dans un étau. Une heure que je suis perché pareil à un corniaud à observer le manège. Je suis une étoile et ma mémoire – ce qu’il en reste – est le soleil qui m’éclaire, soleil terni par l’érosion des années. Le ciel? Une excroissance de mon âme de laquelle je bave ces insanités. Entre l’Incube et le Succube je suis celui qui a succombé mais n’a pas su retomber sur ses pieds, qui maintenant se retrouve là où tout à commencé, où s’est créé ce personnage que je suis aujourd’hui devenu, qui se retrouve à l’endroit même où tout s’est détruit mais je ne vois rien, mais je ne vois plus rien que l’étiage quand le fleuve en cet endroit était grondant et tumultueux. Il aurait fallu poser ici un ex-voto où vomir une éternité de lumière pour que jamais le Parking ne devienne ce tombeau, ce cimetière où ne flotte plus que des zombis. Maudit début de siècle !

photo de Weegee
Reprendre le chemin des trois P, des Trois Piquets…
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15 août 2007
Venir saoul et se souvenir, se perdre. (2)

Un calme à faire se taire les lunes trop bavardes et l’insolence du soleil, à se faire sucer par un castrat « renaissance » en caressant un Persan de chat prés d’une fontaine en marbre. Oui, la ville n’existe plus, Seul règne un calme à faire taire le vent, à traire le Temps ici en terre promise, à faire taire jusqu’au Silence, à traire à même la queue le lait de Tadzio, icône pédéraste et mascotte d’un Bélial ici en terre conquise.
Le maître de maison vient en personne m‘accueillir, ou plutôt me cueillir, ou non, me ramasser comme un fruit pourri tombé par terre. Il n’a pas changé quand je ne me reconnais plus. Voilà le résultat devant moi du seul moyen de se conserver : Détachement du monde, luxure et tendresse, douce hygiène de vie : Alcools uniquement de grandes qualités, marijuana du jardin, coke pur et garçons effleurant la vingtaine. Isidore – de son surnom – a tout du paysan, mais du paysan propre sur lui, classe et distingué. Bermuda blanc mi-mollet au pli parfaitement aligné, chemisette bleue comme un Ciel de Provence après trois jours de mistral et chapeau de paille au sommet de son crâne presque chauve. Le tout taillé par un créateur n’ayant rien à envier au Créateur, et qui d’ailleurs en pratique les prix, aussi exorbitant que le charisme de son meilleur client planté là tout sourire devant moi.
- Emmanuel ! Ça doit bien faire cinq ans !
- Quelle mémoire d’éléphant ! Oui, cinq ans jour pour jour. Tu es magnifique !
- Et toi salement décati ! Le teint blafard d’un parisien trop souvent cloîtré chez lui ou dans les back-rooms ! Tu viens te remettre sur pied ?
- Entre autre, et tenter de mettre un peu d’ordre dans le fouillis de ma mémoire à l’agonie.
- Tu viens mourir ici alors ?!
- Il doit y avoir un peu de ça, quel plus bel endroit choisir que ton humble demeure mon cher ami. Tu as toujours la chambre bleue, elle est libre ?
- Elle est à toi le temps que tu veux! Voudras-tu des garçons ?
- Petit macro ! Pas pour l’instant je te remercie, j’en est assez en réserve à coucher, sur papier. Mais une fois cette réserve épuisée, je te laisserai me concocter une de ces orgies dont tu as le secret.
- Tu sais que tu peux compter sur moi ! Allez, va t’installer. Il y a une bouteille d’absinthe dans le placard, ici, derrière le bar. Prends là, c’est mon cadeau de bienvenu.
- Tu es un ange !
- Allons, pas d’insulte envers les anges, les vrais, ceux que Dieu dans toute sa mansuétude nous a laissé sur terre pour nous distraire !
- Tu n’as pas changé !
- File, et heureux de te retrouver parmi nous, de l’autre côté de la barrière…
La chambre bleue ! Une des moins chères mais un charme désuet de garçonnière particulière, comme d’un Pierre Loti adolescent. Décorée de toutes sortes de vieilleries anachroniques et intemporelles constituants un bordel malgré tout cohérent. Petit bureau en bois avec un tiroir au milieu fermé à clé, évidemment chiné dans une brocante. Angelots en stalactites et gargouilles en pierres, chimères variées, bougeoirs et un superbe candélabre à six pieds et sept branches en fer forgé. Ah s’il n’y avait ces deux reproductions de Matisse et de Picasso, période bleue, qu’illico j’enlève et planque dans un placard après avoir auparavant vérifié qu’aucun succube n’y était caché. Mais le plus beau reste cette immense toile indigo, tissée par des Touaregs, qu’Isidore « l’éveillé » avait ramené, de retour d’un de ses nombreux voyages, avec une cinquantaine d’autres pièces, du grand marché panafricain de Ouagadougou. Dessus sont disposés, en un ordre précis, masques Fang et Kota, d’Ân ou Hidimu. Et au milieu, majestueuse, la plus belle poupée de fertilité, une Asante du Ghana, qui m’ait été donné de voir en dehors des musées. Enfin, tout autour, des masques vénitiens et chypriotes, des tirages originales de photos érotiques en noir et blanc, un fac-similé d’un manuscrit de Genet sous cadre en bois rongé alors qu’au dessus du bureau trône, impérial et rare, un récit de griot retranscrit en Wolof sur un papier parchemin hors d’âge comme on le dit d’un bon armagnac. Je remerciais les mille dieux de l’Afrique qu’existe les Trois Piquets où renaissance côtoyait art primitif, breloques de vide grenier livres anciens, où éphèbes inabordables croisaient de mignons putains, où la cave était aussi remplie d’Ivresse que mon cœur de nostalgie et de tristesse. Je posais mes affaires sur le lit à baldaquin et me servait une absinthe dans les règles de l’art, enflammant le sucre je me laissais fondre avec lui au fond du verre. Cette chambre était mienne, je décidais d’y rester aussi longtemps qu’il le faudrait. Qu’il me faudrait pour faire quoi je ne le savais pas encore. Peut-être pour écrire ce livre dont l’idée me traîne en tête comme un boulet au pied depuis que je suis allé m’enterrer à Paris.
***
Réveil à 18 heures. Petit-déjeuner, puis c’est l’heure d’y aller. Passé le portail rouge se rendre directement au Parc. Les yeux à l’horizontale. Les gens sont beaux les gens sont laids. Si on mélangeait tout ça dans un shaker je pense que le résultat serait plus que moyen. Un ersatz mi-figue mi-raisin, un inconséquent agglomérat d’organes, un regard éteint, la peau flasque, entre zombi de bas quartier et monstre sans âme.
Rue Gaston de Saporta tout va comme toujours et place Richelme le sanglier en bronze n’a pas bougé, entouré de platanes centenaires et des mêmes petits fils à Papa-Maman, des mêmes étudiants et des mêmes professeurs – des mêmes, ni jeunes ni vieux – des mêmes santons de Provence et des mêmes transparences, toutes les villes étant une majorité transparente, c'est-à-dire composées d’existences aussi futiles qu’inutiles, Aix tenant le haut du pavé haut la main - tous là entassés aux terrasses aux mêmes tables, assis autour avec, posée au centre, le symbole de la reconnaissance sociale, de la vie apéritif : une coupelles de cacahouètes pour nous rappeler notre souche, notre plancher, notre origine, d’où on vient : De notre Architecte en Chef, le singe qui est notre Père à tous, amen.
Enfin de retour au quartier Mazarin via la rue Espariat. Le calme des hôtels particuliers, l’ombre des hauts murs qui cachent les jardins secrets. Les pavés irréguliers et les portes sculptées des immeubles bourgeois. Le cinéma Mazarin où « gamin » et ado j’ai découvert, me mettant à dos les potes d’alors, Kusturica et Orson Welles, Charlie Chaplin et Godard, Pierrot le Fou et Requiem for a Dream, Pi aussi et d’autres encore. Puis plus bas le cinéma Cézanne, autre lieu de projection de ma jeunesse imbécile, où fut hué La dernière tentation du Christ par de farfelus timbrés, oblitérés du ciel des nigauds, se déclamant de Dieu alors que Dieu est mort depuis longtemps et que ce fils de Rien n’a prit aucune précaution concernant sa succession. Nous sommes un peu les fils déshérités d’un Ivrogne égoïste crevé en solo dans les sables mouvants de son inconséquence.
Puis la périphérie à franchir pour s’affranchir de toute décence, pour prendre le chemin de la péri-féerie, pour prendre le chemin des pénitents, des facultés, des universelles cités du Savoir avec un S majuscule comme Sidéral. Faire une pause, pour toute personne qui vient ici faire un pèlerinage en terre Sexuelle faire une pause dans le parc Jourdan qui est l’université du Cul, du Sida et des jeux d’ombre. Le parc Jourdan, baisodrome discret, fleur urbaine à fleur de peau, fleur carnivore où les pédales se croisent, se sucent jusqu’à la sève, s’assoient et se lèvent, se toisent et s’attouchent, lèvres cannibales et anus animaux qui à demi-mot se baisent et s’amusent, où des hommes et des garçons – les uns avec les autres et les autres dans les uns – sous les pins se pavoisent, au début ne laissant apparaître que la forme de leur cul et la bosse entrejambe sous le jean, leur torse velu ou imberbe comme Jésus à son immaculée naissance. Pères du délabrement et Fils de la souillure dans un même inceste polygame, se jaugeant sans se juger, s’enculant sans préjugés, s’aimant et se haïssant dans la polyphonie des gémissements, jouissant pour mieux rebander, s’endormant parfois seuls dans leurs solitudes sur un banc à la peinture ébréchée. Mais le Parc Jourdan n’est qu’une mise en bouche – si je puis me permettre – le Parking, un kilomètre plus bas, à la fois plat de résistance et dessert, à la fois le summum et la cerise sur le gâteau de mariage du secret et de la honte, de la décadence la meilleure et la pire…
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Venir saoul et se souvenir, se perdre.

J’arrive en dérive. Je suis encore sur le quai de la gare mais sur le départ. Je laisse le peuple-voyageur former la narse, les nurses accompagner les gniards, la nasse des mollusques accrochés à leurs bagages suivre le cursus, se précipiter les uns dans les bras des autres et les autres dans les bras de personnes. Moi il n’y a qu’un demi milliards de souvenirs qui m’attendent. Les chairs s’éparpillent et je sais que lorsque le flux et reflux aura cessé je serais planté là face à face avec rien.
J’ai déjà posé pendant vingt ans mes pas dans les pas que je vais faire quand j’aurai décidé de me déraciner du quai… Des brumes mais ni Gabin ni Morgan, juste du vent en tire-bouchon dans les courants d’air, du temps et des ères passées à fouler le désert des nuits provençales de cette ville. Combien d’errances contre combien de déambulations ? De vents d’est en quart de lune, de beuveries nocturnes en vomissures matinales, combien de fois ai-je voulu mourir ici pour ressusciter ailleurs ? Et voilà qu’il faut revenir sur les lieux du crime, sur les lieux où on a grimpé au sommet de toutes les cimes que la jeunesse a brûlé pour ne laisser qu’une forêt à l’état de jachère.
Enfin plus personne. C’était le dernier train. Un vieux contrôleur, barbe rongée par les mites sur une figure couperosée, me somme de me déraciner, me sortant de ma torpeur végétative, du magma dans lequel je m’empêtre et que vous lisez en ce moment. Docile autant que fatigué je m’exécute et me retrouve sur le parvis de Notre-dame de la Désespérance, lieu-dit Aix-en-Provence, une grosse centaine de milliers d’âmes et autant d’ânes bâtés, d’ânesse en fesses, de bourgeois en laisse et d’étudiant en liesse.
Penser à Raphaël en marchant le long des sourcils de la rue, qui mène à l’œil cyclopéen de la rotonde, à la fontaine aux quatre lions qui mènent au Cours Mirabeau, suivre les ramifications qui emmènent place Ramus et par ce cycle répété errer, errer dans les ruelles jusqu’à n’être plus qu’une toupie en mouvements qui ne se ramène qu’à elle-même. Je refuse de regarder le visage des gens car j’ai peur de la laideur, tête en bas je me perds en cercles déviants en ne voyant que des pieds, de chaises et de tables, de lampadaires unijambistes ; j’avance en cercle en suivant à la trace les merdes des chiens et la pisse de chat, qui valent bien celles des humains et des rats dont nous sommes, selles avant et selles après, celles des bons dieux et de leurs saintes bouffonnes. Je fonctionne à l’instinct comme enfant j’ai toujours fait pour éviter boulevards et avenues, pour rester sur la ceinture périphérique, pour n’être toujours qu’à l’ombre des pierres et à l’abri des voitures.
Je sais l’hôtel que je veux mais je veux que ça soit lui qui me trouve. C’est une partie de cache-cache entre ma planque et moi, entre ce vieil hôtel à la réputation douteuse et le vieux débris que je suis devenu alors que le temps, ce poison qui est l’haleine chargée de Dieu, me bouffait comme un simple met, ne me laissant plus que cette fantomatique apparence de dandy usé avant l’âge, jusqu’à la moelle, alors que le temps, qui est le miroir de la mort, me montrait mon reflet dans du verre brisé. Je refuse de regarder les gens car j’ai peur de la beauté. Je me laisse flotter dans le dédale en ne voyant que les souches des platanes et les rigoles, les bouches d’égouts sous lesquelles sont charrié ce que nous sommes tous, sont charriées la futilité de notre existence et la réalité de notre chair, le fondoc de notre viande, de notre corps qui n’est que tripes et que le temps étripe, que notre corps qui ne finira jamais Poussières car les vents auront tournoyé avant, auront tournoyé et festoyé des restes de ce qui est notre fierté imbécile, ce corps voué à l’échec, à l’abandon, simple ramassis d’organes imparti à payer un jour sa dette de naissance au Grand préteur sur gages qui ne connaît pas le mont-de-piété. Dieu n’est qu’un Usurier en commerce avec Satan, un mafieux en affaire avec un autre, plus habile et plus Malin. Dieu Un, second couteau qui un jour a voulu péter plus haut que sont Divin séant, et à nous les coups de pieds au cul et les pelles pour creuser nos tombes, refermer le trou et graver nos épitaphes, mais je m'emballe...
Redescendre. Quartier Mazarin. Je refroidis, m’éloigne. Je chantonne Quartier Latin de Léo Ferrée mais ici pas de rue Soufflot, je ne suis pas à Paris mais à Aix, rue Peyssonel, ruelle plutôt où mes parents on eu leur premier studio, en Provence, avant que ma mère ne retourne engueuler Sartre et que mon père, bouc au menton, lunettes rondes et haut-de-forme, n’aille taper le bœuf au septième ciel avec Mingus et Max Roach. Les cendres avec les cendres et les urnes seront bien gardées! Dire que je suis de cette « génération » Mitterrand ! 68 n’était que l’embryon d’une révolution avortée d’avance. Une petite récréation entre deux cours de destruction. Nous sommes un peu la génération sacrifiée d’idéalistes qui ne sont pas morts pour leurs idées, même de mort lente, et qui nous laisse nous démerder avec leur gâchis, qui ont tiré la chasse alors qu’ils n’avaient pas fini de se vider de leur tripe pour faire de ce pays un pays en Vie. Nous sommes la somme des échecs, nous sommes dans le cercueil de nos parents et nous refermeront le couvercle sur ceux de nos enfants, marmaille maudite qui enterrera les cercueils des siens, et cætera avancera la ponte, alors que ce qu’il faut c’est écouter Thelonious Monk et Lady Day et baiser, danser et baiser et surtout ne plus jamais procréer.
Si je les laissais faire, mes jambes, menées par le bout de ma queue, me mènerait directement au Parc mais je résiste, d’abord aller allumer un cierge devant l’autel, devant mon reflet dans la Psyché de l’hôtel des trois P, pour Plaisir, Prostitution et Poésie, devant l’hôtel des trois piquets où les brebis galeuses que nous sommes viennent s’attacher pour servir d’Appâts au Vice, pour sourire à sa Majesté le Vice, Roi de ce Monde, Muse couillue et immaculée des « Dingues et des paumés », des enfants du Paradis qui n’ont pas oublié de prendre la déviation qui menait au Purgatoire et enfin à l’Enfer, au « Jardin des délices » où on torture les papes en leur montrant les deux plus beaux garçons des cinq continents en train de s'embrasser, de baiser et de jouir, de jouir encore siècle après siècle et millénaire après millénaire. Le plaisir jeté à la face des grenouilles de bénitiers et des crapauds du Vatican, à la face des Imams tarés, pendant que Sade à confesse jamais ne s’affaisse, bandant dur encore deux mille ans. Voilà l’Enfer, le Notre ! Celui qu’on leur réserve, notre Eden Ils n’ont pas su regarder dans les bons miroirs, n’ont pas vu où était le Bien, dans les anfractuosités du Mâle. Ils ont pris l’Enfer pour le Paradis et maintenant il patauge dans le stupre et la fornication de notre Imaginaire. Voilà l’Enfer ! Et voilà l’hôtel des trois P, ce Paradis sur terre…
Le portail rouge annonce la couleur. Ici le sang coule en torrent dans les veines et le sperme bouillonne en fontaine et personne ne peut dire Fontaine jamais je ne boirais de ton sperme. Un ridicule petit drapeau gay aux couleurs passées flotte au-dessus de l’interphone, planté dans la bouche d’un jeune homme qu’un autre jeune homme discrètement encule dans une acrobatique posture. Le portail ouvre sur un jardin à la fois chaotique et ordonné, tout et rien, agencé en fouillis et en bosquets, en essences rares et herbes sauvages, en broussaille vulgaire et en recoins humides Pas de luxe mais de la volupté, pas de tape-à-l’œil mais un calme comme un bras d’honneur à la ville…. .. ..

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